Le Bon, la Brute et les Enfants – 2 – Version soutenue

2-Version soutenue
Elle est soutenue dans la mesure où elle utilise un vocabulaire un peu plus riche et des adjectifs en plus grand nombre. Cette version n’est pas beaucoup plus rigolote que la précédente, mais on pourra y noter quand même une tentative de rêverie et la confirmation du retournement d’humeur du narrateur.

 Ce matin, vers onze heures, je me suis installé à la terrasse du café-tabac Le Week-End. Comme d’habitude, j’ai commandé un café-croissant. Il fait beau. De l’autre côté de la rue Gay-Lussac, un groupe de jeunes filles descend gaiment vers le Boulevard Saint-Michel. Un instant, je me demande où elles vont : la Sorbonne, le Luxembourg, les magasins de vêtements ? En un éclair, je choisis celle qui ferme la marche et j’imagine sa vie. Dix-huit ans, native de Bordeaux, première année de Droit… non pas de Droit, une licence d’Histoire-Géo plutôt. Elle est songeuse parce que ce soir, elle a rendez-vous avec un garçon, Antoine, un parisien. Il l’emmènera se promener sur les quais, et là peut-être…

Mais d’un coup, ma jolie brune disparait avec ses rêves : un camion vient de se garer devant ma table et je ne vois plus rien que de gros pneus noirs et un plateau chargé de futs de bière. Le diesel cliquette et fume un instant et finit par se taire. Une portière claque et le chauffeur apparait. Il est jeune et musclé. Son crâne est rasé et sur chaque muscle qu’il exhibe roule un tatouage compliqué. Il porte une casquette aux armes de Kronenbourg et un t-shirt gris sale qui dit à qui veut l’entendre « Fuck The World« . C’est un livreur. C’est une brute.

Ma brune doit bien être loin maintenant, rue Soufflot probablement.

Après avoir échangé deux mots avec le patron du café, l’homme a sauté sur le plateau de son camion. A présent, il soulève les futs de bière les uns après les autres et les laisse tomber sur le trottoir. Je sursaute à chaque tonneau qui percute le bitume. Le vacarme est devenu infernal et j’ai décidé de m’en aller. Je me suis levé pour trouver l’appoint au fond de ma poche quand, entre deux explosions, un bruit nouveau se fait entendre : une petite rivière roulant de légers galets. C’est l’effet sonore que donnent les conversations et le piétinement d’un groupe d’enfants. Ils descendent vers le Luxembourg sous la conduite de leur professeur de gymnastique. Je me suis rassis pour les observer. Le livreur a cessé son débardage.

Deux par deux, absorbés par leurs conversations, ils sont indifférents à tout ce qui peut se passer autour d’eux. Le faible passage laissé par les tonneaux sur le trottoir les oblige à passer un par un le long du camion. Je regarde le colosse qui domine les enfants. Il a croisé les bras sur ses tatouages mais il ne montre aucun signe d’impatience ni même d’agacement devant ce qui retarde son travail. Au contraire, il arbore un sourire attendri en contemplant la petite troupe qui passe devant lui. De temps en temps, il se penche un peu et, du plat de la main, donne une légère tape sur le haut du crâne d’un enfant. Quand le gamin, étonné, cherche à savoir d’où vient le coup, il découvre au-dessus de lui la présence d’un géant débonnaire qui affecte de siffloter en regardant ostensiblement ailleurs. Alors, l’homme et l’enfant rient ensemble. A Paris, c’est une belle journée qui commence.

Bientôt publié :Le Bon, la Brute et les Enfants

  • 3 Mai, ……..     3 – Version argotique
  • 4 Mai, ……..     4 – Version proustienne
  • 5 Mai, …….       5 – Version aigre
  • 7 Mai, …….       6 – Version enfantine
  • 8 Mai, ……        7 – Version Série Noire

 

2 réflexions au sujet de « Le Bon, la Brute et les Enfants – 2 – Version soutenue »

  1. Que donne, que donnent. Et je l’avais encore relu ce matin ! Je vais de ce pas vérifier la version de demain.

  2. C’est déjà plus agréable à lire que la version sèche. Comme quoi, le style économe, minimal, n’est pas toujours le meilleur venu et il faut de tout pour faire une littérature.
    Je surmonte à nouveau ma phobie de faire des remarques désobligeantes pour te dire que tu nourris en effet une rancune tenace à l’égard des pluriels : « que donnent les… ». Je te le signale car ça piquera moins l’émotion esthétique des prochains lecteurs. On en est tous là.
    Si cette version n’est pas plus rigolote que la minimaliste, elle a néanmoins le mérite de pouvoir servir de modèle au bien écrire. On ne rira que mieux à la version argotique, qui me met toujours en joie. Vivement demain, qu’on se marre.

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