BONJOUR, PHILIPPINES ! – 9 – RETOUR AU CHALET

CHAPITRE 9 – RETOUR AU CHALET

Où notre héros joue aux quilles / de la rancune tenace des taxis / Gérard et Ratinet montent en avion / de l’importance de la côte de bœuf dans les travaux routiers / retour au Chalet

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Après ces sensations exaltantes de chef de guerre vécues au clair de lune dans la jungle philippine, je suis rentré une nouvelle fois à Manille. J’y ai repris mes habitudes : les petits déjeuners somptueux au bord de la piscine, la douce et calme efficacité de Cora, maitresse du bureau, les restaurants-casinos clandestins, le squash britannique, le bowling à ramasseurs de quilles. Et Ratinet. Mais je ne le vois plus que très peu. Il paraît définitivement ailleurs. Il ne vient que de temps en temps au bureau. Il dit qu’il travaille dans sa chambre d’hôtel.

D’après les nouvelles que je reçois de Placido qui est resté sur place, tout se passe à peu près bien à Mindanao. J’ai même l’impression qu’il s’y plait beaucoup.

Il y a quelques jours, le taxi que je prends chaque matin devant le Hilton pour me rendre au bureau était particulièrement en bon état. Comme d’habitude, le chauffeur m’a salué de l’inévitable « Hi, Joe ! Where are you from ? » Quand je lui ai dit : « From Paris, France. », alors qu’il s’attendait à ce que je vienne de New York ou de Californie, il a tout de suite paru intéressé et désireux de pousser plus loin la conversation. Après les considérations d’usage sur Paris, banales partout ailleurs mais surprenantes dans la bouche d’un chauffeur de taxi philippin, il m’a demandé abruptement ce que je pensais des Allemands. Comme je lui répondais par une opinion consensuelle selon laquelle il n’y avait plus de problème entre les Français et les Allemands, il parut surpris et insista :

But you have been occupied by the Germans…

Je lui expliquai alors que j’avais à peine plus de deux ans à la fin de la guerre et que depuis cette époque, les relations entre jeunes français et jeunes allemands étaient en général assez bonnes. Mon explication ne le convainquait pas. Il fit un rapide parallèle entre la France et l’Allemagne d’un côté et les Philippines et le Japon de l’autre, et me dit d’un air sombre et convaincu :

If I have a Japanese at night in my taxi, I will take him to a dark street and kill him with my knife !

Il y a quelques jours, Ratinet est reparti à Mindanao pour y poursuivre sur le terrain l’étude qu’il avait entreprise il y a quelques semaines et peut être aussi reprendre les photos qu’il avait manquées et dont il m’attribue toujours le ratage. De cette deuxième mission sur place, qui devait durer une dizaine de jours, il est revenu après moins d’une semaine.

Le comportement de Ratinet commence à inquiéter Peltier, qui lui demande à voir où en est son étude routière. La réunion a lieu en fin d’après-midi dans le bureau de Peltier et, au début, je peux les apercevoir à travers les cloisons vitrées. Mais bientôt, ils ont collé des plans un peu partout sur les vitres et je ne peux plus suivre leur entretien que par les sons qui traversent les cloisons. Tout d’abord, c’est la voix claire et rigolarde de Gérard qui doit vouloir lancer la discussion sur un mode plaisant. Puis c’est le grommellement monotone de Ratinet, qui doit être en train de présenter son travail. Ensuite c’est presque le silence, non pas qu’ils se soient tus, mais Peltier a dû baisser la voix pour poser quelques courtes questions. Encore du silence. Et puis soudain, accompagnée d’une suite de petits coups sur la vitre, c’est la voix de Peltier qui enfle pendant une longue diatribe qui se termine en explosion avec un « …mais comment peut-on être aussi con ? » que je distingue parfaitement. Le niveau sonore redescend petit à petit, mais c’est Peltier qui parle. Je vois Cora entrer dans son bureau et repartir dans le sien quelques instants plus tard.

Ratinet sort du bureau de Peltier avec ses plans sous le bras. Il rejoint sa table. Il est pâle et il me semble qu’il chancelle un peu. Je lui demande :  » Ça va ? ». Il grommelle quelque chose que je comprends pas et commence à ranger les plans dans des tubes en cartons. Il doit s’y reprendre à plusieurs fois. Ensuite il prépare son attaché-case et s’apprête à sortir du bureau.

Je pose la question idiote: « Tu t’en vas ? » Il bougonne: « Je vais faire ma valise ; il veut que j’y retourne demain matin ! Tu parles d’une connerie… » et il sort.

Peltier passe un long moment au téléphone. Cora entre et sort deux ou trois fois de son bureau, l’air affairé. J’attends que cette agitation se soit calmée pour rejoindre Gérard dans son bureau. Il est pâle lui aussi, et c’est la première fois que je lui vois une mine aussi préoccupée.

-Ça va ? Qu’est-ce qui se passe ?

-Oh, rien ! Ce con n’a pas fait la moitié du tracé qu’il aurait dû faire à ce jour, et les trois quarts de ce qu’il a fait, c’est à foutre à la poubelle.

-C’est si grave que ça?

-Il y a au moins quatre sections où ça ne passe pas du tout. Je vais tout revoir sur place avec lui. On part demain matin. J’en ai pour deux semaines, peut-être moins si j’arrive à le remettre sur rails et à le laisser tout seul là-bas, mais j’en doute. Pendant ce temps-là, tu t’occuperas des contacts avec Paris et avec le DPWH. Ah ! Il faudra aussi que tu accueilles Albert. C’est un bon projeteur que je viens de demander en renfort pour tenir les délais. Il arrive de Paris la semaine prochaine, mardi ou mercredi. Tu le mettras au courant. »

Gérard range ses affaires en silence pendant quelques instants. Puis, fermant les yeux :

-Bon, c’est pas tout ça ! Tu dines ?

