Le bon, la brute et les enfants – 5 – Version aigre

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Le bon, la brute et les enfants
5 — Version aigre
C’est la dernière en date. Elle n’est pas la plus sympathique. Mais des gens comme ça, ça existe. Même à Paris

 » Il n’y a plus de saison, vous ne trouvez pas ? Non ? Regardez cette chaleur : il est à peine onze heures, le mois d’avril n’est pas fini et il fait chaud comme au mois d’août ! Enfin, qu’est-ce que vous voulez, avec toutes ces centrales atomiques, ils nous bousillent le climat.

Non mais, regardez-moi ces filles, là, sur le trottoir d’en face ! Elles n’ont pas quinze ans et elles s’habillent déjà comme des putes ! Excusez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot, comme des putes ! Regardez un peu la grande bringue ! Vous avez vu la jupe ? Enfin, si on peut appeler ça une jupe ! Si c’était ma fille, moi…Enfin… Heureusement que je n’ai pas d’enfant !

Vous êtes du quartier ? Ah, vous aussi ! C’est drôle, je ne vous avais jamais vue. Vous devez être nouvelle par ici, alors. Moi, j’habite rue Pierre Nicole, au 13, au rez-de-chaussée. N’allez pas croire que je suis concierge, ou gardienne comme on dit aujourd’hui ou quelque chose comme ça.  Non, je suis copropriétaire. J’ai mes millièmes, je vais aux assemblées, je paie mes charges et tout. A propos des charges, ils exagèrent quand même, ces syndics. Tous des voleurs ! Vous vous rendez compte, me faire payer l’ascenseur, à moi qui habite au rez-de-chaussée ! C’est gonflé, vous ne trouvez pas ? Enfin, qu’est-ce que je peux y faire ?

Non, mais ! Il ne pourrait pas se garer ailleurs ! Juste devant nos tables ! On ne voit plus rien ! En plus, il sent mauvais, ce camion ! On devrait interdire ça, dans nos quartiers. On n’est pas à La Courneuve, quand même ! Ah, oui ! Il vient livrer la bière. Alors…

Dites, ça fait longtemps que vous habitez par ici ? Moi, ça fera cinq ans à la Toussaint. Avant, j’habitais La Courneuve, rue Gagarine, juste au-dessus de la boutique. Parce qu’on avait une boulangerie, avec Roger, mon mari. Il était au four et moi, j’étais à la caisse. Eh bien, je peux vous dire que je suis contente que ça soit fini. Parce que rendre la monnaie, être aimable avec tout le monde, surveiller que les enfants ne vous volent pas de bonbons, faire les comptes de la journée, les déclarations de TVA et tout le toutim, ce n’était pas rigolo tous les jours. C’est pour ça que, quand Roger est mort — il a été écrasé par un camion de transports de fonds, le pauvre, c’est pas de chance, hein ?  — j’ai été plutôt soulagée.

Bon sang de bonsoir, il en fait un bruit ce livreur avec ses bidons ! On ne s’entend plus penser ! Avec des bidons en bois, ça ferait surement moins de bruit. Mais non, il faut qu’ils prennent des bidons en fer. Juste pour embêter les braves gens. Qu’est-ce que vous voulez ? Tout fout le camp, je vous dis !

Oui, je disais que j’étais soulagée. J’avais toujours eu envie d’habiter les beaux quartiers. Alors, quand Roger est mort, j’ai vendu la boulangerie et avec l’argent, j’ai pu acheter mon petit deux-pièces rue Pierre Nicole. Oh, ce n’est pas luxueux, mais quand même : la fenêtre du salon donne sur la rue et celle de la chambre, sur la cour. Une chambre sur cour, c’est bien parce que c’est calme. Et puis, l’immeuble est bien fréquenté.

