La suite de Balbec – Chapitre 3

(…) Quand j’arrivais dans la rue du Caporal Machinchose, on n’y voyait presque plus rien. J’avançais prudemment en longeant de près la façade des immeubles. A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m’affalai sur le sol en me cognant violemment la tête contre quelque chose d’incroyablement dur.

— Acréroneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m’adressant au trottoir.

3-Les Cahiers du Temps

Je me relevai, étourdi, en me frottant le front. J’avais froid, j’étais furieux et fatigué et mes deux genoux me faisaient souffrir. J’allais rebrousser chemin et retourner au chaud à mon hôtel quand je vis un spectacle étrange : noyée dans le brouillard, une vague lueur orangée avançait vers moi par petits bonds successifs depuis le fond de la rue. Quand elle arriva juste au-dessus de moi, je m’aperçus qu’elle provenait des réverbères de la ville qui venaient de s’allumer l’un après l’autre. J’étais maintenant baigné dans un cône de lumière jaune qui se découpait dans la masse sombre du brouillard qui m’entourait. Je levai les yeux et c’est alors que je vis l’enseigne.

Au-dessus de la porte d’entrée, accrochée par deux chaines rouillées à une tige torsadée que l’on avait plantée dans la façade à colombage, pendait une petite plaque de métal sur laquelle avaient été peintes en noir sur fond vert foncé les lettres gothiques qui formaient les mots « Les Cahiers du Temps ». Le nom du magasin était répété dans le même style sur le bandeau de bois qui surmontait la vitrine.

Celle-ci était divisée en deux parties qui encadraient les deux petites marches de pierre et la porte vitrée qui menaient à l’intérieur. La vitrine de gauche était assez bien éclairée par le réverbère contre lequel je m’étais assommé. Elle offrait à la vue les principaux articles que l’on s’attend à trouver dans une papeterie de province, tels que stylos, porte-stylos, crayons de couleur, taille-crayons, boites à cartes de visite, sous-main, loupes, coupe-papier… Je remarquai que si les objets étaient peu nombreux, tous étaient luxueux. En outre, ils présentaient tous un aspect désuet et poussiéreux. La vitrine de droite, plus éloignée de la source de lumière et par conséquent plus sombre, était consacrée aux livres. Une édition usagée de la Recherche du Temps Perdu, inévitable dans un tel lieu, en occupait le centre. Autour, je remarquai La Légende des Siècles, le deuxième tome des Mémoires de Saint-Simon, Bel-Ami, Madame Bovary, Salammbô. Hugo, Maupassant, Flaubert… Il y avait aussi quelques auteurs étrangers : Dickens, Shakespeare, Twain, Dostojevski…Je réalisai que je n’avais pratiquement jamais rien lu de tous ces gens-là, mais bizarrement, leurs noms et les titres que je déchiffrais me semblaient familiers. J’attribuai ce sentiment à de probables souvenirs enfouis de mes lointaines classes de français. Tous ces ouvrages étaient exposés dans un grand désordre qui dénotait, de la part de celui ou de celle qui les avait installés ainsi, soit une nonchalance coupable, soit un désir, à moins que ce ne soit une incapacité, de mettre en valeur telle oeuvre plutôt que telle autre.

Contre le côté intérieur de la porte, à peine visible de la rue, pendait un petit carton jauni sur lequel on devinait le mot « ouvert« , écrit dans le même style que celui de l’enseigne et du bandeau de la boutique. Je m’approchai de la porte et y collai mon front endolori pour mieux voir à l’intérieur. Le froid du verre fit du bien à la bosse que je sentais à présent tirer sur ma peau. En mettant mes mains en visière au-dessus de mes yeux, je réussis à apercevoir tout au fond du magasin une silhouette penchée sur une table haute dans le halo d’une faible lampe. Il y avait donc quelqu’un. Je décidai d’entrer.

Je montai les deux marches et poussait la porte vitrée, ce qui provoqua le tintement grêle d’une clochette qui me rappela aussitôt celle que j’étais chargé d’agiter aux bons moments au cours de la première messe dans l’église de Charleval où, enfant de chœur, j’officiais tous les dimanches matin. En un instant, je me retrouvai enfant, dans le froid de la chapelle, les genoux endoloris par les marches qui conduisaient à l’autel, mal réveillé, affaibli par le jeûne nécessaire à la communion que j’allais prendre, légèrement étourdi par l’encens qui se consumait à côté de moi et qu’un malin courant d’air portait jusqu’à mon visage. L’illusion de ce retour aux années de mon enfance fut complète lorsque, pénétrant plus avant dans l’allée centrale du magasin, je vis la silhouette relever la tête au son de la clochette, tout comme les fidèles la relèvent à la fin de l’Élévation, en même temps que je sentais l’odeur de la fumée qui se dégageait de petits bâtonnets que je voyais plantés dans un gobelet de faïence posé sur la table haute.

Je m’adressai à la silhouette :

— Bonsoir, monsieur. Quel drôle de temps, n’est-ce pas ? Il est vrai que nous sommes en mars, mais tout de même !

Le bonhomme me fixait à travers l’encens qui montait en torsades légères pour disparaitre au-delà du halo de lumière dispensé par la petite lampe.

