Je dirai malgré tout que cette vie fut belle – Critique aisée n°157

Critique aisée n°157
Cette critique et cette  photographie prise à Ré qui l’accompagne sont de Lorenzo dell’Acqua

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle
Jean d’Ormesson – 2016

 A défaut d’écrire enfin un roman ou une nouvelle, à défaut de devenir écrivain pour de bon, je te propose d’écrire sur ce que nous lisons. Une critique littéraire à deux mains pour notre journal virtuel. Nous en serons les seuls rédacteurs et il n’y aura qu’une rubrique dans cet hebdomadaire. Voilà un sujet imparable pour toi qui es boulimique et incitatif pour moi qui suis anorexique. On parlera du livre et de nous, puisque c’est notre dernier joker.

Quand on ne joue ni aux cartes ni au scrabble, le mauvais temps à la mer oblige à se rabattre sur des activités solitaires. Cette semaine, je vais parler de Jean d’Ormesson ou de l’Eloge de la Futilité. Contrairement à ce qu’il dit avec une fausse modestie dont il est coutumier, ce livre ou plutôt cette autobiographie, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, est de loin son meilleur roman. Même si vulgairement parlant il crache dans la soupe, il faut bien reconnaître que la réalité y dépasse la fiction. Cette constatation me taraude un peu car je ne peux plus lire des ouvrages de fiction. J’en ai donné des raisons personnelles qui valent ce qu’elles valent ou pas grand-chose. Ce genre d’auto-psychanalyse de cuisine ferait rigoler mes ex-copains spécialistes. Cependant, il me semble normal de s’intéresser à la fiction quand on est jeune et que la vie s’offre à nous avec toutes ses possibilités. On y trouve alors, consciemment ou non, les voies que l’on aimerait emprunter ou au contraire celles qui nous rebutent. Mais quand la vie est derrière nous, se plonger dans la fiction ne m’intéresse plus. A quoi bon rêver de ce que nous n’avons pas réalisé ou su réaliser ? Aurais-je dû être un autre ?

La lecture de ce dernier livre de Jean d’O est troublante car elle remet en cause ces justifications discutables. Là, la réalité, la vraie vie comme j’appelle aujourd’hui les seuls livres qui me passionnent, est si incroyable qu’elle en devient une fiction. Oui, la jeunesse de Jean d’O. dans les châteaux de sa famille (j’ai toujours eu un faible pour les châteaux où je n’ai pas grandi) est aussi saisissante que celle de Chateaubriand à Combourg. La multitude, non pas de célébrités qui le sont aussi, mais de personnalités intéressantes qu’il a rencontrées dans sa vie, a quelque chose d’irréel, d’impossible, d’inaccessible pour le commun des mortels. Et pourquoi Mitterrand a-t-il voulu avoir son ultime conversation avec lui ? On dirait le dernier plan d’un film avant que le mot FIN s’inscrive à notre grand regret sur l’écran. C’est un peu ridicule, mais il m’a ainsi rendu un peu sympathique ce personnage que je n’ai pas aimé. Ne parlons même pas des pays qu’il a connus, aimés, décrits. C’est un voyage idéal dans le monde.

Cet ouvrage remet en cause une de mes convictions profondes. Je l’ai aimé parce qu’il m’a fait rêver comme l’aurait fait une fiction dans laquelle on peut se projeter avec délices. Le constat est implacable : j’aurais aimé vivre sa vie. On est bien en pleine fiction. Alors, pourquoi mon rejet, à de rares exceptions près, de la fiction ? Je n’évoque même pas le prolongement logique de cette infirmité, mon impossibilité ou inconcevabilité d’écrire de la fiction. Il est clair, pour ne pas répondre à la question, que les romans célèbres de fiction le sont peut-être pour moi parce qu’ils ne sont plus de la fiction mais la réalité, en mieux ou en pire, et en tout cas une réalité crédible. Je pense au Grand Meaulnes, aux Trois Mousquetaires ou A la Recherche …

Pour revenir à notre auteur, Au Plaisir de Dieu, est une magnifique et très originale, je n’en connais pas d’autre exemple, vision du XX ème siècle à travers les yeux d’une famille aristocratique pas antipathique et décadente avec bonhomie. C’est la fin d’un monde qui ne s’est pas aperçu que la mer était basse. Le bateau de leurs principes ancestraux est définitivement échoué. Jean d’O. n’émet pas de regret et ne verse qu’une discrète larme de nostalgie. Il fait une analyse objective de cette évolution dont les malheureux ne sont mêmes pas responsables. Ils sont les figurants muets et paralysés d’un film d’anticipation auquel ils ne comprennent rien. S’y mêlent avec élégance la réalité et la fiction, le sel et le poivre, le beurre et l’argent du beurre. Autrement dit, la vraie vie et le roman.

