Le Bon, la Brute et les Enfants – 6 – Version enfantine

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6-Version enfantine
Cette version est toute nouvelle. Son narrateur n’a pratiquement rien vu de ce que les autres avaient vu avant lui. Il a d’autres centres d’intérêt. Normal, c’est un petit gars du quartier Italie. Ça ne l’empêche pas de raconter son histoire à lui.

Aujourd’hui, c’est mercredi. Y pas classe ! Même pas ce matin, à cause que madame Verdurin, la prof de dessin, elle est malade. Elle est souvent malade, madame Verdurin. Elle dit tout le temps qu’elle a des « mots de tête » et que c’est de notre faute à cause du bruit qu’on fait et tout. Nous on se demande ce que ça peut bien être que des « mots de tête ». Natcho y dit que c’est des trucs de femmes, mais Natcho, y dit souvent des choses qui sont même pas vraies, juste pour faire son intéressant. Faudrait que je demande à maman mais j’ose pas trop vu que c’est peut-être des trucs pas très ragoutants, des trucs qu’y faut pas qu’on soit au courant à notre âge.

Bon en tout cas madame Verdurin aujourd’hui elle est malade et y aura pas classe de toute la journée. Alors, ce matin, juste avant de partir à l’hôpital — elle est infirmière à Pompidou, Maman — à sept heures pétantes elle a réveillé Papa. Il était pas content. Y râlait, y disait que c’était pas des heures de chrétien pour réveiller un homme et qu’on lui foute la paix, ou sans ça… Mais Maman elle a rien voulu savoir. Elle a commencé à crier qu’aujourd’hui y avait pas classe du tout et qu’il allait falloir qu’il s’occupe du petit toute la journée et qu’il pouvait bien faire ça vu qu’il était au chômage depuis deux ans et qu’il avait rien d’autre à faire de la sainte journée et que pour une fois il pouvait bien se lever avant midi et qu’il aurait intérêt à trouver quelque chose d’intéressant à faire pour le petit parce que sans ça et qu’elle en avait marre de tout faire à la maison et qu’il pourrait bien l’aider un peu de temps en temps parce que vraiment et puis elle s’est mise à pleurer. Alors Papa s’est levé, tout gentil, et il a serré Maman dans ses bras, et il lui a dit qu’il allait s’en occuper du petit, et qu’elle s’en aille tranquille, et qu’elle se dépêche parce qu’elle allait être en retard et tout. Alors Maman a pris son sac et son manteau, elle est sortie sur le palier, elle nous a envoyé des baisers avec sa main et puis elle est partie.

Moi, j’ai dit à Papa que s’il voulait bien, je pouvais aller chez Natcho parce que c’était pas loin et que sa maman reste à la maison vu qu’elle travaille pas. Comme ça on serait pas tout seuls et lui il pourrait rester dormir.

Mais Papa il a dit que pas question mon fils — il m’avait jamais appelé comme ça avant — pas question mon fils qu’il a dit, j’ai promis que je m’occuperai de toi et je vais m’occuper de toi. Bon, tu prends un illustré le temps que je m’habille et on y va, qu’il a ajouté. « Où ça, où ça ? », que j’ai demandé tout excité parce que c’est pas tous les jours que je fais des trucs avec mon papa. Tu verras, qu’il a dit, maintenant laisse-moi me préparer. Et il s’est recouché.

Alors, j’ai sorti le paquet de vieux papiers d’ordinateur que Maman rapporte de Pompidou, je me suis mis par terre dans la cuisine et j’ai commencé à dessiner un nouvel épisode des aventures de Capitaine Formidable à travers les galaxies. J’avais juste fini le grand tableau de la bataille de Capitaine Formidable contre les Trolls de la Planète Gluante quand Papa m’a touché l’épaule. « Alors ? On y va ?  » qu’il m’a dit. Il avait l’air tout content et il était tout bien habillé. Il est beau mon Papa quand il est bien habillé. Si c’est vrai ! Même que Maman le dit. « On va où, on va où ? » que j’ai demandé. « À mon bureau ! ». Je savais pas qu’il avait un bureau, Papa, mais depuis qu’il est au chômage, à moi, on me dit pas tout. « Supercoule ! », j’ai crié. Alors on a descendu l’avenue des Gobelins, là où y a tous les cinémas, mais on a pas eu le temps de regarder les photos parce qu’il fallait pas être en retard au bureau de Papa. Il faisait vachement beau. J’arrêtais pas de demander à Papa : « Il est où ton bureau, il est où ton bureau ? » Et lui, il rigolait : « Tu verras bien. Arrête de me bassiner ! » On a traversé le grand carrefour où il faut faire très gaffe à cause des autobus qui vont dans tous les sens et on a remonté une grande rue que je connaissais pas. Et puis à un croisement, Papa est entré direct dans un Tabac. Moi, je croyais qu’il allait acheter des cigarettes, mais non, le voilà qui dit bonjour à tout le monde et que tout le monde lui dit bonjour et qu’il s’assied à une table sur la terrasse et qu’il me fait signe de m’asseoir aussi. Il me dit :

— Tu vois, ici c’est mon bureau.

— Mais c’est un café, que je lui réponds.

— Peut-être, mais c’est aussi mon bureau. Je viens là tous les jours.

Et puis voilà le serveur qui arrive tout de suite et qui pose devant lui un petit verre rempli de je sais pas quoi d’une drôle de couleur et qui lui dit :

— Dis donc, Robert, il est que onze heures. T’es tombé du lit ce matin ? Et le petit, là, c’est à toi ? Et qu’est-ce qu’y prendra, le jeune ?

