BONJOUR, PHILIPPINES ! – 13 – RATINET, SUITE ET FIN

CHAPITRE 13 – RATINET, SUITE ET FIN

Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines. Mais, ce qui fera l’objet de ce dernier chapitre, c’est plutôt le dénouement de celles de Ratinet. André Ratinet, dit Riton Padbol, dit Andy Bad Luck, dit Dédé la Déveine, a pris une pris une place de premier plan dans le développement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Après avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s’être fait dévaliser en douceur dans Luneta Park, après avoir photographié les plus belles fleurs du monde avec une caméra vide de pellicule, ne voilà-t-il pas qu’il a rencontré le démon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces dernières semaines, la jeune personne a beaucoup perturbé l’ingénieur dans sa recherche du meilleur tracé pour la route côtière nord de Mindanao. Ça lui a valu les reproches amers de son bien-aimé chef de mission, Gérard Peltier. Mais, quand il décide de ramener la donzelle à Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand même, à la Banque Mondiale, ou, à défaut, à ses collègues, les choses deviennent graves. A ce stade, et bien que l’éternel optimiste Peltier ait assuré que « ça allait se tasser », le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s’achever que dans la douleur. C’est ce qu’on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu’il porte le numéro 13. Mais pouvait-il en être autrement ?

Au cours de notre dîner du vendredi précédent, obstinément optimiste, Peltier avait déclaré que  » ça allait se tasser ». Il parlait bien entendu des velléités de Ratinet d’emporter la jeune Tavia dans ses bagages lors de son prochain retour vers la France. C’est pourquoi, dès que j’arrivai au bureau le mardi matin après mon weekend de Pâques à Mabini, j’allai voir Peltier pour lui demander des nouvelles de Ratinet. Il n’était pas là. Cora me dit qu’il était en réunion au D.P.W.H. toute la journée, mais qu’il viendrait surement au bureau dans la soirée. Je passai la journée à écrire une ébauche des trois premiers chapitres de mon rapport. Ratinet ne se montra pas.

Vers quatre heures, Vanny et Laïla, les deux dactylos, quittèrent le bureau avec l’ingénieur Hizon. Une heure plus tard, Cora vint me demander si j’avais besoin de quelque chose, puis elle s’en alla à son tour en allumant les lumières. Vers six heures et demie, j’entendis une voiture arriver devant notre bungalow. Je me levai de mon siège en m’étirant et m’approchai d’une fenêtre. Peltier était en train de payer son taxi quand une deuxième voiture pénétra sur le parking désert de notre bâtiment. Deux hommes en descendirent et s’approchèrent de Peltier. L’un était très grand, dégingandé, la silhouette un peu flottante. L’autre, de taille moyenne, donnait par contraste une impression de densité. Je vis le plus grand échanger quelques mots avec Peltier qui finit par leur montrer l’escalier qui menait à notre étage. À travers les cloisons vitrées, je vis les deux visiteurs le suivre jusque dans son bureau. Les deux hommes avaient l’air d’être Chinois. Peltier fit un signe pour les inviter à s’assoir, et tout faisant le tour de sa petite table de conférence, il me jeta un regard qui me fit comprendre qu’il souhaitait que je le rejoigne. Je traversai nonchalamment le bureau des ingénieurs, puis celui des secrétaires et j’ouvris à demi la porte du bureau du chef de mission. Je passai la tête :

—Salut Gérard, je voulais … Oh, pardon ! Tu as du monde !

—Non, non, entre, Philippe, entre ! répondit-il joyeusement en français.

Puis s’adressant en anglais au deux Chinois :

—Voici Philippe. Il connait Monsieur Ratinet aussi bien que moi. Je crois qu’il serait bon qu’il entende aussi ce que vous avez à dire.

Et toujours en anglais, en se tournant vers moi :

—Ces messieurs ont des choses à dire à propos d’André.