Et sans attendre la réponse:

-On va au Chalet. J’ai besoin d’une bonne côte de bœuf ! C’est que j’en ai pour quinze jours de jungle, moi. Et avec l’autre andouille en plus !

Et il sort en coup de vent de son bureau. Je m’engouffre derrière lui et j’entends: « Non mais, quel con ! Quel con ! »

Dans les grandes villes des pays lointains, je veux dire hors d’Europe, là où l’aspect des restaurants, le dressage des tables, le service et, bien entendu, la cuisine sont si différents de ce que nous connaissons, il y aura toujours quelqu’un pour installer un restaurant qui s’appellera par exemple La Petite Maison Basque, qui fera servir des plats mexicano-espagnols et des vins australiens par des serveurs déguisés en toréadors. En général, cet établissement sera logé dans un bâtiment bizarre, typique d’une volonté, malheureusement vouée à l’échec, de ressembler à une agence immobilière de Saint Jean de Luz.

Je me souviens d’une pizzeria à Douala qui s’appelait Al Vesuvio et qui servait une bonne cuisine traditionnelle italienne. La salle, immense et décorée de grandes fresques de la baie de Naples, de Pompéi et du volcan, était parcourue par une nuée de serveurs camerounais dont l’uniforme relevait du mélange du gondolier vénitien et du pêcheur napolitain. En particulier, les chaussettes montantes à pompon et rayures rouges et blanches faisaient la joie des clients.

Parmi les pays lointains, il y a ceux qui sont situés sous les tropiques, ceux où la température descend rarement en dessous de 24 degrés et l’humidité au-dessous de 80%. Dans ces pays, ce type de restaurant exotique s’appellera volontiers L’Isba Russe ou le Val d’Isère. À Manille, c’était le Chalet Suisse. Restaurant d’excellente qualité, il était tenu par un français, installé dans le pays depuis de nombreuses années. Après avoir gagné pas mal d’argent dans je ne sais quoi, il avait monté le « Chalet Suisse ». Dans un quartier agréable fait de maisons basses et plutôt modernes, il avait construit un chalet savoyard avec toit pentu couvert en fausses lauzes, fenêtres à petits carreaux et volets de bois, balcons fleuris, le tout peint en noir, à l’exception des bordures de fenêtre et des garde-corps des balcons qui étaient peints en rouge. L’intérieur était meublé comme un restaurant d’altitude avec de grosses tables en chêne verni et de lourdes chaises au dossier percé d’un trou en forme de cœur. Les seules concessions faites aux usages philippins étaient l’énorme publicité lumineuse et clignotante pour la bière San Miguel que côtoyait une discrète petite croix suisse, l’habituelle pancarte à l’entrée interdisant « les armes mortelles et les femmes non accompagnées », la température polaire qui régnaient dans la salle de restaurant et la présence au bar de deux femmes non accompagnées mais autorisées par la Direction. On y servait une très bonne cuisine, essentiellement française, et une viande qui se proclamait importée de Nouvelle-Zélande et qui nous attirait souvent.

Une semaine plus tard, Peltier est de retour à Manille. Il arrive au bureau en fin d’après-midi. Il a l’air plus détendu que lors de son départ. Je lui fais le point de la semaine : nous avons reçu le troisième avenant au contrat, il n’y a plus qu’à le faire signer par le DPWH ; Paris demande que l’on obtienne des paiements plus réguliers du client ; un spécialiste « aéroport » arrive dans trois jours pour préparer une proposition d’étude pour l’extension de l’aéroport de Manille, il faudra le présenter à l’administration philippine et l’aider dans ses recherches, il ne devrait rester que trois ou quatre jours ; mon étude de transport avance à peu près dans les temps ; Michel Albert est arrivé il y a trois jours, il est au boulot depuis hier ; la quantité de travail à reprendre n’a pas l’air de l’inquiéter, en plus, il a l’air sympa.

-Et toi, comment c’était ?

-Bon, écoute, ce n’est pas la catastrophe que j’attendais. Il y a des tas d’âneries, mais ça ne sera pas trop difficile à reprendre. Il faut que je te raconte : en fait, il a bâclé le travail parce qu’il n’est pas resté assez longtemps sur place. Après un diner à l’hôtel de Butuan, on a prolongé la soirée au bar avec quelques bières. Il a fini par me raconter qu’il avait rencontré une fille à Manille, une serveuse de restaurant, celle qu’on avait vue le premier soir au Monte-Carlo.

-Oui, je me souviens, Tavia.

-Eh bien, il continue à la voir régulièrement. Une fille formidable, vingt et un ans, ravissante, gentille, serveuse au Monte-Carlo. Elle travaille pour nourrir sa famille….Tout le toutim, quoi !

-Tu parles !

-Il était tellement ému en m’en parlant que je n’ai pas eu le courage de lui dire que c’était surement une prostituée. Je lui ai simplement conseillé de ne pas trop s’attacher car son retour en France est prévu pour dans un peu plus de deux mois.

-Et alors ? Il a compris ?

-J’espère. Il m’a dit qu’il était conscient que c’était sans avenir, qu’il y pensait sans arrêt, que c’était dur mais qu’il allait faire son boulot… A surveiller…

-Sacré Ratinet !

-Bon, on verra ça…Tu dines ? On va au Chalet ?

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