Andromaque de Cyrénaïque

Avertissement : ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture. Le thème de l’exercice était : Écrire une courte nouvelle dont la première phrase est celle-ci : « Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. »  C’est le jeu de l’incipit qui recommence. Celui-ci, on l’aura reconnu, figure en tête d’une nouvelle de Eric-Emmanuel Schmitt.

Andromaque de Cyrénaïque

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. Mais pourtant, il fallait bien que j’en trouve un autre : le mien, le Gaulois que j’avais acheté l’année passée pour trente deniers sur le marché de la Prata Flaminia, avait attrapé le typhus. Il m’en fallait donc un autre de toute urgence. C’est pourquoi je m’étais rendu sur l’Aventin, chez Podalydès, le Grec affranchi, celui qui s’est spécialisé dans les esclaves pour soins du visage et du corps.

Je passai en revue sa marchandise et finit par tomber sur une petite nubile de Cyrénaïque qui, m’assura Podalydès, ferait très bien l’affaire. Elle savait couper les cheveux à ravir, friser, coiffer, raser la barbe, le torse et les jambes et faire des massages décontractants.

—Trente-cinq deniers, me dit-il.

Je pris un air hautain et offusqué à la fois.

—Tu plaisantes sans doute, méchant Grec !

—Vous savez, noble Seigneur, aujourd’hui, c’est le prix, m’assura-t-il. Les pirates de Cilicie, nos principaux fournisseurs, sont de plus en plus exigeants. On ne trouve plus rien de correct à moins de trente deniers, et cette petite Disiset est exceptionnelle, vous verrez.

—Disiset, tu dis ? Qu’est-ce que c’est que ce nom ridicule ?

—C’est celui d’une déesse égyptienne ou quelque chose comme ça, je ne suis pas sûr, mais ça peut se changer sans problème.

Comme j’hésitais encore, il me fit une proposition qui me parût honnête :

—Bon, allez, je vous fais un cadeau : vous la prenez à trente-deux deniers, mais sans garantie. Par contre, je vous propose une assurance à six deniers : si elle meurt avant deux ans, je vous la remplace gratuitement. Ça vous la fait à trente-huit deniers, mais avec une sécurité totale pendant deux ans ! Alors, noble Seigneur, qu’est-ce que vous en dites ?

Nous finîmes par nous mettre d’accord sur trente-neuf deniers avec une garantie de quatre ans.

Je repartis de chez Podalydès suivi par mon achat. Tout en redescendant les pentes de l’Aventin, je réfléchissais. « Trente-neuf deniers, me disais-je, c’est quand même cher pour une toute petite coiffeuse de Cyrénaïque. Elle n’a surement pas d’expérience, et en plus elle s’appelle Disiset ! On n’a pas idée ! Je me suis encore fait avoir ! Ah, c’est bien vrai ce qu’on dit : Méfie-toi du Grec quand il te fait un cadeau ! » D’un autre côté, je me disais aussi qu’avoir le cheveu bien coupé, bien frisé et bien soigné était indispensable pour tenir le rang qui depuis peu était devenu le mien. « De plus, un bon massage des fessiers, dont Disiset était spécialiste, ne pourra me faire que du bien après ma chevauchée matinale », pensai-je en me rappelant que mon Gaulois massait comme un barbare. Je pris aussitôt deux décisions : premièrement celle de couper par le Champ de Mars pour rentrer directement chez moi et deuxièmement, celle de changer le nom ridicule de Disiset en Andromaque, un vrai nom de coiffeuse, celui-là. C’est alors qu’en arrivant du côté du Théâtre de Pompée, je vis une grande assemblée de personnes debout sur les marches de la Curie. Je pouvais reconnaitre quelques sénateurs et chevaliers de ma connaissance ainsi que deux généraux. Le reste de la troupe était composé de la foule romaine habituelle, patriciens, marchands, soldats, esclaves… Tout à coup, je distinguai la haute silhouette de Marc-Antoine. Il riait très fort au milieu d’un petit groupe de soldats de sa garde. Je m’approchai et il me reconnut aussitôt. Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre.