Je regardais les deux hommes. Leur origine ne faisait pas de doute. En quelques mois de séjour à Manille, j’avais compris qu’aux Philippines, les Chinois étaient plutôt mal considérés. Ils avaient la réputation de n’occuper que deux types d’emploi : celui de riches commerçants, intelligents et durs travailleurs, âpres au gain et exploiteurs du pauvre peuple, ou celui de bandits, pirates, gangsters puissants et sans pitié et exploiteurs du pauvre peuple. Pour la plupart des Philippins, la frontière entre ces deux activités étaient extrêmement ténue et pour certains, inexistante. Tant et si bien qu’ils étaient à la fois méprisés et craints. Je n’eus pas de mal à situer nos visiteurs du mauvais côté de la barrière. Le plus âgé des deux était très maigre et, même assis, il paraissait très grand. Son costume fripé en lin écru et la large chemise blanche qu’il portait par-dessus son pantalon avaient l’air de flotter sur lui. Un chapeau usagé en paille de Panama et des sandales portées pieds nus complétaient l’impression de laisser-aller et de lassitude que dégageait le bonhomme. Il se pencha sur le côté pour attraper dans sa poche de veste un paquet de Winston et une pochette d’allumettes. Il tira une cigarette du paquet et l’alluma tranquillement. Puis il croisa les jambes et, se renfonçant dans son fauteuil, il souffla un long nuage de fumée.

Pour affecter une décontraction qu’il n’éprouvait probablement pas, Gérard s’était assis d’une fesse sur le coin de son bureau et observait le manège en silence.

Enfin, le grand Chinois parla :

—La fumée ne vous dérange pas ?

Ça n’était pas vraiment une question et il continua sans attendre de réponse :

—Voilà. Je suis le secrétaire de Monsieur Leung… un homme d’affaires important à Manille. Celui-là est mon assistant, dit-il en désignant son compagnon d’un coup de menton à peine perceptible.

« Celui-là » se tenait debout près de la porte du bureau, les mains croisées devant lui à la hauteur de sa ceinture. Il était tout l’opposé de son patron. De taille moyenne, musclé, il était légèrement à l’étroit dans un costume gris sombre et luisant, parfaitement repassé. Sa chemise Lacoste noire était rentrée dans son pantalon, ses chaussures de ville vernies paraissaient toute neuves. Il portait aussi, bien droit sur la tête, un tout petit chapeau de paille noire. Son regard était vide et, à supposer qu’il parlât anglais, il semblait ne pas écouter ce qui se disait.

—Monsieur Leung se fait du souci…, continua le grand Chinois… à propos de sa nièce Tavia… une des nièces qu’il aime le plus… presque une fille pour Monsieur Leung… Monsieur Leung se fait du souci pour Tavia… parce qu’elle fréquente votre ami Andrew.

L’homme avait le souffle court. Il parlait de manière saccadée, entre deux inspirations, d’une voix rauque, abîmée par le tabac. Il poursuivit :

—Andrew est presque un vieil homme… Tavia est une très jeune fille… pure chinoise de Shanghai… Andrew est blanc… Tout cela n’est pas convenable…De plus… cette liaison perturbe beaucoup le travail de Tavia.

L’homme fit une courte pause, puis il se redressa dans son fauteuil et reprit son exposé.

—Mais Monsieur Leung sait bien… que l’amour ne se commande pas…C’est pourquoi il a autorisé sa nièce… à fréquenter Andrew…

—Donc, tout va bien ! intervint Peltier.

Le secrétaire de Monsieur Leung ne tint pas compte de cette interruption.

—Mais Monsieur Leung est inquiet, reprit-il. Une autre de ses nièces lui a appris… qu’Andrew allait bientôt rentrer dans son pays… votre pays… et qu’il voulait emmener Tavia avec lui.

—Ah bon ? mentit effrontément Peltier, l’air étonné.

—Et malgré le chagrin … que lui causerait le départ…de sa nièce favorite… Monsieur Leung à l’intention de s’effacer devant l’amour.

—Donc, tout va bien, répéta Peltier.