Bientôt publié :Le Bon, la Brute et les Enfants

  • Demain, ……..1 – Notations
  • 2 Mai, 7……..   2 – Version soutenue
  • 3 Mai, ……..     3 – Version argotique
  • 4 Mai, ……..     4 – Version proustienne
  • 5 Mai, …….       5 – Version aigre
  • 7 Mai, …….       6 – Version enfantine
  • 8 Mai, ……        7 – Version Série Noire

 

5 réflexions au sujet de « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle – Critique aisée n°157 »

  1. Merci Jim pour ce rappel poétique.

    Il est vrai que d’Ormesson faisait partie de ces privilégiés qui semblaient nés sous une bonne étoile. Plus d’un, comme Philippe, et j’en fais partie, aurait aimé vivre sa vie, pouvoir voir ce qu’il a vu, et rencontrer toute cette cohorte d’esprits brillants à laquelle il s’est confronté toutes ces années.
    De plus, il ne manquait pas d’humour et de ces petites piques bien dirigées qui font le sel des conversations… Plus d’un en a fait les frais!

    Il nous manquera, Jean d’O !!

  2. @ Jim. Jean d’Ormesson n’est pas le premier à s’interroger sur l’énigme de sa naissance. Jean-Paul Sartre dans son autobiographie « Les Mots » (1964) se la pose comme ça: « Faute de renseignements plus précis, personne, à commencer par moi, ne savait ce que j’étais venu foutre sur terre. »

  3. Ah! Je vois que mon commentaire est paru et je remercie le modérateur d’en avoir corrigé mes habituelles fautes de frappe pour ne pas dire d’orthographes. J’ajouterai à ce commentaire à propos de Jean d’Ormesson et l’excellent Eloge de la Futilité que Lorenzo en fait, que « Je dirai malgré tout… », supposé être son dernier (le der des der comme on l’entend souvent dire), qu’au moment de sa mort Jean d’Ormesson en écrivait un autre, manuscrit non revu ni corrigé, avec pour titre envisagé « Un Hosana sans fin ». Sa fille, également son éditrice, a décidé de publier ce manuscrit et a dévoilé une partie du manuscrit de la main même de son père que j’ai lue avec émotion(pas une seule rature sur le feuillet). En voici les premières lignes:
    « Nous mourons, c’est tout simple, parce que nous avons vécu. Mais pourquoi, diable, naissons-nous? Notre arrivée dans ce monde est-elle vraiment nécessaire? Est-elle même très utile? Est-elle prévue de toute éternité ou relève-t-elle du hasard? Il y a une loi qui nous contraint à mourir au terme de notre vie. Y-a-t-il une loi, au début, qui nous contraint à vivre? Autant que toute mort, et peut-être plus encore, toute naissance est une énigme. »
    Ça aussi c’est à méditer!
    La photo du haut a attiré mon attention car, indépendamment de son esthétisme, elle me dit beaucoup de choses. Une jonque à l’Ile de Ré, c’est inhabituel, mais c’est un excellent bateau qui a fait ses preuves. Donc pourquoi pas. Elle laisse sur babord une balise verte au bout d’une petite jetée, la photo ne le dit pas mais un navigateur le saura (petit cône en tête), elle remonte donc le courant de marée montante, le flot, elle en en route vers la mer. Heureux marins. Très belle photo!

  4. Jean, car tout le monde l’appelle Jean tant l’homme est aimable et brillant, nous confirme que la vie fut belle « malgré tout ». C’est à dire qu’elle fut aussi bien esquintée. Mais belle. Mais esquintée. A qui la faute, sinon à lui-même …? Né avec une cuillère d’or en bouche, que pouvait-il devenir sinon, dans le meilleur des cas, un homme de succès…? Il eut droit au meilleur, donc, ce qui en soi est une chance que d’autres ne connurent pas.
    Affable et bienveillant, charmeur et pétillant, il fut aussi un beau parleur qui mâchait ses mots avec la gourmandise raffinée de la fameuse cuillère d’or. Devint écrivain, mais très peu poète. Si bien que l’on a envie de lui poser la question : « Jean, qu’as-tu fait de ta chance ? »
    Alors oui, peut-être, son titre prend tout son sens : sa vie fut belle, malgré tout. Avec un arrière-goût de ratage.

  5. Je partage cette évocation des romans de Jean d’Ormesson entre réalité et fiction. J’ajouterai juste quelques mots supplémentaires au titre choisi par d’Ormesson pour ce roman en question qu’il pensait être le dernier quand il en a entrepris la rédaction. Il s’agit du dernier vers d’un extrait intitulé « Que la vie en vaut la peine » d’un long poème de Louis Aragon lui-même intitulé « Les Yeux et la Mémoire ». Ces titres disent tout, et je comprends bien que d’Ormesson s’en soit inspiré jusqu’à en reprendre le dernier vers pour le titre de son roman bilan. Voici quelques vers de la fin du poème d’Aragon:

    « C’est une chose étrange à la fin que le monde
    Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
    Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
    La nuit immense et noire aux déchirures blondes

    … …

    C’est une chose au fond que je ne puis comprendre
    Cette peur de mourir que les gens ont en eux
    Comme si ce n’était pas assez merveilleux
    Que le ciel un moment vous ait paru si tendre

    Malgré tout je vous dit que cette vie fut telle
    Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
    N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
    Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ».

    À méditer chers amis!

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