—Ave, Marcus Antonius ! le saluai-je. Que se passe-t-il ici donc ce matin ?

—Ave, Quintus Tertius ! Nous allons tenir une séance du Sénat dans le Théâtre de Pompée. Nous attendons César.

—Mais toi qui ne daignes jamais venir à ces séances, pourquoi es-tu là aujourd’hui ?

—Par sécurité. On craint un attentat contre César. Mais tant que je serai à ses côtés, ces lâches ventripotents de sénateurs n’oseront pas lever la main sur lui. Tu vois là-bas, c’est Brutus. Regarde cet air avantageux qu’il prend. Pourtant il suffirait que j’éternue pour qu’il prenne peur et s’enfuie ventre à terre. Mais parlons d’autre chose, mon vieux Quintus, qu’est-ce que c’est que cette petite chose toute bronzée que tu traines derrière toi ?

—Ça ? C’est Andromaque, ma nouvelle coiffeuse. Je l’ai depuis ce matin. Je ne l’ai pas encore essayée.

—Vraiment ? Écoute : comme d’habitude, César va arriver très en retard. J’ai donc un peu de temps devant moi. Cela t’ennuierait-il beaucoup si j’essayais Andromaque à ta place ?

—Tu sais bien que je ne peux rien refuser à celui qui m’a sauvé la vie à Alésia et à Pharsale. Mais ne me l’abîme pas, hein ! Elle est toute neuve.

Je regardai Marc-Antoine s’éloigner de son pas de géant, entrainant derrière lui ma petite coiffeuse. Je m’assis sur la margelle de la fontaine pour réfléchir sérieusement. J’étais là à penser au style qu’Andromaque pourrait donner à ma nouvelle coiffure quand une clameur s’éleva de l’autre bout de la place. « César, César ! Vive Jules César ! Vive le Dictateur, Vive le Roi ! » C’était sans doute César qui approchait. Et Marc-Antoine qui n’était pas là ! Je me dressai sur la pointe de mes sandales et, par-dessus la foule, je réussis à apercevoir l’Imperator qui pénétrait dans la Curie, suivi de peu par Brutus. Et Marc-Antoine n’était pas toujours pas là ! Il allait surement se faire réprimander par César. Eh bien tant pis pour lui, après tout. On ne peut pas tout avoir à la fois, les honneurs et le plaisir. Devant les marches de la Curie, la foule s’était dispersée et je m’étais remis au frais près de la fontaine. J’en étais à penser aux massages des fessiers quand des cris se firent entendre. Derrière un Brutus exalté qui, la toge en sang, brandissait un poignard en hurlant, des sénateurs excités sortaient de la Curie en criant « Le tyran est mort ! Nous avons tué César ! Vive la République ! Vive Brutus ! ». De l’autre côté de la place, Marc-Antoine, affolé, à peine habillé, sans armes, arrivait vers moi en courant et en criant « César ? Où est César ? ». Lorsqu’il passa à côté de moi, je lui demandai :

—Et ma coiffeuse ?

Il ne prit même pas la peine de me répondre et poursuivit sa course vers la Curie.

Je n’ai jamais revu Andromaque, ni César d’ailleurs. Trente-neuf deniers, quand même !

 

Bientôt publié

6 Mar,       Vice – Critique aisée n°154
7 Mar,       Tableau 244
8 Mar,       Edmond – Critique aisée n°155

6 réflexions au sujet de « Andromaque de Cyrénaïque »

