Le canard : 4-Le Navy Seal

Résumé des chapitres précédents : seul dans cette grande maison d’Eygalières, après avoir repoussé une invasion de perfides canards japonais grâce à son adresse aux ricochets, notre héros va devoir affronter un monstre marin invincible. Chut, regardez ! Le combat commence…

4 – Le Navy Seal
Le Navy Seal a maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, mais la bête n’est plus très loin.

L’enfant s’est jeté sur l’animal. Son bond en avant lui a fait perdre pied. Ses deux mains ont tenté de saisir le cou du canard, mais elles ont glissé sur les plumes du corps rebondi, et tout ce qu’il a pu attraper fermement, c’est une patte. Le canard réagit en criant de plus belle et en donnant de grands coups d’aile. L’enfant est aveuglé par les éclaboussures et les gifles qu’il reçoit du canard. Il boit un peu la tasse, mais il tient bon. Il arrive enfin à reprendre pied. Sa main droite lâche la patte pour saisir le cou. Sa main gauche fait de même. Il tient maintenant fermement l’animal par le col et tente de le noyer en le tirant sous l’eau. Mais un canard, ça flotte énormément ! Il se retrouve alors avec un oiseau à l’envers, la tête en bas, sous l’eau, le corps en haut, a demi immergé, secoué par des ailes puissantes et surmonté par des pattes palmées hystériques.

Ça ne va pas du tout. Dans son agitation frénétique, la bête lui griffe la figure, la poitrine et les avant-bras. Tout en buvant la tasse à nouveau, il commence à injurier le canard. Il tousse, il crache, mais il ne lâche pas. Pendant la lutte, il a réussi à rapprocher le combat de la berge. Il n’a plus d’eau que jusqu’à la taille. Il se sent maintenant en bien meilleure posture. Il tente alors une nouvelle méthode : il inverse la prise de l’une de ses mains sur le cou du canard et lui applique une torsion contraire tout en lui plongeant à nouveau la tête sous l’eau. Il le noie et il lui tord le cou. Littéralement, il le tue deux fois. Du moins, il essaie. Le canard continue longtemps à battre des ailes et des pattes, puis il cesse brusquement et reste immobile. Le garçon le lâche. Aussitôt, le monstre refait surface et recommence ses convulsions enragées.

Pendant ce temps, les autres canards se sont habitués à la présence de l’intrus. Indifférents au sort de leur congénère, ils croisent calmement à distance de sécurité.

Après la deuxième immersion, le canard est devenu flasque, le canard est mort, définitivement. Son bourreau est griffé de partout, épuisé, mais soulagé. Maintenant, faire disparaitre le corps du délit. Il le pousse au fond et le lâche : presque aussitôt, le cadavre remonte vivement à la surface et se met à flotter. Deux fois, trois fois, il le repousse au fond, et autant de fois, l’insubmersible rejaillit.

C’est à ce moment que le bruit très reconnaissable du moteur de la Méhari se fait entendre. La camionnette apparait de derrière les mimosas et stoppe à hauteur du vélo abandonné. Le garçon a déjà immergé le canard au fond de l’étang. Pour empêcher qu’il jaillisse aux yeux de la tante, il le maintient sous l’eau en posant les deux pieds sur le corps mou.

Sans descendre de voiture, la tante a crié : « Mais qu’est-ce que tu fabriques là, au milieu de l’étang ? Tu es fou, il y a des couleuvres ! »

Un courant d’air glacé lui a passé sur la nuque. En avalant sa salive avec difficulté, juché sur son canard, il a crié en retour : « Il fait chaud. J’ai voulu me baigner… ! »

— Bon ! J’espère que tu n’as pas dérangé les canards. Sors de là et va prendre une douche. Je décharge la voiture et j’arrive.

En démarrant, elle a fait patiner les roues dans la poussière du chemin puis elle est partie ranger la Méhari à l’abri du soleil derrière la maison.

Il n’a eu que quelques minutes pour sortir de l’étang en trainant l’oiseau mort, courir au bout du champ d’oliviers et jeter le cadavre dans le canal d’irrigation.

Il est rentré dans la maison, seulement vêtu de son slip. Dans la cuisine, sa tante rangeait des melons, des tomates, des bouteilles de rosé, un flacon d’huile d’olive. Du fond du dernier panier, elle a tiré un animal plumé. Sa chaire, rose et piquetée de poils noirs, aurait tout aussi bien pu être celle d’un poulet, mais sa tête, couverte de plumes vertes irisées, ne pouvait appartenir qu’à un seul animal.

— Regarde, j’ai acheté du canard. Demain, je te le ferai à l’étouffée.

Fin

Bientôt publié

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3 réflexions au sujet de « Le canard : 4-Le Navy Seal »

  1. Bonjour Claudie,
    Pour l’enfant, il ne s’agissait nullement de se distraire, mais tout d’abord de défendre une île du Pacifique contre l’invasion des Japonais. Le vaisseau amiral, atteint par une bombe, s’étant brusquement transformé en canard bruyant, il devenait urgent de faire disparaitre le corps récalcitrant afin d’éviter le passage en cour martiale.
    Plutôt que « quelle cruauté », je dirais plutôt « quelle imagination ! »

  2. Un peu suffoqué quand même qu’un gamin de cet âge, pour se distraire, passe un canard de vie à trépas … qu’elle cruauté ou qu’elle solitude !!!

  3. Et ce Dimanche matin, le canard, celui-là en tout cas, n’était plus vivant. L’amoureux des canards, vivants en tout cas, s’en offusquera. Les autres, bof! ils continuerons, comme si de rien était, à apprécier le canard à l’étouffée (de chrétien), à l’orange (sanguine de préférence) et pour son foie, gras bien sûr. Ma foi! je n’ai rien à redire, des fois qu’on me reprocherait de me resservir une deuxième part quand le volatile atterrit sur La table. Et c’est ainsi qu’Allah est grand!

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