Controverse

Ce texte a été écrit par Laurenzo dell’Acqua en réaction à certains commentaires qui avaient été émis à propos de l’une de ses missions publiée le 5 avril dernier : Les missions de Laurenzo (3) : Le musée Picasso. Voici « Controverse », qui ne manquera pas, surement, d’attirer les commentaires. 

Certains commentaires de ma visite au Musée Picasso m’ont surpris : ils regrettaient de ne pas avoir les « clés » pour apprécier ce peintre. Mais pourquoi l’accès à la peinture devrait-il passer par une porte cadenassée ? Pourquoi ne pas avoir une perception beaucoup plus simple voire simpliste de la peinture et de l’art ? Est-il nécessaire de connaître le pourquoi du comment de l’oeuvre pour qu’elle puisse vous plaire ? Moi non plus je n’ai pas les clés pour comprendre Picasso et les autres. Je ne sais ni dessiner, ni peindre, je n’ai pas de formation aux arts plastiques, je n’ai pas fait l’Ecole du Louvre et je ne connais aucune théorie sur l’art. J’aime un peu, beaucoup, passionnément (ou pas du tout) une œuvre parce que : 1) ou bien elle est belle 2) ou bien elle m’émeut 3) ou bien je ne sais pas pourquoi.

Commençons par celles qui ne me plaisent pas. Je n’ai jamais aimé la Joconde, mais alors jamais, et  je ne l’ai jamais trouvée jolie. Elle ressemble à la concierge de mon enfance qui souriait tout le temps mais qui était mauvaise. On dirait aujourd’hui que c’était une vraie salope. La Joconde, c’est comme À la Recherche temps perdu, ce chef-d’œuvre absolu de la littérature que de nombreux lecteurs ont trouvé si ennuyeux qu’ils n’ont pas dépassé les premières pages. Autrement dit, ils n’ont pas aimé Proust. Il n’y a pas de honte. Les fresques de Michel Ange à la Chapelle Sixtine sont aussi un chef d’oeuvre que je n’ai jamais apprécié. Les peintures sont loin, on les voit à peine et le sujet me passe à des milliers d’années-lumière.

La crue de la Seine à Port Marly d’Alfred Sisley est à l’inverse une peinture qui m’a plu dès la première fois. Je l’ai adorée d’emblée et je l’adore toujours. C’est une harmonie somptueuse de couleurs d’hiver. Je l’ai aimée parce que je la trouvais belle. Avec le temps sont venues des explications discutables mais pas si éloignées de celles que l’on trouve désormais en commentaires intello dans toutes les expositions à la mode. Sur cette œuvre, l’homme est chassé de la nature par sa violence en l’occurrence la crue de la Seine. Seul, il ne peut plus aller retrouver un peu de chaleur humaine au café du coin rendu inaccessible par la montée des eaux. C’est toujours l’émotion esthétique qui prime et s’il m’arrive parfois comme ici d’y trouver une explication, c’est toujours bien après.

Le portrait de Laurent le Magnifique d’Antonello da Messine au Louvre est d’une splendeur saisissante. La peinture est petite, simple et magnifique. Trois couleurs seulement : le noir, le blanc et la chair de la peau. Son regard terrible vous crucifie. Ses yeux perçants disent son intelligence rare et ses traits abrupts sa volonté inflexible. L’œuvre est un portrait qui va bien au-delà du portrait : il traduit fidèlement la personnalité de ce personnage exceptionnel. Là, c’est la force de la peinture qui m’a d’abord fasciné.

Il est enfin une troisième raison : il m’arrive d’aimer sans savoir pourquoi. L’émotion est la même. C’est le cas de L’Italienne de Picasso, une toile dite post-cubiste, en plus. Il m’est impossible de donner une explication.

Transition bienvenue pour revenir au cubisme. Un ami peintre m’a expliqué que le cubisme avait été une évolution technique fondamentale ayant permis le passage de la peinture traditionnelle à la peinture abstraite et non figurative. Tous les peintres de cette époque sont passés par là et on a pu voir à cette rétrospective des œuvres étonnantes de Francis Picabia, de Fernand Léger et de Juan Gris. Mais ces artistes n’y ont fait qu’un passage limité dans le temps (et la quantité). Cela ne m’aide pas pour autant à apprécier une peinture cubiste. Aucune d’ailleurs n’est émouvante. Même si elle est un prodige technique, elle ne me touche pas. En plus, aucune n’est gaie. La fragmentation de l’image la rend forcément dramatique comme le portrait d’Ambroise Vollard. Il y a la même différence entre une peinture cubiste et une peinture non cubiste qu’entre un essai et un poème. L’essai n’a aucune chance de vous émouvoir. Il en est ainsi du cubisme qui a une importance expérimentale mais non poétique. En quoi une explication du cubisme va rendre le portrait d’Ambroise Vollard plus ou moins émouvant ? Cela m’échappe. Enfin, pour ceux qui ont vu cette exposition sur le cubisme à Beaubourg, reconnaissons qu’il y en avait vraiment trop. Une toile, ça va, cent toiles, bonjour les Degas !