— Écoute, Gérard. Je sais très bien quelle heure il est, mais aujourd’hui, j’ai des obligations, rapport à Junior qu’a pas classe de la journée. Alors, j’ai décidé de l’amener au bureau. Un jus d’orange.

Moi, j’aurai préféré un Coca, mais j’ai rien osé dire, surtout devant quelqu’un du bureau de Papa. Et puis aussi, j’aime pas quand il m’appelle Junior. J’aimerais bien qu’il m’appelle Martin, comme Maman, ou même Tintin, comme les copains à l’école. Mais non, c’est toujours Junior, ou Fiston, ou Bonhomme, jamais Martin. Je sais pas pourquoi.

Le jus d’orange est arrivé et Papa a dit :

— Bon, c’est pas tout ça ! Au boulot ! Écoute, Fiston, maintenant je vais bosser. Alors, tu restes tranquille, tu regardes la rue, tu fais ce que tu veux, mais tu me déranges pas. C’est du sérieux.

Et puis il s’est levé, il est allé à la caisse chercher plein de petits prospectus de toutes les couleurs. Il m’en a donné tout un tas avec un stylo-bille et il m’a dit :

— Tiens, dessine là-dessus ou fais des cocottes en papier avec ou ce que tu veux, mais laisse-moi travailler. Il faut que je réfléchisse.

Et il a étalé ses prospectus à lui sur la table d’à côté et s’est mis à les regarder en suçant son crayon. Moi, je savais pas trop quoi faire parce que les prospectus c’était pas facile de dessiner dessus vu qu’ils étaient déjà pleins de dessins et de cases des deux côtés. Alors j’ai eu une idée : je me suis mis à faire des avions, des fusées, des soucoupes volantes — je suis pas arrivé à faire un hélicoptère — et à les lancer dans la rue.

A un moment, y a un gros camion avec un type tout tatoué qui s’est mis juste devant nous pour décharger des bidons pour le café. Il les laissait carrément tomber sur le trottoir. Ça faisait un de ces boucans. Là, c’est sûr que madame Verdurin, elle en aurait eu des « mots de tête ». C’était chouette. Je faisais comme si c’était le bruit des avions ennemis quand ils s’écrasaient au sol. Ensuite, y a une bande de types qui sont arrivés, y devaient bien être une vingtaine, de mon âge ou à peu près, je les connaissais pas. Ils sont passés entre ma table et le camion. Alors, j’ai arrêté de lancer mes escadrilles. Je voulais pas qu’y me les piquent.

Et puis Papa est retourné au comptoir pour donner son tas de prospectus à la dame de la caisse. Il est revenu avec un autre prospectus tout rouge. Dessus, y avait écrit AMIGO. Papa m’a dit :

— Comme t’as été sage, je t’ai fait un cadeau. Voilà, tu prends ce bulletin, et avec ton stylo, tu fais une croix dans sept cases et peut-être que tu gagneras plein d’argent. Fais bien attention, hein, parce que ça m’a couté deux euros ! Et dépêche-toi, le tirage, c’est dans cinq minutes, là, sur l’écran au-dessus du bar.

Un cadeau ! J’en revenais pas ! Quand j’ai rempli les cases — le 1, le 2, le 3, le 4, le 5, le 6 et le 7 — ma main tremblait. J’ai rendu le papier à Papa et il m’a dit : « un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept ! Ah ! C’est malin ! Avec ça, t’as aucune chance, bonhomme ! » Et il est descendu aux toilettes. Moi, je quittais plus l’écran des yeux. Y avait des jolies demoiselles qui disait qu’elles se lavaient les cheveux qu’avec Top ou qu’avec le parfum Barbouze de chez Fior elles attrapaient tous les hommes qu’elles voulaient. Et puis le tirage a commencé. Les numéros bleus sortaient de nulle part et venaient se poser en planant sur la grille rouge : le 1, j’étais figé, le 2, je respirais plus, le 3, mes oreilles brulaient, le 4, je me sentais tout faible, le 28, j’avais perdu, le 11, c’était fichu, le 17, j’avais envie de pleurer. Mais quand Papa est remonté des WC, il a vu l’écran et il a dit :

— Mais, t’as gagné, Martin ! T’as gagné 5 euros ! T’enlèves la mise de départ de 2 euros que tu me dois, ça te fait 3 euros pour toi tout seul. T’es content ?

Tu parles si j’étais content : j’avais vu le bureau de Papa, j’avais gagné plein d’argent, Papa m’avait fait un cadeau et il m’avait appelé Martin ! C’était le plus beau jour de ma vie.

Une réflexion au sujet de « Le Bon, la Brute et les Enfants – 6 – Version enfantine »

  1. Rafraîchissant et bien observé. On pourrait même l’intituler : « Une enfance de merde ». La plupart des enfants ont une intelligence encore étroite mais prête à se développer à toute vitesse en fonction des émotions qu’ils éprouvent en permanence. Si la masse des émotions éprouvées est trop importante, cela peut aboutir à des névroses. Une intelligence d’adulte équilibré est donc une harmonie fragile et hasardeuse.
    Souhaitons donc à Martin que son père trouve un bon boulot, qui lui laisse le temps de s’occuper un peu de son gnare et de l’appeler Martin car, dans la mesure où il lui donne des surnoms impersonnels, c’est peut-être le signe qu’il nie son existence et qu’il a placé une barrière entre eux. Dommage, mais le gosse l’a déjà remarqué.

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