BONJOUR, PHILIPPINES ! -3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON

CHAPITRE 3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON

Résumé des chapitres précédents

Personnages principaux :
André Ratinet : ingénieur routier, dit « Dédé Badluck »,
Gérard Peltier : chef de mission, optimiste
Philippe : ingénieur économiste, le narrateur

Ces trois personnages sont réunis à Manille pour une étude routière. Dans les deux chapitres précédents, Ratinet a pris une tasse de café sur son pantalon, il a perdu sa valise et il s’est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n’a pas entamé le moins du monde l’enthousiasme forcené de Peltier. Quant au narrateur, il est plutôt dans l’observation et l’expectative.

***

Le jour se lève sur Manille. La brume posée sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, déjà bruyant de Jeepneys bariolées, de camions enguirlandés et de voitures aux vitres argentées au milieu d’une nuée de motocyclettes, de vélos et de triporteurs virevoltants. Les fumées qui s’échappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s’étalent dans le ciel sans vent.

Je n’entends ni ne vois rien de tout ça car ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel. Je dors. Je suis troublé dans mon rêve par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l’air conditionné. Très vite, ce bruit unique se sépare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouvée : je reconnais le bourdonnement de mon réveil et le grondement du Boeing qui décolle en passant au-dessus de l’hôtel. Je suis réveillé. Il est 6 heures 30. Je suis à Manille depuis trente-six heures. Hier, Ratinet s’est fait dévaliser par de vrais ou faux flics et j’ai passé le reste de la journée avec lui. J’ai froid. J’ai faim. C’est presque Noël.

La voiture qui vient nous chercher est une très grosse américaine de couleur noire. Ses vitres sont fumées et non argentées car son modèle est ancien. Peltier est déjà à bord, à côté du chauffeur, fenêtre baissée, le coude à la portière. Il nous accueille avec son air joyeux que je commence à bien connaître. En pénétrant le premier dans la pénombre qui règne à l’arrière de la voiture, je bute sur quelque chose de lourd et de métallique qui repose sur le plancher. C’est une sorte de longue mitraillette. Énigmatique et rigolard, Peltier se régale de notre surprise. Il nous expliquera tout à l’heure qu’on lui a affecté la voiture de Tommaso Aquino, directeur du Department of Public Works and Highways, et qu’il est d’usage pour ce niveau de fonctionnaire de se déplacer armé. Il nous assure qu’il fera enlever l’engin dès aujourd’hui. Nous arrivons bientôt à nos bureaux. Le DPWH est installé dans un ensemble de bâtiments tous identiques construits en 1945 par l’armée américaine, heureux compromis entre standardisation étasunienne et architecture coloniale, disséminés dans un jardin tropical tiré à quatre épingles. Notre bâtiment porte le numéro 21. Couvert en shingles roses, il ne compte qu’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. C’est cet étage qui a été attribué à l’étude de faisabilité de l’amélioration de la route Iligan-Cagayan de Oro-Butuan. Au-dessus de la porte qui mène de la cage d’escalier à nos bureaux est déjà accroché un superbe panneau de bois sombre dans lequel des lettres dorées écrivent en creux :

DPWH – WORLD BANK ILIGAN – BUTUAN HIGHWAY IMPROVEMENT PROJECT

On entre directement dans la première salle qui est celle des ingénieurs. Elle comporte six grandes tables à dessins de fabrication artisanale. A chaque table est associé un petit bureau. De chaque côté, trois grandes fenêtres à guillotine donnent sur les parkings. La pièce suivante, en enfilade, est identique. Elle comporte une dizaine de bureaux dont trois seulement sont équipés d’une machine à écrire. C’est le bureau des secrétaires. Enfin, deux pièces symétriques se partagent le reste de l’étage : le bureau du chef de mission, Gérard Peltier, et celui de son counterpart, son adjoint local. De ce fonctionnaire, nous ne connaîtrons jamais que le nom, déjà gravé sur une plaquette de bois suspendue à sa porte, car son bureau restera vide pendant toute la durée de la mission.

