La Petite Madeleine

Morceau choisi

La Petite Madeleine

C’est très curieux la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une idée de ce qu’elle représente, mais bien peu de monde a véritablement lu ce passage emblématique de la Recherche du temps perdu.

Vous me direz que c’est pareil pour le reste du roman : monumental chef d’œuvre reconnu dans le monde entier, respecté, vénéré, cité, étudié, analysé, interprété, disséqué… mais aussi chef d’œuvre craint, tenu à distance, entamé, rarement achevé, oublié…

Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas : c’est souvent un mensonge. Au mieux, c’est un projet, une vague intention, pour l’été prochain. Certains, plus honnêtes et plus rares, avouent qu’ils ont tenté le coup, il y a longtemps, mais que vraiment, ces phrases interminables…

Mais revenons à la madeleine. Voici le morceau : mille cinq cents mots à savourer lentement, tout en appréciant la précision de la description et la finesse de l’analyse des sentiments que fait naitre chez le narrateur cette « gorgée mêlées des miettes du gâteau ». Vous avez tout le temps : on est mercredi. Et puis, souvenez-vous, vous aussi : vous aviez toujours voulu le lire, cet extrait ! Grâce au JdC, vous n’aurez même pas à le chercher.

Extrait 
(… Notre passé) est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ?  Que signifiait-elle ?  Où l’appréhender ?   Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.  Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ?  Pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé; les formes,—et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot—s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Marcel Proust – Du côté de chez Swann

Bientôt publié

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8 réflexions au sujet de « La Petite Madeleine »

  1. Mémoire active ou passive, il s’agit selon moi du même processus : dans la première, on s’efforce de retrouver l’état psychique de l’événement (croyant chercher l’événement lui-même). Dans la seconde, on ne s’efforce pas.
    « Etat psychique lors de l’événement » n’est pas « l’événement lui-même déconnecté de tout état psychique ».

  2. L’extrait que je cite se trouve dans le Temps retrouvé. Tu as donc encore du chemin à faire.
    Pour ce qui est du mécanisme et du résultat de la mémoire, je crois me souvenir qu’il faut distinguer entre mémoire volontaire et mémoire involontaire. La démarche que je suivais dans le commentaire précédent relevait de la première, et la tienne sans doute de la seconde.

  3. J’ai hâte de lire  » Les pavés de l’hôtel de Guermantes ». Si ça se trouve, j’y suis en plein dedans.

  4. Je pense que « revivre » est une chose et « se rappeler », bien que synonyme, est un terme inadapté car il suggère que l’on opère une sorte de « reviens ici ». Or c’est moi qui me replonge, pour « revivre ». Je pense aussi que Proust déploie des tonnes de volonté pour « se » replonger, se remettre « dans les conditions de ». En tous cas, il ne ramène pas le thé à la madeleine « dans son salon », il part à la recherche (« à la recherche », c’est tout dire) de l’antique salon.
    Tu me diras bien que c’est couper les cheveux en quatre et je suis d’accord, je vire au jésuitisme.
    « Donc (?) la mémoire de l ‘évènement lui même a précédé l’évocation de l’émotion qui s’en est suivie », dis-tu.
    La mémoire de l’événement, comment procède-t-elle ? par photo ? Les mots deviennent trompeurs : si je rapproche « mémoire de l’événement » et « évocation de l’émotion », ce sont deux opérations guidées de l’extérieur : je mémoriserais, et j’évoquerais (verbes de l’action). Or à l’inverse, l’opération est intime, et ne peut relever que du sentiment, de l’émotion, bref de l’indicible. Ne pouvant s’agir d’un moi extérieur, moi extérieur ne commande pas, ma volonté (celle de Proust) est, pourrait-on dire, « pulsionnelle », tout comme le sont les « mouvements de l’âme » l’âme étant l’autre nom du sentiment. C’est toujours le sentiment (émotion) qui est premier.
    De sorte que l’on dit l’homme « intelligent », car on ramène tout à sa capacité d’analyse logique ainsi que celle de « se commander ». Il croit se commander, quand ce sont ses pulsions doublées de ses émotions qui le font.
    Je crois que l’on entre là dans un domaine (la fonction mentale) où les mots trahissent le réel. Tout comme le « big bang » est tout sauf un big bang.
    Ceci me fait penser à l’éternelle querelle : « L’homme est-il libre ? »
    Soit il est libre car il ne dépend ni des conditions extérieures, ni de sa propre condition, soit il n’est pas libre car il est soumis à ces conditions externes et surtout à sa propre condition que déterminent ses hormones. Je penche bien sûr pour la seconde solution. De la même façon pour son fonctionnement mental : il pense être maître de sa pensée quand c’est tout son système émotionnel qui le conduit à son insu. Einstein, le maître qui perce le secret de la matière, ne fait que donner au réel une forme esthétique, conforme a son sentiment formé à l’esthétique des équations. Et il tape juste, en tous cas jusqu’au prochain modèle encore plus esthétique.
    Au moins aurais-je exprimé mon sentiment que tout, en l’homme, est sentiment. Même les pierres taillées du néolithique ont suivi une progression esthétique qui répond au sentiment de l’affûtage, et non à une quelconque équation.
    Et en tous cas, si l’on veut expliquer les fonctions mentales autrement que par l’émotionnel, il faudra décortiquer la machine qui fait tout ce travail. Les neurosciences commencent à suivre la piste émotionnelle. Il est grand temps.