Ah ! La barbe, voilà les gamins de Lavoisier ! Je les connais bien, ceux-là. Est-ce que je vous ai dit que j’habitais juste en face du Lycée ? Regardez-moi ça comment ils ne sont pas fichus de se mettre en rang ! Ils ne voient donc pas qu’ils empêchent ce pauvre ouvrier de décharger ses bidons. Il faut dire qu’avec les professeurs qu’ils ont aujourd’hui, il n’y a plus de discipline, plus de respect, plus rien ! Vous allez voir qu’ils vont nous bousculer les tables ! Et voilà ! Qu’est-ce que je disais ! Ils ne pourraient pas me ficher un peu la paix, les Lavoisier ? Déjà qu’à chaque récréation, je suis obligée de fermer ma fenêtre tellement ils font de bruit.

Où est-ce que j’en étais, déjà ? Ah, oui ! Mon immeuble est bien fréquenté et, malgré les petits voyous de Lavoisier, le quartier aussi, et ça, c’est agréable. C’est vrai que les gens sont un peu froids, mais je m’y suis bien faite.

Non, mais regardez-moi cet imbécile de livreur qui leur tape sur la tête au passage. Mais il va leur faire mal ! On n’a pas le droit de taper sur des enfants, même s’ils sont mal élevés. Et le patron du café qui ne fait rien. C’est vrai que c’est un chinois ou un vietnamien, je ne sais pas. C’est peut-être normal chez eux de taper sur les enfants. Et ces petits crétins qui rigolent ! Décidément, je ne comprends plus rien à rien.

Je crois que je vais prendre un autre Martini. Qu’est-ce que je vous offre ? C’est moi qui régale. Rien ? Vraiment ? Vous savez, maintenant, avec la retraite de Roger et surtout avec la rente de l’assurance du transport de fonds, je peux offrir un verre à quelqu’un quand ça me fait plaisir. Vous ne voulez pas trinquer avec moi ? Vraiment ? Je ne suis pas assez bien pour vous ? C’est ça, hein ? Non mais, pour qui vous vous prenez, sans blague ? Ah, vous êtes bien du quartier, vous ! Toutes des snobs ! C’est ça, changez de table, ça me fera de l’air. Jamais on ne m’aurait traitée comme ça à La Courneuve. Ah, c’est bête ! J’étais de bonne humeur, et maintenant, vous m’avez gâché la journée ! »

 

Bientôt publié :Le Bon, la Brute et les Enfants

  • 7 Mai, …….       6 – Version enfantine
  • 8 Mai, ……        7 – Version Série Noire

 

2 réflexions au sujet de « Le bon, la brute et les enfants – 5 – Version aigre »

  1. Un vrai caméléon littéraire. C’est vrai que tout a déjà été dit ou écrit, alors on est bien obligé d’écrire comme quelqu’un. Foutue époque de merde ! Qu’est-ce qu’ils peuvent bien apprendre à l’école, depuis que La Fontaine a été banni. A part de faire des testos ! Téou ? Kestuf ? Oui, interdit, La Fontaine. Il écrivait trop bien! C’était de la culture bourgeoise. Quant à ses morales, hein … Juste fait pour tenir le peuple à ses devoirs. Au lieu de lui enseigner ses droits ! Ses droits à quoi, voulez-vous bien me le dire ? A quémander, à exiger, à manifester sa colère…? Ah oui, tiens, je suis colère, donc j’ai droit à tout. Quelqu’un paiera bien, et ce ne sera pas moi, je vous le dis. Y a qu’à faire payer les allemands. Voilà. Ils la veulent, l’Europe…? Ils n’ont qu’à payer !
    Tiens, je suis trop bon. La version aigre, c’est tout juste notre époque ! Dès que j’allume mes infos, j’entends des versions aigres. Et puis ce Macron, là, tout est bien de sa faute. A lui, et personne d’autre. Il finira comme son aïeul romain. Mais si, vous savez bien ! Macron, ce préfet du prétoire sous Caligula, qui reçut de ce même Caligula l’ordre de se suicider. Et qui s’exécuta, c’est le cas de le dire, ah on savait mourir en ce temps-là. Faut dire que si vous vous exécutiez, vos enfants pouvaient hériter, sinon, que dalle, on vous saisissait tout. Tiens, si je n’étais pas si aigri, je pourrais vous en raconter ! Mais ce serait jeter des perles aux pourceaux !

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