BONJOUR, PHILIPPINES ! – 7 – UN DINER A O.K. CORRAL

CHAPITRE 7 – UN DINER A O.K. CORRAL

Ça fait presque trois semaines que je suis rentré de mon premier voyage à Mindanao et ma vie à Manille s’est un peu organisée. Au bureau, mes journées se passent à préparer la grande enquête de transport que je devrais bientôt lancer. Le soir, je vais souvent au Manila Boat Club avec Robertson. Ce n’est pas la discipline essentielle de ce club sportif, l’aviron, qui m’intéresse mais le squash. Le grand écossais m’a initié à ce sport que j’aime bien à cause de sa facilité d’apprentissage, du défoulement qu’il procure en quelques minutes et de l’ambiance très anglaise qui règne dans le club et, plus particulièrement, dans le bar : serveurs, non, serviteurs indiens et philippins en veste blanche, boiseries exotiques, tables rondes et massives qui me font penser à celle du roi Arthur, majestueux ventilateurs de plafond, club-sandwiches et bière pression. Devenu par faveur membre du club, j’ai l’impression de faire maintenant partie de l’Empire britannique.

Parfois, nous prolongeons la soirée par une séance de massage et de sauna. Deux ou trois fois par semaine, Peltier nous entraîne dans un restaurant, européen ou indien, américain ou japonais. Il faut dire qu’il sait trouver des coins agréables, comme ce restaurant franco-suisse, Le Chalet, ou étranges, comme ce bistrot chinois donnant sur la baie, ou sordides, comme le Play Boy Club de Manille. Je sais qu’il ne désespère pas de nous entraîner ensuite vers des expériences plus exotiques encore mais, jusqu’à présent, nous nous sommes contentés d’aller jouer au bowling.

Ces bowling alleys ressemblent à celles qu’on voit partout aux États Unis et maintenant en France : vastes, claires et bruyantes. Une surprise pourtant : au fond, là-bas, derrière les quilles, il n’y a pas ce mécanisme compliqué, chef d’œuvre daté de l’automatisme encore purement électromécanique, qui, entre deux lancers de boule, balaye les seules quilles tombées et remet en place les quilles survivantes. À la place, on peut apercevoir un tabouret disposé un peu sur le côté et, sur le tabouret, les pieds et les chevilles d’un gamin dont le reste du corps vous est caché par le tableau du score. C’est lui qui fera, à toute vitesse, le même travail que la machine Brunswick ou AMF. Quand la partie sera terminée, il sera de bon ton de lui envoyer un pourboire sous forme d’un billet roulé dans le plus gros trou de la boule. Alors il descendra de son perchoir et se penchera pour vous faire voir un grand sourire et un geste de la main en remerciement.

J’ai rencontré Antoine, un coopérant. Antoine est le fils d’un des grands patrons de la BNP et, en tant que VSNE (Volontaire du Service National en Entreprise), il a été affecté pour un an à l’Ambassade de France à Manille. Je ne sais pas très bien ce qu’il fait à l’ambassade. Il ne semble pas très bien le savoir non plus. Il est parfaitement conscient de la chance qu’il a d’avoir été affecté à ce poste : une ambassade, pas trop importante, dans un pays si lointain. Il se doute que la position de son père n’est pas étrangère à cette chance. Il est plutôt beau garçon, vif, intelligent, ouvert au pays. Il est toujours accompagné de Jean-Marc, un autre coopérant. Jean-Marc est plutôt petit, très légèrement enveloppé, d’origine plus modeste. Il s’est définitivement installé dans le sillage d’Antoine. Nous sortons ensemble de temps en temps. Je leur ai fait découvrir le squash. Comme ça, pendant un temps au moins, j’aurai deux adversaires à ma portée.