A ce moment, le grand Chinois qui, jusque-là, avait parlé le regard dans le vide comme s’il se racontait l’histoire à lui-même, leva les yeux vers Peltier et lui dit :

—Non, tout ne va pas bien… Tavia doit de l’argent à son oncle… beaucoup d’argent…Voyez-vous…depuis des années… Monsieur Leung a pourvu à l’éducation de sa nièce… à son logement, sa nourriture, ses vêtements… Bien sûr, elle rembourse son oncle … petit à petit… par son travail au Monte-Carlo… Mais elle lui doit encore beaucoup… plus de 8.000 dollars aujourd’hui… Vous comprendrez que Monsieur Leung ne peut se permettre de perdre… une aussi grosse somme… et il va bien falloir… la lui rembourser.

Je me rappelai notre dernier dîner au Chalet et je me dis qu’Andrew avait nettement sous-évalué les frais de départ de Tavia. Ou alors les prix avaient-ils augmentés récemment ?

Peltier prit un air impatient pour dire :

—Écoutez, si Mademoiselle Tavia doit de l’argent à son oncle, ça la regarde ! Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

—Voici : … Il y a quelques jours… nous avons rencontré Andrew…Nous lui avons tout expliqué… Au début, il semblait ne pas comprendre …il protestait… il parlait même d’appeler la police… Nous lui avons dit…que c’était totalement inutile, …du temps perdu…de plus, il risquait de sérieux ennuis… pour détournement de jeune fille mineure… Nous avons dû le secouer un petit peu et… il a fini par comprendre… Il nous a juste demandé un délai pour payer… Le délai a expiré hier.

—Encore une fois, que voulez-vous que j’y fasse ?

—Depuis hier, …nous cherchons votre ami… pour le rappeler à ses obligations… mais il reste introuvable… Alors nous comptons sur vous… pour lui expliquer ceci : Si Monsieur Ratinet veut bien payer … avant vendredi …la somme de 12.000 dollars, …c’est à dire la dette de Tavia … 8.000 dollars, plus une compensation de 4.000 dollars …pour le chagrin de perdre une nièce aussi charmante… Monsieur Leung la laissera partir avec tristesse… mais sans colère… La somme pourrait être payée en billets de cent dollars… disons vendredi à midi.

Il prit une grande inspiration et, sur un ton presque désolé :

—Vous lui direz aussi que s’il ne pouvait pas payer vendredi prochain… de nouvelles conditions de paiement… pourraient lui être faites… disons 16.000 dollars pour le vendredi suivant… ou 20.000 pour le suivant… mais en aucun cas le paiement ne pourra être fait… après cette dernière date. Il serait bon que Monsieur Ratinet sache… qu’hier soir, la jeune Tavia est partie au nord, dans sa famille… et que si le marché ne pouvait être conclu,… Monsieur Leung serait fâché… et qu’il pourrait affecter la jeune Tavia à un lieu de travail disons…moins agréable que le Monte Carlo. Alors dans l’intérêt de tout le monde… y compris le vôtre, Monsieur Peltier… il vaudrait mieux que l’affaire soit conclue… pour vendredi.

L’homme décroisa les jambes, se pencha en avant dans son fauteuil, posa ses coudes sur ses genoux et son menton sur ses deux poings rassemblés et se mit à regarder Peltier droit dans les yeux. Cela signifiait clairement qu’il avait dit ce qu’il avait à dire et qu’il attendait maintenant une réponse.

Peltier se leva du coin de son bureau pour passer derrière le meuble. Il s’assit, ouvrit un tiroir, en sortit un Culebras, et l’alluma avec toute le cérémonial qui convient à ces énormes cigares philippins. Je compris que le berger entendait ainsi répondre à la bergère tout en gagnant un peu de temps. Je n’avais aucune idée de ce que Gérard allait faire ou dire. Je n’avais d’ailleurs aucune idée de ce que j’aurais fait ou dit si j’avais été à sa place. Tout ce que je voyais, c’est que ces types avaient l’air dangereux. Dans ma tête, passaient des images de battes de baseball fracassant des genoux. Ou pire.