Je continuai :

— J’aurais besoin de quelques fournitures de papeterie. Vous avez sans doute des stylos, des crayons, du papier, enfin toute cette sorte de choses ?

Sans prononcer un mot, d’un geste vague d’une main qui paraissait lasse, il me désigna un côté du magasin, puis il baissa la tête vers la table pour se replonger dans ce qu’il faisait avant mon entrée dans la pièce. Je tentai un peu d’ironie en disant que j’espérais ne pas trop le déranger, mais ce fut en vain, car il ne la releva pas. Il ne parut même pas m’avoir entendu. Je me dirigeai alors vers la zone qu’il m’avait désignée. Au détour d’un étal, je trouvai, empilés sur le sol, des petits paniers semblables à ceux que les super-marchés proposent à leurs clients qui n’ont pas l’intention de faire des courses trop abondantes ou trop volumineuses. Mais au lieu de la matière plastique de couleur criarde à laquelle nous avons fini par nous habituer, ces paniers-là étaient faits d’osier.

Je flânai longtemps au milieu des rayonnages, dans la faible clarté que procuraient les vapeurs de sodium qui se consumaient au sein de l’ampoule du réverbère. Dans le panier que j’avais prélevé sur le haut de la pile, je plaçai un stylo à plume, une bouteille d’encre bleu nuit, un joli carnet en moleskine, six blocs de post-it de couleurs et dimensions diverses dont je comptais bien faire mes paperoles, quatre crayons noirs et un canif à deux lames et à manche d’ivoire. Je n’avais aucun réel besoin du petit couteau, mais je n’avais pu résister à un soudain et violent désir de le posséder, tant il m’avait d’un coup rappelé celui que mon père m’avait donné pour mes sept ans — l’âge de raison, m’avait-il appris ce jour-là — qu’il tenait lui-même de son père et qui m’avait valu, à l’index de ma main gauche, ma première sérieuse blessure dont je porte la marque encore aujourd’hui. Je n’avais pas plus résisté à la tentation d’acheter un très beau tampon buvard, dont je n’avais pas davantage besoin, à cause de sa ressemblance frappante avec celui qui trônait sur le sous-main du bureau de mon grand-père, alors médecin à Fleury-sur-Andelle, à qui j’allais rendre visite tous les jeudis vers quatre heures de l’après-midi. Quel que soit le nombre de patients dans son salon d’attente, il ne recevait plus personne pendant une pleine demie-heure qu’il me consacrait entièrement. Le brave homme, que j’adorais, aurait voulu que je devienne médecin à mon tour, mais je l’avais déçu — à l’époque, sans aucun regret — car, à l’heure des choix, je ne faisais preuve d’aucun goût particulier ni d’aucune aptitude évidente pour les études longues et difficiles. En manipulant le tampon buvard avant de le placer joyeusement dans mon panier, je me revoyais écrivant dix fois mon prénom sur des ordonnances vierges en appuyant fort sur le stylo afin d’en obtenir un large trait gonflé d’encre luisante pour le seul plaisir de sécher les lettres et voir ainsi, comme dans un miroir, mon nom apparaître à l’envers sur le buvard.

ET DEMAIN,  LA SUITE DE BALBEC : LA LIBRAIRIE

 

3 réflexions au sujet de « La suite de Balbec – Chapitre 3 »

  1. … » dans la faible clarté que procuraient les vapeurs de sodium qui se consumaient au sein de l’ampoule du réverbère « …

    Il a le nez fin… et bien éduqué dans les effluves des labos de physique/chimie des classes terminales qui ne finissent jamais!

    Cela me rappelle les vapeurs d’éthylène qui se dégageaient des cailloux de carbure que nous déposions soigneusement sur des graviers empilés dans une bouteille à fermeture hermétique tenue verticalement pour ne pas mouiller les graviers du haut… jusqu’à ce que nous inclinions la canette pour qu’elle explose à proximité de la chienlit qui, dans les geôles nippones, dort dans des draps de soie!

    Un modeste soixante-huitard attardé, adepte de la formule imprudente de Proudhon: ‘Les Grands Voleurs, chez le Jaunes, emprisonnent les petits gilets!’

    Clin d’œil à Jim qui attend patiemment que le texte du tweeter, inconditionnel fanatique de la brièveté, soit assez long pour y répondre!

  2. Nostalgie de l’enfance et des noms chargés d’histoire et de souvenirs… Guermantes, de Villeparisis, Swann et autres jeunes filles en fleurs… C’est toujours un plaisir funiculaire (de l’anglais « fun » ah ah on ose tout et c’est même à ça qu’on les reconnaît) que de les faire tourner en bouche.
    Si Proust est toujours aussi attiré par les snobs c’est qu’il en est lui-même mais l’excellence de ses analyses lui fait surplomber sa propre snobiculture.
    Excellent. Vraiment excellent.

  3. Bien! Même très bien! Les “choses”, si j’ose dire, s’orientent dans le bon sens, mais j’attendrai d’avoir lu le chapitre V pour fair mon commentaire définitif. J’aurais quelques critiques bénignes à faire que j’ai notées à la lecture des chapitres II et III.

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