Ce matin, alors que Ratinet, son counterpart Manuel Hizon et moi étions seuls au bureau, un homme est passé. Il portait un épais manteau, tout à fait incongru sous ce climat tropical, et tirait derrière lui un caddie de ménagère. Après avoir dit quelques mots en tagalog à Hizon, il s’est adressé à nous :

-Hi, Joe !

Du caddie, il a sorti un gros livre, de la taille d’un volume de l’Encyclopédie Britannique et l’a posé bruyamment sur la table à dessin la plus proche.

-You, catholic ?

-…

-You protestant ? The same !

-…

-Catholic, protestant, the same ! Joe, come see my bible. You like it!

Nous nous approchons de la table centrale où le gros livre est maintenu grand ouvert par le bonhomme. C’est effectivement une bible, une très grosse bible. Ce n’est pas une bible illustrée de dessins édifiants. C’est mieux que ça : c’est une véritable bande dessinée. Abraham, Moïse, Jésus y parlent dans des bulles en Tagalog. Le colporteur feuillette le gros volume en nous faisant admirer au passage l’Arche de Noé ou le Jardin des Oliviers. Les dessins ne sont pas très jolis, mais c’est la première fois que je vois une bible de ce genre. Je ne sais pas quel désir de ne pas passer pour un gogo, quelle crainte de me faire rouler, quelle réticence cachée ont fait que je n’en ai pas acheté un exemplaire. Aujourd’hui, quarante ans plus tard, je le regrette encore, comme je regrette tous les masques, tapis, manteaux, chapeaux, couteaux, statuettes et bibelots divers que je n’ai pas achetés un peu partout dans le monde.

Hizon, qui doit voir passer le même colporteur régulièrement dans tous les bureaux de l’administration, ne s’est même pas dérangé. Ratinet est retourné en grommelant jusqu’à sa table. J’entends le mot « …connerie… ».

Le marchand a finalement compris que je ne suis pas acheteur. Alors, sans même refermer le livre sacré, il recule de deux pas dans l’allée centrale et, tout en m’adressant un grand sourire, il ouvre largement les deux pans de son manteau. Se détachant parfaitement sur le fond noir lustré de la doublure du vêtement, pendus comme des décorations à des épingles de sureté, ballotant quand l’homme agite ses ailes pour mettre en valeur son étalage, apparait une impressionnante quantité d’anneaux, sachets, tiges, crochets et petits objets divers, dont on devine facilement qu’il s’agit d’accessoires sexuels. On dirait un pêcheur au lancer exhibant sa collection de mouches multicolores. Du coin de l’œil, Ratinet a pu voir une partie de la marchandise et, ensemble, nous éclatons de rire. Hizon, qui savait à quoi s’attendre, est resté de marbre, un peu méprisant. Quand nous raconterons cette visite à Gérard, il se montrera extrêmement déçu de ne pas avoir été là.

La femme de Robertson est arrivée et le couple s’est installé dans une maison située dans un compound pas trop loin du centre. Situé dans des jardins luxuriants, entouré de hauts murs couronnés de barbelés, protégé par des gardes privés et armés, un compound, c’est une cinquantaine de maisons confortables qui abritent des familles d’étrangers ou de la classe moyenne philippine. Hier soir, les Robertson avaient invité à diner les membres de la mission, ainsi qu’un couple de leurs voisins. Ratinet n’est pas venu.

La femme de Robert est anglaise, plutôt jolie et plutôt gaie. Les voisins, anglais également, habitent Manille depuis plusieurs années. Ils sont un peu au-delà de la soixantaine, sympathiques et membres du prestigieux Manila Yacht Club. Ils paraissent plutôt à l’aise. Nous avons commencé la soirée au Porto, continué avec du vin de Bordeaux apporté par les voisins, poursuivi avec du whisky de la région d’origine de Robert et terminé avec de la bière australienne d’importation. Ce fut sympathique et fatigant.

