Les moulins d’Orient

—Ah si tu savais ce qui vient de se passer ! On l’a échappé belle ! J’en suis encore tout retourné !

—Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

—Tu me croiras si tu veux, mais pas plus tard que tout à l’heure, j’ai rencontré Maurice, le druide.

—Où ça ?

—Ben, pas loin là, à la rivière.

—Croyais qu’il était en voyage.

—Non, non, il a fini par rentrer. Il avait l’air fatigué, tu sais, les traits tirés, le visage buriné, la barbe et les cheveux hirsutes et couverts de poussière, la toge rapiécée… mais l’air heureux. C’est tout juste s’il ne gambadait pas comme un gamin.

—Rentrait d’où ?

—Mais d’Orient bien sûr ! Tu ne savais pas ? Deux ans qu’il a passé là-bas… Persépolis, Byzance, Bagdad, Alexandrie… un voyage d’études à ce qu’il parait.

—Études de quoi ?

—Est-ce que je sais, moi ?  De magie, d’astronomie, d’astrologie, de sorcellerie, enfin des trucs comme ça, quoi…

—Y t’a raconté ?

—Je veux, qu’il m’a raconté. Tu penses que je ne l’ai pas laissé filer comme ça.

—T’as osé lui demander ?

—Pas tout de suite, bien sûr. J’ai commencé par le saluer bien bas. Un druide, c’est pas n’importe qui, il faut y aller mollo. On ne sait jamais, avec leur magie. Et en plus, Maurice, c’est connu, il est plutôt à cheval sur le protocole.

—Ah, ça !

—Alors, après les salamalecs classiques de bienvenue et de respect, je lui ai proposé de partager mon fromage de chèvre et ma gourde de vin fumé. Tu penses s’il était content !

—Le vieil ivrogne !

—Faut dire qu’à ce qu’il m’a dit, il n’avait rien bu ni rien mangé de correct depuis qu’il avait quitté Byblos, trois mois plus tôt.

—L’a pas trainé, dis donc !  

—Tu sais, en caravelle, trois mois, c’est pas extraordinaire.

—Quand même !

—C’est pas la question. Je raconte ou pas ?

—Raconte.

—Bon, je raconte. On s’est installé à l’ombre d’un vieux chêne liège au bord de la rivière et on a mangé et bu sans rien dire. C’est seulement après que, l’air de rien, comme ça, je lui ai demandé de me raconter ce qu’il avait vu là-bas. Est-ce qu’il avait appris des choses intéressantes, des machins utiles, des trucs amusants, tout ça ? Parce que tu te souviens, il y a dix ans, quand il était revenu de Corinthe, il nous avait appris à faire du vin. C’était quand même chouette, non ?

—Tu parles ! Et alors, cette fois ?

—Oh, rien de bien intéressant : des formules pour calculer la surface d’un cercle ou le volume d’une boule, un miroir magique pour allumer le feu, un calendrier des prochaines éclipses, une petite aiguille qui montre toujours le Nord, ce genre de truc qui ne sert pas à grand-chose, tu vois…

—Et c’est tout ?

—Non, c’est pas tout, et c’est ça qui m’a tout retourné. Au milieu de tout ce fatras, il m’a dit qu’il rapportait quelque chose d’extraordinaire, qu’il l’avait trouvée en Perse et que ça devrait alléger le travail des hommes, leur rendre la vie plus facile !

—Une femme ?

—Mais non ! Ça, on a déjà !

Alors quoi ?

—Un moulin à vent.

—Un quoi ?

—Un moulin à vent.

—C’est quoi, un moulin à vent ?

—Eh bien, c’est une machine qui utilise le vent pour faire tourner une roue.

—Et alors ?

—Et alors ? Eh bien, d’après ce qu’il m’a dit, là-bas en Perse, ils se servent de la roue qui tourne pour moudre le grain, écraser les olives et même pour faire monter l’eau des puits et des rivières jusque dans les fontaines.

—Mais ça, les femmes et les ânes le font déjà  très bien, ça !.

—Peut-être, mais avec le moulin à vent, ça marche tout seul, plus besoin de personne !

—Même pas de femme ?

—Même pas !

—Et Maurice, il en a rapporté un, de moulin ?

—Il a pas pu. C’est trop lourd, qu’il m’a dit.

—Alors, nous autres, on peut pas s’en servir. Finalement, ça sert à rien, ton moulin à vent.

—En tout cas, Maurice, il dit que les Perses, ils s’en servent, et plutôt deux fois qu’une.

—Bon, admettons. Et comment ça marche ?

—Ça, j’ai pas bien compris, ça doit être secret. Mais Maurice m’a fait un dessin sur le sable de la berge.

—Alors, c’est comment ?

—Ben, d’abord, c’est grand.

—Grand comment ?

—Comme deux ou trois maisons l’une sur l’autre.

—Ben dis-donc ! Ça doit couter cher à construire, hein ?

—Surement, mais c’est pas tout.

—Ah bon ?

—En haut, il y a une espèce de poutre qui sort du toit.

—Allons bon !

—Et sur la poutre, il y a une grande croix !

—De mieux en mieux !

—Et sur les bras de la croix, il y a des voiles !

—Ben voyons !

—Et la croix, elle tourne !

—Pendant qu’on y est …

—Mais si, je t’assure. Quand il y a du vent, ça tourne.