  5. C’est amusant, parce que il y a longtemps que j’ai programmé pour le 11 avril un autre morceau choisi de la Recherche qui traite encore plus en détail de la mémoire. Je l’ai intitulé « Les pavés de l’Hôtel de Guermantes »

  6. Tu as l’air de savoir de quoi tu parles, mais je me perds facilement dans les enchaînements logiques.
    Quelque chose me turlupine dans cette démonstration :
    1-j’entends un bruit qui me rappelle quelque chose
    2-je suis replacé dans des conditions émotionnelles semblables à celles d’origine
    3- Donc(?) c’est l’état émotionnel que j’identifie et non le bruit

    mais

    1-j’entends un bruit qui me rappelle quelque chose
    2-ma mémoire me rappelle l’évènement qui avait créé ou entouré ce bruit
    3-elle me rappelle l’émotion subie à cette ancienne occasion
    3-et je revis cette émotion (ce qui est peut-etre pareil que se la rappeler)
    Donc (?) la mémoire de l ‘évènement lui même a précédé l’évocation de l’émotion qui s’en est suivie.

    Donc ?

  7. Pour essayer d’être un peu plus clair :

    J’entends un bruit, qui me rappelle quelque chose. C’est que ce bruit me replace dans les conditions émotionnelles à peu près identiques à celles dans lesquelles je me trouvais lorsque je l’entendis pour la première fois. Ce n’est donc pas le bruit en soi que j’identifie – comme s’il eût fait l’objet d’un enregistrement, d’un engravement – mais l’état émotionnel lui-même. Lequel me remet en présence du bruit et l’identifie (par cet état émotionnel bien précis).
    Le plus fort, c’est que toute l’activité mentale humaine fonctionne de la même façon, par mouvements émotionnels successifs et ininterrompus, y compris dans les activités onirique, d’apprentissage (émotionnel de répétition jusqu’au circuit court du réflexe), activité de rationalisation (qui répond d’un sentiment esthétique car la rationalisation fait appel à un sentiment de beauté, tous les mathématiciens vous le diront).
    Ce modèle intégralement émotionnel conduit à une unification des fonctions mentales.
    Tout ceci découle, par similitude, d’un état émotionnel animal d’origine : les uns ayant développé des états émotionnels auditifs, ou de l’odorat, avec leurs adaptations somatiques, les autres (l’homme) ayant développé des états émotionnels mentaux (le cerveau).
    Peut-être est-ce plus clair…?

  8. Et comme par hasard, je suis toujours sur « Le côté de Guermantes » que j’avais repris après un de tes articles, il y a quelque temps.
    Ce passage de la fameuse madeleine de Proust, dont on use et abuse, est à l’origine de l’opinion que je me suis faite de la nature de la mémoire : loin d’être un lieu de stockage des souvenirs, elle est au contraire l’instance qui ramène la fonction psychique à l’état émotionnel d’origine. L’évocation d’un objet de souvenir replace le paramnésiste (ou le sujet) dans un état émotionnel proche de ce qu’il était au moment où le souvenir a imprégné son psychisme. Ce qui explique à la fois que le souvenir se déploie à nouveau et qu’il ne soit pas strictement fidèle à ce qu’il était. C’est ainsi que le souvenir n’est jamais complètement figé mais peut se modifier des différents états psychiques.
    Si la mémoire était un lieu de stockage des événements, le souvenir serait rendu, strictement fidèle à lui même. Or s’il n’en est rien, c’est bien qu’un état psychique donné le « recalcule », ou plutôt se replace dans l’état émotionnel d’occurrence de ce souvenir. Lequel se re-crée, à la précision émotionnelle près.
    Pour faire bref, la mémoire recrée l’objet en recréant l’état psychique du moment de la mémorisation. C’est ce que la madeleine de Proust révèle.

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