  1. Octave, Marc Antoine, Cléopâtre, une sombre histoire de rivalités à trois. Moi, Jim Simplissimus, sait de source sûre qu’à la décisive bataille navale d’Actium devant Nicopolis durant laquelle l’escadre de Cléopâtre se défila du combat, suivie de près par celle d’Antoine, laissant la victoire par défaut à celle d’Octave, Disiset était présente sur la trirème amirale d’Antoine. Elle était déguisée en petit mousse et assurait en douce l’épilage corporel et le massage fessier d’Antoine qui en avait bien besoin après les séances de fessées que lui imposait cruellement la sadique Cléopâtre de 5 à 7. On sait maintenant que Cléopâtre ayant découvert la supercherie ordonna, furieuse, à son escadre de quitter la bataille. Celle d’Antoine, en infériorité maintenant, la suivit de près avec Antoine à la proue de sa trirème chantant à tue tête d’une voix bêlante « ne m’a quitte pas, il faut oublier, tout peut s’oublier ». Et c’est ainsi qu’Octave prit le dessus sur le cartel Antoine-Cléopâtre. On connaît la suite telle que nous la révèle Philippus Magnus dans son blogus pachidermus irrefutablus.

  2. On peut également se demander ce qu’il advint de Quintus Tertius après la mort de César. Eh bien ! Voilà : dans la guerre civile qui s’ensuivit entre, à ma droite, Octave-Auguste&Marc Antoine et, à ma gauche, Brutus&Cassius, Quintus Tertius n’hésita pas à abandonner ses terres du Latium pour rejoindre son vieux copain de régiment, après avoir fait une croix sur la coiffeuse. (Le lecteur n’oubliera pas qu’à cette époque, 44 avant l’an zéro, la croix n’avait pas encore acquis le statut de symbole universel que l’on connait aujourd’hui.) La reprise de la vie errante de général Romain ne lui plut plus tellement : avec sa chevelure désordonnée de Gaulois résistant et sa barbe hirsute de paysan de Béotie inférieure, car il n’avait toujours pas remplacé Andromaque, il faisait mauvaise impression auprès des autres chefs de guerre, particulièrement auprès d’Octave qui, il faut bien le dire, ne rigolait pas tous les jours. Ça lui couta d’ailleurs la troisième place disponible dans le triumvirat. De plus, et pour la même raison (l’absence non justifiée d’Andromaque et de ses massages fessiers supposés), il supportait de plus en plus mal les longues chevauchées qu’exigeaient les savantes manœuvres qui précédèrent la bataille de Philippes. Il retourna donc sur ses terres pour s’apercevoir qu’il en avait été spolié par son voisin qui lui déclara tout net « Quod bellum vadet, possessionem perdet » (« Qui va à la guerre perd sa terre » ou, en temps de paix : « Qui va à la chasse perd sa place« ). Quand il apprit que son vieux pote était devenu, par liaison fatale, roi d’Égypte, il le rejoignit à Alexandrie où il obtint par copinage le poste de fournisseur exclusif de fruits et légumes de la cour. C’est là qu’il tomba sur Disiset, dont il put enfin essayer les massages fessiers. Il consentit à l’épouser, à la condition qu’elle lui rembourse les 39 deniers qu’elle lui avait couté, ce qu’elle fit en se promettant, en tant qu’épouse, de lui en couter beaucoup plus.
    La fin de Quintus Tertius fut assez désagréable dans la mesure où Disiset-Andromaque, coiffeuse des grands de ce monde, l’accusa de son propre forfait, c’est-à-dire d’avoir introduit un serpent mortellement venimeux dans la livraison de fruits du mercredi destinée à Cléopâtre. Il fût écartelé entre quatre tortues du Nil, ce qui prit, on l’imagine, un certain temps.