Toute l’équipe nous attend dans le bureau de Peltier autour de verres de jus d’ananas, de beignets frits et d’ananas frais artistement découpé. Dans un anglais plus que correct, mais sans véritable trace d’accent anglais, il fait les présentations. Il y a là Cora, qui sera la secrétaire en chef de la mission. C’est une belle jeune femme d’une trentaine d’années, toujours habillée de robes à fleurs et d’un corsage blanc. Elle a l’habitude des occidentaux et parle parfaitement l’anglais. Elle sait tout des compagnies aériennes, des hôtels, des restaurants, des clubs, des ministères, enfin tout de ce qu’il faut savoir pour nous faciliter la vie. Elle fera continuellement preuve d’une grande amabilité et d’une douce autorité aussi bien sur le reste du personnel féminin que sur les ingénieurs philippins ou étrangers, ainsi que sur les consultants de passage. En raison de la sagesse que l’on peut attendre d’un chef de mission, ou peut-être d’une tentative antérieure infructueuse, Peltier aura toujours vis à vis d’elle un comportement de gentleman, et fera joyeusement le nécessaire pour que chacun agisse de même. Deux dactylos complètent le secrétariat, Laila et Vanny. Laila porte toujours une jupe noire et un chemisier blanc. Elle est petite, un peu enveloppée, un peu rébarbative. Visiblement, elle n’aime pas les occidentaux, mais elle craint Cora qui la surveille de près. Vanny ne doit pas avoir plus de 18 ans, mince et ordinaire. Elle porte des jeans, mâche du chewing-gum et, bien qu’elle parle correctement l’anglais, ne s’adresse jamais qu’au personnel philippin. Il y a aussi Manuel Hizon, counterpart d’André Ratinet, ingénieur routier lui-même, dans les trente-cinq ans. Air roublard, anglais rudimentaire. Il va s’amuser, Ratinet.

Et puis, il y a Pacifico Balangsang, un beau jeune homme de 25 ans, tout juste sorti de l’université de Los Baños avec un diplôme d’économiste. Son anglais est parfait, sa bonne volonté évidente, son expérience inexistante. C’est mon counterpart à moi.

Autour du buffet, l’ambiance reste froide et compassée jusqu’à ce que Gérard, en contravention avec toutes les règles en vigueur dans l’administration, sorte d’un placard deux bouteilles de champagne que l’on boira tiède dans les gobelets à jus de fruit. L’atmosphère se détend un peu, et puis les conversations retombent et s’éteignent petit à petit. Gérard siffle la fin de la welcome-party et chacun rejoint son poste. A l’exception du géologue qui ne devrait arriver que dans quelques jours, voilà toute l’équipe du projet. Viendront se joindre à nous parfois des consultants aux diverses spécialités: sismologie, ouvrages d’art, économie générale… Mais, eux, ce sont des vedettes, des stars qui descendront dans les grands hôtels, qui ne resteront que quelques jours. Et c’est bien notre petite équipe qui devra sortir le projet dans quelques mois.

Le projet… Qu’est-ce que c’est au juste, le projet ? Iligan – Cagayan de Oro – Butuan : d’Ouest en Est, environ trois cents kilomètres de route côtière le long de l’épine dorsale du ptérodactyle. Sur ces trois cents kilomètres, pas plus de cinquante en chaussée béton construite par les américains juste avant la fin de la guerre du Pacifique, le reste en piste en terre. Sur ces trois cents kilomètres, environ trois cents ponts pour franchir les rivières et les torrents qui dévalent du relief volcanique accidenté de la grande île. Sur ces trois cents ponts, la plupart sont en bois et la moitié à voie unique ; d’un côté de la route, la mer de Bohol ; de l’autre, la jungle ; autour, les prémices d’une guérilla entre musulmans et forces de l’ordre ; une économie fondée sur la noix de coco et l’ananas. Et il faudra montrer à la Banque Mondiale que la transformation de cette piste tropicale en belle route à la française serait rentable…

Devant ma table à dessin bien alignée avec les autres, la deuxième à gauche dans le couloir central, j’ai l’impression d’être dans ma classe de prépa le jour de la rentrée 1960 et je me pose la même question qu’autrefois :

— Qu’est-ce que je viens faire ici ?

Je passe le reste de la matinée à tailler mes crayons.

 

Une réflexion au sujet de « BONJOUR, PHILIPPINES ! -3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON »

  1. Au moins tu peux te dire que si des milliers de gens roulent sur ta route, c’est aussi grâce à toi. Peut-être même est-elle encore entretenue…
    Ton Peltier a vraiment l’optimisme chevillé à l’âme : on met dans son paquetage un fusil-mitrailleur, sûrement pas pour faire joli, et après l’affaire des faux-policiers, il veut quand même s’en débarrasser ! Il aurait mieux fait de s’assurer que l’engin était approvisionné et en état de marche.
    Quand même, c’est une belle aventure, et qui t’a fabriqué des souvenirs !

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