Il est une autre chose qui m’exaspère dans les expositions d’aujourd’hui. Je ne comprends pas l’intérêt de disséquer une peinture comme une boîte de conserve ou une Formule Un. Pas besoin de savoir comment marche une voiture pour qu’elle vous plaise. Inversement, savoir comment est sécurisé un avion ne m’empêche pas d’avoir la trouille en montant dedans. A quoi bon faire de multiples études aux rayons X et au scanner pour nous apprendre que le Talisman de Sérusier n’a pas été peint sur une boîte de cigare ? En quoi cette information pourrait-elle modifier notre perception du tableau ?

Une œuvre doit parler d’elle-même. L’interprétation d’un expert n’a à mes yeux aucun intérêt. Je trouve qu’elle la dessert. Il me semble indécent d’en rajouter une couche parfois sans rapport d’ailleurs avec la motivation de l’artiste. Je ne lis jamais les explications dans les expositions. L’avis d’un inconnu même s’il est expert a peu de chances d’être le même que le mien même si parfois ils se recoupent. Je ne suis pas un anatomiste, je suis un passif qui demande à être ému. Les deux approches sont différentes.

Ma perception de plusieurs peintures a été un peu influencée par les photographies que j’en ai faites avec des personnages les regardant. C’est iconoclaste, je le reconnais. Le petit garçon habillé en clown de Picasso est encore plus dramatique devant cette femme (sa maman ?) aux cheveux raides. Le cheval de Géricault est encore plus pathétique devant la queue de cheval de la visiteuse.

Ce « conseil » de Paul Gauguin pourrait faire une bonne conclusion :

J’y ajouterai cette pensée de Picasso : « C’est désormais la photographie qui montre la réalité, la peinture doit montrer autre chose ». Et aussi ce parallèle intéressant : « Les sons réels de la nature et ceux de la composition musicale ne sont pas les mêmes. Comme la musique, la peinture doit faire autre chose que reproduire la réalité ».

Picasso

Géricault

5 réflexions au sujet de « Controverse »

  1. D’accord avec toi Jean, le sourire énigmatique de la Joconde semble en dire long. D’ailleurs, je crois que Léonard de Vinci a été le premier peintre à faire sourire les femmes représentées dans ses peintures, comme si avant lui cela était interdit, de mauvais goût ou, qui sait, trop difficile à exécuter.

  2. C’est vrai, Jim. La seule chose que me dit la Joconde, c’est : « Je sais des choses que tu ne sauras jamais ».

  3. Je partage ce qui est dit par Lorenzo; pour la peinture, comme pour la musique ou la poésie, c’est l’émotion ressentie et l’imagination engendrée qui comptent et certainement pas l’analyse; je la laisse aux experts qui généralement parlent fort dans les expos, gestuelle à l’appui; d’ailleurs, moi non plus je lis rarement les cartouches explicatifs à côté des oeuvres, d’abord parce qu’ils sont trop bas, ensuite parce qu’ils sont écrits en trop petits caractères, comme un fait exprès!

  4. A la réflexion, je crois savoir, de piètre façon, pourquoi la Joconde et l’Angélus m’émeuvent :
    La première parce que, ne comprenant rien aux femmes, je trouve qu’elle montre ce qu’il est convenu d’appeler « l’éternel féminin », c’est à dire en premier lieu leur mystère, qui est tout à la fois : leur séduction et leur capacité procréatrice. Vision petite bourgeoise sans doute.
    Quant au second, il montre aussi l’éternelle condition humaine : la foi, le travail et la modestie devant la puissance de l’univers. Ce qui nous fait tant défaut aujourd’hui.

  5. J’avoue que cette explication est très complexe pour moi : comme si on expliquait à un aveugle ce qu’est la vue. Et par conséquent j’ai besoin de ces explications d’où qu’elles émanent, car je ne puis me désintéresser de cette profusion d’oeuvres picturales : je suis conscient de perdre quelque chose d’important.
    Mais après tout, je dois me trouver dans la même situation qu’un parfait profane en musique, dans l’art des sons, qui me procurent des émotions si fortes.
    Les seuls tableaux qui m’émeuvent sont justement la Joconde, et l’Angélus, mais je ne saurai jamais vraiment pourquoi.
    Ce qui rejoint à minima l’explication de Lorenzo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *