Look, Ma ! I’ m flying !

Thème imposé: une première fois.

Vers l’âge de vingt-cinq ans, j’ai dû faire mon service militaire. À l’époque, c’était une espèce de mode à laquelle bien peu échappaient. Par la grâce d’un piston non sollicité mais efficace, je me suis retrouvé pour dix-huit mois sur la base aérienne de Villacoublay à quelques kilomètres de Paris.
Quand vous êtes dans l’armée de l’air et que vous ne volez pas, on vous appelle un rampant. Ça n’a pas de caractère insultant, mais quand même, ça manque un peu de panache. Après un hiver passé à m’occuper vaguement de la bonne tenue des fossés et des routes de la base, j’éprouvais un profond ennui. Au premier jour du printemps, j’appris que l’armée de l’air payait pour les militaires, appelés comme élus, les frais d’inscription, de formation et de vol dans une école de vol-à-voile à côté de Paris. De plus, le fait d’être inscrit à cette école permettait de passer une journée par semaine hors de la base, ce qui constitua pour moi un argument décisif.

Me voilà inscrit au Club de Vol-à-Voile de Beynes, pourvu d’une paire de bottes fourrées, d’un superbe blouson de vol avec col en fourrure et d’une journée de liberté par semaine.
La formation préalable au vol à voile est longue et fastidieuse: météo, théorie des gouvernes et des instruments de vol, théorie de la navigation, pliage des parachutes, nettoyage des planeurs. Et puis un jour, il fait beau et on sort les planeurs bi-place. Ils sont étonnamment laids et strictement identiques à ceux dans lesquels j’ai vu l’année dernière Bourvil et de Funès échapper aux Allemands dans La Grande Vadrouille. L’instructeur vous dit:
« -Tu montes avec moi, place de gauche. Tu ne touches à rien. »

Le petit monomoteur vous traine au bout de son câble. On le regarde, encore rassuré par ce lien qui vous rattache à la mécanique. Il se balance doucement devant vous, légèrement plus bas. L’instructeur commence par vous demander de prendre les commandes, monter, descendre, virer un peu tout en restant dans l’alignement de l’avion remorqueur. Ça va. On a l’impression d’être assis sur un cerf-volant, mais ça va. Tout à coup, l’instructeur tire sur la commande qui libère le câble. Aussitôt l’avion plonge en virant et le planeur relève le nez.
« -À toi  » dit l’instructeur.
Le cœur bat assez vite, mais au bout de quelques secondes, ça va, on sent qu’on maîtrise à peu près les premières manœuvres. Bien sûr, ce sentiment de confiance est entièrement dû à la présence du prof, à côté. On se détend, on regarde à l’extérieur, dessus, dessous, on parle presque sans arrêt pour montrer qu’on est décontracté. La première leçon se passe bien, l’instructeur reprend les commandes pour l’atterrissage – important l’atterrissage.
On sort de l’appareil, les jambes faibles, mais content, de soi en particulier. « J’ai osé! »

Les semaines passent, on vole quand il fait beau, on apprend de nouvelles manœuvres, dont l’atterrissage – essentiel l’atterrissage -, l’instructeur est de bonne humeur ou de mauvaise humeur, on est bon ou moins bon, il fait beau ou moins beau. Quand il fait mauvais, on ne vole pas. On nettoie les planeurs. On commence à s’ennuyer, à trouver le temps long, à se demander si on va venir la semaine prochaine.

Aujourd’hui, j’ai bien failli ne pas venir. Il ne fait pas très beau, on ne va peut-être pas pouvoir voler. À vrai dire, j’en ai un peu marre du planeur. Bon, le temps se lève et on va voler. Je suis le troisième cet après-midi à monter dans le biplace avec l’instructeur. Aujourd’hui, c’est jour sans. Il est presque désagréable et me fait faire les manœuvres les plus diverses, avec des enchaînements trop rapides pour moi. Je fais des bêtises, je rate l’exercice de décrochage, heureusement qu’il est là. Ça va mal. L’atterrissage est une catastrophe – une catastrophe l’atterrissage. J’ai rebondi quatre fois – atterrissage de commandant. Je n’ai pas cassé de bois, mais j’ai fini en travers tout au bout de la piste. Je suis nul, nul et renul. Je n’ai rien appris. Je suis nul.
Quand nous sortons tous les deux du cockpit, l’instructeur a le visage fermé. Je suis furieux contre moi. S’il m’engueule, je plaque tout sur le champ, le planeur, les bottes et le blouson.
« Bon, ça va. Tu prends le C310 là-bas, et tu décolles. Altitude de largage 1000 mètres. Tu fais des ronds autour du terrain et tu descends doucement. Et tâche de ne pas me refaire un atterrissage comme celui-là. »

Je suis à la fois interloqué, content et angoissé. Je suis nul, je ne vais jamais y arriver, je vais me casser la figure, atterrir aux vaches, ou pire casser du bois. Mais je me dis que le prof sait ce qu’il fait et qu’il va falloir y aller.
Le planeur est tout petit. C’est un monoplace Castel-Mauboussin de 1946. Il ne ressemble pas du tout à ceux que je vois évoluer autour du terrain, beaux oiseaux blancs, à la fois effilés et arrondis de partout, avec aux commandes un pilote protégé par un cockpit gracieusement galbé et une paire de Ray-Ban. Non, mon planeur est vieux et moche: c’est une sorte de modèle réduit des biplaces d’instruction. Il est rouge brique, avec des lignes anguleuses. S’il possède bien un pare-brise, il n’a pas de fenêtre. De toute façon, je n’ai pas le choix.

-Accrocher le câble, monter dans le planeur, vérifier les commandes de gouvernes, vérifier les trois seuls instruments, compas, altimètre et badin, faire signe à l’avion qu’on est prêt.

La pointe d’une aile (on dit plume) au sol, le planeur glisse sur l’herbe en cahotant derrière l’avion. Un peu de vitesse, une petite action sur le manche et les plumes se mettent à l’horizontale. Le planeur décolle en premier, puis l’avion.

-Rester légèrement au-dessus de l’avion, mais pas trop, le suivre doucement dans ses virages.

Il bat des ailes, c’est le signal pour larguer le câble.

Ça y est. Je suis tout seul, il n’y a plus que le bruit du vent. Je tente d’abord de voler droit en douce descente. Ça marche. Je m’enhardis, je vire un peu. Dans les virages, je regarde en bas, les routes, les toits, les terrains de football. Bon sang, je ne vois plus le terrain ! Je me retourne pour regarder derrière moi. Mouvement des épaules idiot qui me fais tirer sur le manche et m’entraîne dans un début de décrochage. Si la manœuvre de rattrapage est faite à temps, ce n’est pas grave, mais ça fait un peu peur quand même. Le bruit du vent monte rapidement vers les aigus.

-Se rappeler les leçons, rendre du manche et sentir quand les ailes vont commencer à accrocher, tirer doucement sur le manche.

Comme prévu, l’appareil se redresse et ralentit. Le vent se calme.

-Où est passé le terrain?

Il va falloir tourner en rond jusqu’à ce que l’aérodrome apparaisse, ce qu’il fera inévitablement si je n’ai pas trop dérivé. Le voilà, sur la gauche.

-Ne plus le quitter des yeux. Tout va bien.

Tout va bien. Une espèce d’euphorie monte en moi, presque un sentiment de toute-puissance. Je réalise que je souris aux anges, puis je commence à siffloter, à chanter. Maintenant, tout seul derrière ma vitre de Plexiglas, je hurle de joie.

Ça y est, je vole. C’est moi qui commande, qui dirige cette fragile petite chose de toile et de bois, avec un peu de plastique pour voir à travers. Je sors mon coude gauche à l’extérieur et le pose avec affectation sur la portière. Je peux faire ce que je veux, je suis le maître à bord et j’ai trois dimensions à ma disposition.
L’altimètre me rappelle qu’il va falloir rejoindre la piste et se poser. Avec un planeur, on n’a qu’une seule chance qu’il ne faut pas rater.
Ça y est, je suis dans l’axe, pratiquement à la bonne altitude.

-Ça va aller…, ça va aller…, ça va aller…

Deux rebonds, – atterrissage de lieutenant, le planeur s’arrête en très léger cheval de bois – très acceptable, l’atterrissage.

Je reste quelques instants sanglé sur mon siège, le temps de laisser retomber mon excitation et de prendre l’air blasé qui convient pour confier le planeur au pilote suivant. J’allume une cigarette et je marche vers l’aéroclub en portant mon parachute sur l’épaule, comme je l’ai vu faire dans les films de guerre. Je me dirige vers le bar.
Je vais prendre une bière avec Mermoz et Saint-Exupéry.

2 réflexions au sujet de « Look, Ma ! I’ m flying ! »

  1. Superbe! Dans des circonstances semblables, j’ai éprouvé exactement les mêmes sensations (en moins bien écrit, évidemment!) une fois lâché aux commandes d’un monomoteur ressemblant au Foker d’observation teuton qui poursuivait Bourvil et de Funès dans la même séquence de La Grande Vadrouille. Avec un moteur c’est plus compliqué – plus de choses à faire (modification de la rotation du moteur et des pas de l’hélice mais aussi ajustement de l’empennage en fonction de la vitesse et des manœuvres anticipées) et donc plus de cadrants à consulter entre deux coups d’œil dominateur sur l’environnement 3D qui, pourtant, nous supporte – mais c’est aussi plus rassurant, on a plus de temps pour retrouver la piste d’atterrissage… tant et aussi longtemps que le moteur ronronne bien et que la jauge reste bien élevée!

    À tout prendre, le pilotage d’un aéronef est une métaphore plus pertinente que la bicyclette de Mao (évoquée dans Rabbi Jacob, – encore de Funès -) pour expliquer le fonctionnement et les dysfonctionnements de la modernité. Si l’environnement 3D ne supporte plus… on décroche grâve!

  2. On s’y croirait, à tutoyer le ciel et les nuages!!
    J’aime beaucoup la façon de traiter l’évolution des sentiments.

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