Vers une heure du matin, je commandai une voiture pour rentrer seul au Hilton. Alors que, toutes vitres ouvertes, j’étais affalé contre la portière de mon taxi et que celui-ci attendait au poste de garde la fin du contrôle des deux voitures qui nous précédaient, il se passa une chose surprenante. Un homme sortit de l’ombre d’un jardin et marcha vers mon taxi. Quand il n’en fut plus qu’à quelques mètres, je vis dans la main qu’il gardait le long du corps un court revolver d’assez gros calibre. Comme pas un instant l’homme ne regarda vers moi, je crois bien ne pas avoir ressenti à ce moment autre chose que de la surprise. Arrivé tout près de la voiture, juste à la hauteur de la portière derrière laquelle je restais figé, il leva le bras et tira deux fois en direction du garde qui se tenait à côté de la voiture de tête. Tirées à moins d’un mètre de mes oreilles, les détonations y déclenchèrent un sifflement désagréable qui dura de longues minutes. Apparemment, les deux coups de feu restèrent sans effet sur le garde auquel ils étaient destinés, car celui-ci riposta immédiatement par deux autres coups de feu en direction de mon voisin. Cette nouvelle salve eut cette fois-ci pour effet de déclencher chez moi une frousse de tous les diables et, chez l’inconnu, un désir soudain de regagner très vite l’obscurité des jardins, ce qu’il fit sans encombre.

Quand le silence revint après la fusillade, le garde rengaina son arme puis, laissant passer les voitures qui attendaient sans autre contrôle, il rentra tranquillement dans son abri pour donner un coup de téléphone. Personne ne se précipitait hors des voitures, personne ne sortait des maisons alentours, personne ne criait. Même mon chauffeur restait silencieux. Je n’entendais que le battement du sang dans mes oreilles qui luttait contre leur sifflement persistant. Le calme qui suivait ce duel de western me faisait douter de son caractère inhabituel et me donnait presque à penser que je venais seulement d’assister à une scène quasi normale, pourquoi pas quotidienne, peut être une sorte de coutume.

Une question me revint alors à l’esprit, celle que je m’étais posée il y a quelques semaines alors que je découvrais nos bureaux : « Qu’est-ce que je viens faire ici ? »

Bientôt publié

1 Juil, Meilleurs voeux
2 Juil, Expressions toutes fêtes

4 réflexions au sujet de « BONJOUR, PHILIPPINES ! – 7 – UN DINER A O.K. CORRAL »

  1. Ce que Philippe ne dit pas non plus, c’est qu’il ne s’est jamais mesuré à Joe Flash the lightning. Il était tellement rapide que nul n’a jamais pu le voir dégainer-rengainer : il tirait à travers son étui.

  2. A un moment j’ai eu peur : j’ai cru que c’étaient les jambes des gamins qui servaient de quilles au bowling…
    Ah la vie à Manille ne manque pas de sel, exotique à tous points de vue : biblique, sexuel et même conquête du deep, deep West.

  3. J’ajoute un autre détail à la scène: le croquemort quitta les lieux emportant dans sa charrette les deux caisses en sapin de 6 pieds par 1 pied, c’était un optimiste, désespéré d’avoir raté une bonne affaire.

  4. Ce que ne dit pas Philippe c’est qu’il était lui-même un redoutable gunfighter, capable de dégainer son colt plus vite que son ombre. J’ai des preuves. Elles dates de 1964, quelque part dans l’Arizona, une rencontre attendue avec un autre gunfighter, redoutable lui aussi. L’atmosphère était lourde, le soleil brûlant, la tension insupportable. Et puis, « pan-pan », les deux confondus en fait en un seul, les deux redoutables duellistes rengainèrent leurs pétoires, la tension disparut, les vautours firent demi-tours, dégoûtés, le photographe du Flagstaff Herald remballa son matériel, dégoûté lui aussi, et les deux terreurs quittèrent les lieux en sifflotant. Ils sont toujours vivants aujourd’hui, ils n’étaient pas très bons trieurs.

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