  3. Personne ne semble s’intéresser au sort de la coiffeuse. Et pourtant cette petite Lybienne est essentielle dans la réussite du complot de Brutus. En fait, les historiens spécialistes de cette période de l’Antiquité se perdent en conjectures sur ce qu’il est advenu de celle qui portait ce prénom ridicule de Disiset.
    Une certaine école d’historiens dit que, transformée par son nouveau prénom, Andromaque, et par l’essai qu’avait fait d’elle le bouillant Marc Antoine, elle s’attacha aux pas de celui qui allait devenir l’allié puis l’ennemi d’Octave-Auguste. C’est à elle en particulier qu’on devrait l’une des célèbres coiffures de Cléopâtre, celle qui représentait le dieu Râ créant d’un seul coup de menton le Nil, ses crocodiles et ses felouques, coiffure qu’affectionnait particulièrement Marc Antoine lors de ses crises de paludisme cisalpin , car cela lui rappelait les barques avec lesquelles il avait franchi le Rubicon quelques années plus tôt en compagnie de son Jules. On dit aussi que c’est elle qui introduisit dans une corbeille de fruits le serpent qui tua catégoriquement Cléopâtre, car elle trouvait que Marc Antoine la délaissait un peu trop en faveur de la Reine d’Egypte. Disiset aurait donc non seulement permis l’assassinat de Jules César, mais elle aurait elle-même assassiné Cléopâtre, entrainant ainsi de facto le suicide de Marc Antoine. Ça fait quand même beaucoup pour une petite coiffeuse de Cyrénaïque. En fait elle aurait changé la face du monde dans des proportions bien plus importantes que n’aurait pu le faire le nez de la cinglée d’Alexandrie.
    Une autre école de pensée méprise cette théorie et n’a pas de mots assez durs pour la qualifier : ridicule, infondée, gauchiste et inopportune. (Voir la thèse d’agrégation d’histoire de M. Justin Peticout : « Andromaque contre Cléopâtre en trois sets gagnants »). Cette même école prétend que Disiset-Andromaque n’a jamais existé et que l’absence de Marc Antoine lors de la séance du sénat qui fut fatale à César était due à une indigestion de pattes de mouches farcies à la graisse d’ours. (Voir la thèse d’agrégation d’histoire de Mlle Justine Foihalors : « Les ravages de la nouvelle cuisine dans la Rome antique »)
    Les deux écoles continuent à s’insulter par thèses interposées. D’ailleurs, elles fréquentent deux cafés différents de la place de la Sorbonne.

  4. Toujours est-il Paddy, que Marc-Antoine fut comblé par Cléopâtre-qui-en-combla-plus-d’un, tellement comblé qu’il y perdit sa valeur militaire, mais son nom reste néanmoins inoubliable, ne serait-ce que par la forteresse Antonia érigée par Hérode-le-grand en son honneur, à Jérusalem. Mais c’est une autre histoire….

  5. Compliquée cette histoire, cela s’entend pour moi quand il y a mélange des genres. Homérique et Racinienne, normal, je dirais même banal! Andromaque pour une coiffeuse-masseuse, pourquoi pas, ça somme bien, c’est un nom composé d’un préfixe andro et d’une fin maque qui peut renvoyer à toutes sortes de préjugés, après tout on ne sait plus très bien de nos jours le genre de ces professions, ni à quel saint ou sainte se vouer quand on se trouve sous leurs mains. Cyrénaïque et Disiset, ça va aussi, je vois bien la relation greco-egyptienne, encore que j’avais plutôt l’impression d’être dans une histoire gréco-romaine. En réalité, c’est une histoire toute simple de cocu, celle de Quintus Tertius (un nom de cocu à n’en pas douter, cinquième ou troisième du genre, on ne sait pas trop) qui se fait cocufier par son ami Marcus Antonius, une brute épaisse celui-là, même s’il n’en porte pas le nom, et qui se trouve cocufié lui-même dans son amitié pour César, lui-même cocufié et plus par Brutus, le bien nommé, lui. Cocufiages en série quoi! L’histoire ne dit pas si Marcus Antonius fût comblé sans surprise par la coiffeuse.

  6. « Timeo danaos et dona ferentes ».
    Les ides de mars auront donc été fatales à ta coiffeuse, aussi. On t’avait pourtant dit de t’en méfier. Pas de ta coiffeuse. Des ides de Mars. Je ne sors jamais sans mon chapeau, aux ides de mars. On ne devrait jamais sortir sans sa ceinture, ses bretelles, et son parachute, aux ides de mars. Pour ce que valent les garanties de grecs.

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