—Mon œil !

—Tu connais Maurice : il est vieux, il est alcoolique, il manque d’humour, mais c’est pas un menteur.

—Sans blague ?

—Et s’il dit qu’il a vu un moulin à vent tourner, c’est qu’il en a vu un.

—Mouais…

—D’ailleurs, c’est pas un, mais dix, mais cent moulins qu’il a vus.

—Si tu le dis…

—Et il voudrait qu’on fasse pareil par chez nous

—Comment ça, pareil ?

—Il m’a dit qu’il allait voir le chef pour lui dire qu’avec deux ou trois moulins sur les collines, on pourrait produire de la farine et de l’huile à profusion, qu’on pourrait irriguer les champs pour faire pousser plus vite des tas de trucs, et plein d’autres choses qui feraient que le village deviendrait le plus riche de la région et lui, le chef le plus honoré du pays.

—Ben, c’est chouette ça, non ?

—Tu crois ça, toi ?

—Eh ?  C’est bien toi qui viens de me raconter tout ce qu’on pouvait faire avec un moulin à vent, non ? C’était des blagues ?

—Non, c’était pas des blagues, mais faut réfléchir.

—Réfléchir ?

—Oui, réfléchir. Quand il m’a eu dit tout ça, Maurice, il s’est endormi sous le chêne, et moi, j’ai réfléchi.

—Tiens donc !

Parfaitement, Monsieur, j’ai réfléchi ! J’ai réfléchi et j’ai pensé à plein de choses !

—Par exemple ?

Eh bien, j’ai pensé que ces immenses maisons avec leur grandes croix voilées, ça risquait de dégrader notre horizon en brisant la ligne harmonieuse de nos douces collines.

—C’est vrai que, dit comme ça, ça pourrait faire moche, mais…

—Et puis j’ai pensé que ces énormes silhouettes de géants agités pourraient ressembler à des démons venus de l’enfer et qu’elles feraient peur aux moutons, aux chèvres, aux vaches ainsi qu’accessoirement à nos femmes.

—C’est vrai que ça pourrait faire baisser la production de lait, mais …

—Et puis, j’ai pensé que ce vent dans ces voiles, ça devait faire un bruit du diable qui pourrait bien empêcher un bon chrétien de dormir comme il en a le droit, du sommeil du juste.

—C’est pas faux, un peu comme le bruit du vent dans les arbres, mais…

—Et puis, j’ai pensé que les ombres de ces grandes ailes allaient priver de soleil les cultures des alentours et qu’en conséquence les récoltes seraient moins bonnes.

—C’est vrai, enfin disons que c’est possible, mais…

—Et puis, les oiseaux, hein, les oiseaux, les pauvres petits, n’allaient-ils pas être déchiquetés par ces machines démoniaques aux grands bras prédateurs pour disparaitre à jamais de nos cieux si cléments ?

—Eh, oui, on ne sait jamais, mais…

—Et puis nos ânes, désormais privés des plaisirs de la meule et astreints au seul transport de pondéreux, n’allaient-ils pas dépérir d’ennui ?

—C’est vrai ça. On ne pense jamais assez aux ânes ! Mais…

—Et nos femmes, idem !

—Bon sang ! J’allais oublier nos femmes ! Dis moi, mais les Perses ?

—Quoi, les Perses ?

—Tu dis qu’ils en ont des centaines, des moulins. Ça n’a pas l’air de les gêner.

Les Perses, c’est les Perses, et nous, c’est nous !

—Ah ben, oui ! Dans ces conditions…

—Et surtout, surtout, j’ai pensé aux jours sans vent et au spectacle désolant, au sentiment d’inutilité démoralisateur et propice à la fameuse dépression paysanne que donneront ces ridicules produits hérités d’un modernisme exacerbé et trop souvent vainqueur des traditions qui ont tracé les traits immémoriaux de notre beau pays au détriment d’un progrès qui n’a de progressiste que le nom qu’on veut bien, par faiblesse coupable ou par vil intérêt, lui donner. Enfin, tu vois ce que je veux dire.

—Euh, vaguement, oui, mais alors…

Alors, ayant murement réfléchi à tout ça et après avoir pesé le pour, le contre et le reste, je me suis dit : « Pas de ça chez nous ! » et, sans hésitation superflue, j’ai fait ce que tout bon citoyen aurait fait à ma place : j’ai pris un gros caillou avec lequel j’ai fracassé le crâne du druide endormi dont j’ai jeté dans la rivière le corps que j’ai regardé flotter un instant pour disparaitre un peu plus loin dans les remous, emportant avec lui l’une des plus grandes menaces qui ait jamais pesé sur notre région. Et en guise d’épitaphe, j’ai prononcé ces simples et dignes mots : « Eh va donc, eh Maurice ! Et bien le bonjour aux Perses ! »

—Ce que tu causes bien, Robert, quand même !

3 réflexions au sujet de « Les moulins d’Orient »

  1. Excellent ! Nous passons notre temps à nous simplifier la vie en nous la compliquant. Un truc de Shadocks.

  2. Très bon! Typiquement gaulois! Heureusement qu’il y a des Roberts responsables prêts à éliminer ces dangereux Maurices qui vont chercher ailleurs des idées farfelues comme extraire du gaz de schiste par exemple.

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