Gérard se mit à parler :

—Cher Monsieur, vous me dites que vous cherchez André Ratinet depuis hier. Personnellement, je ne l’ai pas vu depuis trois jours. Vous me dites que la jeune Tavia doit de l’argent à son oncle. Personnellement, je ne vois pas en quoi ça me regarde. Vous me dites qu’André Ratinet veut partir avec la nièce de Monsieur Leung. Personnellement, ça m’est totalement indifférent et je ne vois pas ce que je pourrais y faire. Que Monsieur Ratinet rentre en France ou reste aux Philippines, qu’il le fasse avec ou sans Tavia, qu’il rembourse ou pas Monsieur Leung des frais d’éducation de sa nièce, cela m’est complémentèrent égal. Je ne me sens responsable ni de ce que Ratinet a fait, ni de ce qu’il fera, ni de ses dettes, ni de quoi que ce soit qui le concerne. Voyez-vous, il se trouve qu’il y a trois jours, j’ai licencié Ratinet. Voyez-vous, depuis plusieurs semaines, il faisait n’importe quoi, son travail ne valait plus rien. J’ai dû tout reprendre moi-même. En plus, j’ai dû faire venir de France un autre ingénieur pour le remplacer. Quand je me suis aperçu qu’il avait volé cinq cents dollars dans la caisse, je l’ai mis à la porte immédiatement. C’était la seule chose à faire. Tu es bien d’accord, hein, Philippe ? dit-il en se tournant vers moi.

J’avais écouté le discours de Peltier, complètement subjugué. Et maintenant, voilà qu’il m’impliquait dans son histoire. Je m’entendis répondre avec hésitation :

—Non, euh, si, oui, bien-sûr…c’était la seule chose à faire…

Peltier reprit :

—Depuis, je ne l’ai pas revu. Toi non plus Philippe ?

—Euh, non, non…moi non plus.

—Il est peut-être encore à Manille, ou bien il a pris l’avion pour Paris, je n’en ai aucune idée, et je m’en fous complètement. Alors, Messieurs, vous comprendrez que je ne peux rien pour vous. Puis-je vous conseiller de vous adresse à la police ?

A ce moment-là, pour me calmer, j’avais entrepris d’allumer une cigarette, et quand j’entendis la suggestion, j’avalai la fumée de travers. Là, il allait un peu fort, Peltier, sans doute grisé par sa propre volubilité. Je prolongeais ma toux le plus possible pour faire diversion, mais forcément le silence se prolongea et devint pesant. Le grand Chinois n’avait pas bougé depuis que Gérard avait pris la parole. Et il continuait de le fixer intensément. Puis, il se déplia de son fauteuil, lissa les pans de sa veste fripée avec les paumes de ses mains et prononça d’un ton neutre qui était lourd de menaces :

—Bien ! Nous allons prendre… d’autres mesures…Bonsoir, messieurs.

Et il sortit, suivi de son assistant. Je refermai la porte derrière eux et, en m’appuyant contre elle, je soufflai :

—Eh ben, mon vieux !

Je regardais Gérard. Il paraissait tendu comme un arc. Aux mouvements de la fumée qui s’élevait de son cigare, je voyais bien que sa main tremblait un peu. Il prit une grande inspiration et, tandis qu’il expirait profondément en gonflant les joues, ses épaules s’affaissèrent. Il se pencha en avant jusqu’à ce que sa poitrine touche le bureau. Il resta ainsi quelques instants puis se redressa en éclatant de rire. Je ressentis brusquement le besoin de m’asseoir.

—Eh ben, mon vieux, tu t’en es drôlement bien tiré. Bravo ! Mais c’est vrai tout ça ? C’est vrai que tu as viré André ?

—Penses-tu ! D’abord, il n’a pas disparu : je l’ai vu hier soir ; il a promis de venir au bureau demain matin. Et même s’il avait fait trois fois pire, je n’aurais pas pu le virer comme ça. Pas le droit… Mais je pense que ça, les Chinois ne le savent pas. C’est vrai que son boulot ne valait plus rien, mais il n’a pas piqué dans la caisse. Je ne l’ai pas viré. J’ai raconté tout ça pour que les Chinois nous fichent la paix, à nous et à la mission.

—Bon, j’espère pour tout le monde que ça a marché.

—Dis-donc, je suis crevé. C’est comme si j’avais couru un 5000 mètres.

—Moi aussi. On va diner ? Au Chalet ? Je t’invite.

