(C’est pourtant bien comme ça que je fais !)

Morceau choisi

Le littérateur envie le peintre. Il aimerait prendre des croquis, des notes. Il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire. Il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, et cetera. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et volontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir car, mû par l’instinct qui était en lui, l’écrivain, bien avant qu’il crut le devenir un jour, omettait de regarder tant de choses que les autres remarquent, ce qui le faisait accuser par les autres de distraction et par lui-même de ne savoir ni écouter ni voir. Pendant ce temps-là, il dictait à ses yeux et à ses oreilles de retenir à jamais ce qui semblait aux autres des riens puérils : l’accent avec lequel avait été dite une phrase, et l’air de figure et le mouvement d’épaule qu’avait faits à un moment telle personne dont il ne sait peut-être rien d’autre, il y a de cela bien des années et cela parce que cet accent, il l’avait déjà entendu ou sentait qu’il pourrait le réentendre, que c’était quelque chose de renouvelable, de durable. C’est le sentiment du général qui dans l’écrivain futur choisit lui-même ce qui est général et pourra entrer dans l’œuvre d’art, car il n’a écouté les autres que quand, si bêtes ou si fous qu’ils fussent, répétant comme des perroquets ce que disent les gens de caractère semblable, ils s’étaient faits par là même les oiseaux prophètes, les porte-paroles d’une loi psychologique, il ne se souvient que du général.  Par de tels accents, par de tels mouvements de physionomie, eussent-ils été vus dans sa plus lointaine enfance, la vie des autres était représentée en lui et, quand plus tard il écrirait, viendrait composer d’un mouvement d’épaule commun à beaucoup, vrai comme s’il était noté sur le cahier d’un anatomiste, mais ici pour exprimer une vérité psychologique et, emmanchant sur ses épaules un mouvement de cou fait par un autre, chacun ayant donné son instant de pose.

Marcel Proust – Le Temps Retrouvé

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