L’histoire de Noël – 4/5

(…) Brusquement décidé, il repoussa de la main le mur de l’église et se dirigea vers une allée entre les tombes. Il lui suffirait de la parcourir jusqu’au bout. Là, il ne pourrait pas manquer de rencontrer le mur d’enceinte qu’il lui serait facile de suivre jusqu’à atteindre la petite porte. Il entra dans l’allée. C’est quand il eut parcouru une dizaine de pas entre les premières stèles qu’il crut voir quelque chose bouger sur sa gauche.

Chapitre 4

Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. Un sourd grondement se fait entendre. Ce qui reste de raison à Noël ne lui permet pas de comprendre que c’est le tonnerre. Quelque part derrière lui, un souffle, une respiration puissante ; il n’ose pas se retourner ; maintenant, c’est un frottement, puis le bruit d’un pas lourd sur les graviers ; il n’y tient plus, il se jette en avant. À la deuxième enjambée, son bon pied butte contre un obstacle. Il s’affale, les bras tendus devant lui. Tandis que sa main gauche vient râper la pierre humide, la droite s’écorche sur une fleur en fer forgé et son genou heurte violemment le Christ de la croix de marbre qui est allongée sur le tombeau. Sa main saigne, sa jambe le fait souffrir, il a froid, il tremble, il est terrifié. Sans même reprendre sa respiration, poussé par la panique, il tente de se relever pour fuir la créature qui souffle derrière lui, mais c’est pour retomber aussitôt de tout son long sur le sol de l’allée centrale. Épuisé, résigné, il enfouit sa tête dans ses bras, la joue collée contre les graviers et reste étendu sur le ventre ; il attend le démon qui l’emportera bientôt aux enfers. Il ne tremble même plus, il respire à peine ; il prie Dieu, Jésus, Marie, Joseph et Saint Martin ; il regrette d’avoir écouté le docteur Cottard, il regrette d’être allé à la ville sans rien dire aux Patrons, il demande pardon pour avoir voulu corriger son infirmité, ce pied-bot que le Bon Dieu lui avait donné ; il regrette d’avoir volé un couteau dans la cuisine de la Prétentaine, d’avoir donné un coup de pied au chat de la Patronne, il regrette… il ne le fera plus, plus jamais…

Les minutes passent, le silence règne autour de lui. Petit à petit, sa respiration redevient régulière et le sang bat moins fort dans ses oreilles. Il réussit à ouvrir un œil sur l’obscurité. Une brève lueur diffuse dans les nuages lui permet de voir l’étoffe de sa veste dans laquelle il a enfoui son visage. La lueur disparait, mais aussitôt après un grondement lointain lui fait comprendre enfin que c’est le tonnerre : un orage approche. Noël n’aime pas l’orage, l’orage qui couche les blés, qui affole les bêtes et qui parfois foudroie une vache, un cheval ou quelques moutons. Mais l’orage, pour lui, ce n’est qu’un mauvais moment que l’on passe à compter les secondes qui séparent l’éclair du tonnerre et à prier que la foudre veuille bien épargner la Prétentaine. Mais, dans l’orage, il n’y a rien de satanique ni même de surnaturel. Il faut juste se mettre à l’abri et attendre qu’il passe. Nouvelle lueur, nouveau grondement. Noël se sent un peu mieux : en relevant la tête, à la faveur du dernier éclair, là, sur sa gauche, il a pu apercevoir un bref instant les pierres du mur d’enceinte. Il se relève lentement, gardant la direction du mur en tête, attendant le prochain éclair. Quand le cimetière s’éclaire à nouveau, il a juste le temps de contourner la pierre tombale qui l’avait fait trébucher et de s’engager d’un seul pas dans l’alignement qui le mènera jusqu’au mur. A nouveau dans le noir, il s’immobilise, prêt à repartir vers son but à la prochaine lueur. Il attend, il attend. Il entend des grondements lointains, mais aucun éclair ne les accompagne. L’orage s’est éloigné. Soudain, une violente bourrasque se lève, faisant claquer les basques de son manteau.  Elle est suivie presque aussitôt d’une averse brutale. D’énormes gouttes glacées viennent frapper son dos, ses épaules, son chapeau. Il attend, il attend toujours, espérant l’éclair. Et le voilà, l’éclair ; une très forte clarté dont on ne sait ni d’où elle vient ni où elle va, et puis, un battement de cœur plus tard, un craquement sec, formidable, et puis de longs roulements qui vont en s’affaiblissant. Cette fois-ci, Noël en est certain, il a vu le mur, tout blanc, à moins de trente pas. Vite, il avance, Noël ; deux enjambées, trois, quatre ; mais à nouveau il fait noir. Il s’arrête, plein d’espoir. Encore trois ou quatre coups de tonnerre et il atteindra le mur. Un nouvel éclair, encore plus formidable, celui-ci. Il est tombé tout droit du ciel, sur sa gauche ; instinctivement, Noël a tourné la tête et là, dans la lumière qui vibrait encore dans l’air, il a vu le monstre, le grand démon, Satan : à six pas de lui, entre deux monuments funéraires, une tête énorme, triangulaire, toute blanche, ruisselante de pluie, surmontée de multiples cornes, une tête qui lui fait face avec, sur les côtés, deux yeux jaunes qui le fixent intensément ; le temps que l’éclair s’éteigne, la tête se renverse en arrière, les yeux disparaissent et une gueule noire s’ouvre tandis qu’en sort un énorme cri rauque qui se noie dans le roulement du tonnerre. C’est le Diable qui rit.

Chapitre 5 
L’épouvante a envahi l’esprit de Noël. Il est pétrifié par la terreur. Alors que le hurlement de la Bête a repris, sa silhouette massive….(À SUIVRE)

LA SUITE ET LA FIN, C’EST POUR APRÈS-DEMAIN

 

2 réflexions au sujet de « L’histoire de Noël – 4/5 »

  1. J’ai lu ce troisième épisode ce soir. La nuit noire est tombée, un bon feu dans la cheminée, dehors il tombe une pluie drue, rien tel ce que subit ce pauvre Noël mais une atmosphère propice pour partager son épouvante, d’autant plus qu’elle est parfaitement rendue par le texte. Une gêne, un sentiment de commisération, mais un régal quand même.

  2. …et le calvaire de notre petit Noël se poursuit…

    J’ai toujours pensé que pour être un romancier, un bon, il fallait être sadique ou du moins s’efforcer de l’être et savoir asticoter les nerfs d’un lecteur. Voilà pourquoi je n’aurais jamais pu être écrivain. Et n’en ai pas la moindre envie. Je préfère lire, et être celui qu’on asticote.

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