Une fois au Chalet, devant un ou deux premiers verres pour attendre le T’bone Special Chalet, nous étions revenus en détail sur les événements de cette fin d’après-midi. C’est pendant la dégustation de la viande garantie d’origine suisse que nous avions examiné ce qu’il convenait de faire avec Ratinet pour éviter une catastrophe. Au dessert, une stratégie avait été mise au point et, à partir de ce moment, nous nous étions engagés calmement sur le chemin d’une gentille euphorie à petits coups de bières pression. Nous l’atteignîmes vers onze heures. La soirée fut agréable, amicale, sincère, confiante et rigolote. Gérard évacuait la tension qu’il avait encore en lui en racontant ses colonies. Et moi, rempli d’une sorte d’admiration presque filiale, je l’écoutais en posant les questions qu’il fallait aux moments qu’il fallait. Vers minuit, nous prîmes un dernier cognac, mais je refusai d’accompagner Gérard au Playboy Club.

Le lendemain matin, quand Ratinet arriva au bureau, nous étions prêts. Fatigués mais prêts. L’opération fut réalisée brillamment, en moins de quatre heures. À huit heures, j’arrivai au bureau. Gérard était là depuis une demi-heure. Il me dit qu’il avait parlé à Cora. Elle lui avait confirmé que la famille Leung était connue à Manille pour ses casinos et son réseau de prostitution et qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à eux. Il fallait donc d’urgence extraire Ratinet du pays, comme nous l’avions envisagé hier soir. A huit heures trente, j’appelai Antoine à l’ambassade de France. A neuf heures moins le quart, Ratinet arrivait au bureau, fripé, fatigué, défait. Gérard commença à lui raconter notre rencontre de la veille au soir. Bien-sûr, il améliora un peu l’histoire insistant sur le côté menaçant des paroles du grand Chinois et sur l’aspect inquiétant du petit. De temps en temps, il me prenait à témoin :

—André, tu sais qu’on n’en menait pas large hier soir ! Hein, Philippe ?

J’acquiesçais d’autant plus volontiers qu’effectivement, hier soir, je n’en menais pas large.

—Bon sang, André, c’est un truc à te faire estropier ou même tuer par ces gangsters. La menace était claire. Si tu avais vu le petit costaud…

Je voyais André qui se ratatinait, livide. Gérard continuait :

—Il n’y a qu’une seule solution : il faut que tu partes, que tu quittes le pays, tout de suite.

André commença à protester faiblement :

—Mais Tavia…, je ne peux pas la laisser…

—Ecoute, André, ce n’est plus une histoire d’amour. J’espère que, maintenant, tu as compris le métier de Tavia. Cette fille se débrouillera toujours. Elle retournera travailler au casino. Toi, c’est ta peau que tu risques.

Dans sa gentillesse naturelle, Gérard arrivait à ne pas prononcer le mot terrible, le mot « pute », qui aurait fini d’achever Ratinet.

—Tu crois vraiment ?

—C’est ta peau, mon vieux. C’est toi qui décides. Moi, à ta place, je partirais. Philippe, qu’est-ce que tu en penses ?

J’approuvai, bien entendu. A ce moment, je vis arriver un taxi sur le parking du bureau. Antoine en descendit. Je le vis monter les escaliers, passer dans le bureau de Cora et lui remettre une enveloppe. A travers les cloisons vitrées, il me fit petit signe du pouce qui voulait dire que tout allait bien, et puis il repartit par le même taxi. Il était dix heures moins le quart. A dix heures moins dix, Cora entra dans le bureau et remit l’enveloppe à Gérard.

—Bon, tu te décides ? dit-il en examinant son contenu.

—Mais, je peux pas partir comme ça ! Il y a le boulot !

—Le boulot, c’est mon problème. On s’arrangera sans toi. Ecoute, on t’a trouvé un billet d’avion. Tu as un vol Cathay à 12 heures 10 pour Singapour . Après, ce sera UTA jusqu’au Bourget. Tu as juste le temps d’attraper ton avion. Il faut que tu partes ! Maintenant !

—Mais, c’est pas possible, je n’ai pas mes affaires. Il faut que je passe à l’hôtel prendre mes affaires…

—Pas prudent ! Ils te cherchent. Peut-être même qu’ils t’attendent là-bas.

—Mais, j’ai changé d’hôtel. Je suis à l’autre bout de la ville.

—D’accord, mais Tavia le connaît, ton nouvel hôtel. Je me trompe ? Non ? Alors, ils le connaissent aussi. Fiche le camp, je te dis. Tout de suite. Pars comme tu es. Voilà 200 Dollars pour le voyage, c’est largement suffisant. Cora va t’appeler un taxi. Tu lui donneras le nom de ton hôtel. On ira chercher tes affaires plus tard et on te les enverra au bureau, à Paris.

Ratinet paraissait maintenant résigné, mais il ne voulait pas encore le dire clairement.

—Allez, salut, mon vieux, reprit Gérard, et bon voyage. Ah, dis-donc, tu as ton passeport sur toi au moins ?

—Euh, oui, … je crois, dit Ratinet en fouillant devant Gérard excédé les innombrables poches de son gilet d’aventurier. Ah ! Le voilà !

A dix heures vingt, Cora, Ratinet et moi montions dans le taxi. Une heure plus tard, nous regardions Ratinet passer le contrôle de police et disparaitre vers la salle d’embarquement. A midi précise, avec dix minutes d’avance, le Boeing 707 de Cathay Pacific décollait vers Singapour.

Deux jours plus tard, un télex du siège nous apprenait que A. Ratinet était retenu dans les bureaux de la douane du Bourget. On ne savait pas pourquoi. Avions-nous une explication ? Non, nous n’en avions pas. Mais les détails de cette nouvelle aventure nous arrivèrent trois jours plus tard, lors d’un entretien téléphonique entre Peltier et le responsable du projet à Paris. Arrivé à Singapour, Ratinet avait normalement six heures à attendre avant de pouvoir prendre son vol vers Paris. Bougonnant contre la mauvaise organisation de son voyage, il s’était rendu au bureau UTA de l’aéroport. Le jeune employé chinois qui l’avait reçu avait réussi à l’inscrire sur un autre vol UTA qui venait d’arriver en provenance d’Australie et qui repartait une heure plus tard sur Paris. Quand le gentil petit Chinois lui avait remis son nouveau billet, il lui avait demandé s’il pouvait se charger d’un Moon Cake pour sa sœur qui habitait rue du Cardinal Lemoine à Paris. C’était la période de la fête de la Lune, lui dit-il, et chez les Chinois, c’est une tradition d’offrir des gâteaux à sa famille. Ratinet, éperdu de reconnaissance envers l’employé d’UTA, n’avait rien à lui refuser. Il avait pris l’adresse de la sœur et une grosse boite métallique fermée par de nombreuses ficelles. A l’arrivée au Bourget, la douane avait ouvert le colis et trouvé à l’intérieur un gâteau chinois. Mais sous le gâteau, il y avait une douzaine de sachets de cellophane contenant des poudres de couleurs diverses. La douane avait mis deux jours à analyser les poudres et à conclure qu’elles n’étaient que d’innocentes épices exotiques. Mais pendant ce temps, elle avait jugé préférable de garder Ratinet dans ses locaux. Il parait qu’il en était sorti hirsute, fatigué et définitivement assuré de l’existence d’une conspiration mondiale à son encontre.

Je rentrai à Paris quarante jours plus tard. Ma mission était terminée. Je ne devais jamais revoir André Ratinet. Lui- même ne devait jamais revoir ses affaires. Lorsque nous allâmes les chercher à son hôtel, elles avaient disparu. L’hôtelier prétendait même qu’aucun Ratinet n’avait jamais séjourné dans son établissement.

Fin

Bientôt publié

12 Août,  Tableau 264
13 Août,  L’opinion des autres
14 Août,  Une chambre en Ville (di Paraso)

Une réflexion au sujet de « BONJOUR, PHILIPPINES ! – 13 – RATINET, SUITE ET FIN »

  1. Hé bé dis donc ! Ton Gérard est un vrai James Bond. Le Ratinet lui doit sa peau. Pour une fois, on est content que des chinois se soient faits blouser par un frenchie !

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