Mon roman favori : Trois jours de la vie de John Doe

L’histoire se passe à Manhattan dans les années Cinquante, juste avant Noël.
John Doe est un lycéen. Il est d’une famille très aisée. Ses parents et sa sœur, Patricia, habitent un très bel appartement dans Park Avenue. Mais lui, il est pensionnaire à Pencey, un établissement chic et cher de Pennsylvanie. Incapable de s’adapter à la vie en communauté avec les autres élèves, il vient de s’en faire exclure définitivement. Il rentre seul à New York et va vivre trois jours à errer dans la ville.
La seule personne qu’il aime vraiment et avec laquelle il parvient à communiquer, c’est Patricia, sa sœur de six ans. Sans réveiller ses parents, il ira la voir dans l’appartement de Park avenue pour parler avec elle.
La seule autre personne avec laquelle John tentera de communiquer pendant ces trois jours sera Monsieur Fink-Nottle, son professeur d’Anglais. Fink-Nottle, sensible et intelligent, sera sur le point de parvenir à établir un véritable échange avec John qui lui permettrait de l’aider dans la résolution de sa crise, mais un geste équivoque ou mal interprété rompra le contact entre l’élève et le professeur. La fin du roman est ouverte mais elle laisse présager une sorte de naufrage pour l’adolescent.
John est un adolescent complexe et complexé, intelligent, sensible, différent des autres. John est sans doute le prénom le plus simple, le plus courant de la culture anglo-saxonne. John ne peut s’appeler John. De plus, il est d’une famille riche et ses parents sont vraisemblablement sortis des meilleures universités. Ils n’ont pu choisir un prénom tel que John. Il leur fallait un prénom peu courant, qui puisse symboliser la classe et la sophistication des membres de la société dans laquelle ils évoluent. Deux syllabes, un H aspiré pour commencer, une certaine discrétion élégante : Holden, c’était parfait.
Si les parents de Holden sont responsables de son prénom, c’est l’auteur qui est responsable de leur nom de famille. Holden Doe, ça ne pouvait pas coller, et pas seulement pour le choc des deux « d » consécutifs. Aux USA, John Doe est l’équivalent de Jacques Dupont ou de Jean Martin. Impossible pour un être aussi différent que Holden de porter le nom le plus courant des USA. Compte tenu du lieu où ils habitent et de l’éducation qu’ils veulent donner à leur fils, il leur fallait un nom typiquement WASP, et Caulfield, ça fait très wasp. Donc, en réalité le vrai nom de mon John Doe est Holden Caulfield. (Prononcez Hôldeune Kôlfilde)
La sœur de Holden Caulfield ne peut pas plus s’appeler Patricia que lui John et ceci en partie pour les mêmes raisons que Holden : la classe sociale de ses parents. Il leur fallait surement un prénom plus recherché. Par ailleurs, Patricia est une petite fille très jolie, très intelligente et très perspicace, sans compter qu’elle adore son frère. Enfin, je suis certain qu’à la naissance de Patricia, on a demandé à Holden s’il voulait choisir le prénom de sa sœur, et je suis certain qu’il a dit « Phoebe » (Prononcez : Fiiibi). Donc Patricia Doe est devenue Phoebe Caulfield.
Reste le professeur d’Anglais, que j’ai nommé Mr Fink-Nottle. Ce nom est tiré des romans de P.G.Wodehouse. Il est porté en général par des jeunes gens stupides et bien élevés de la petite aristocratie anglaise. Quand c’est leur père qui porte ce nom, on voit plutôt un propriétaire terrien riche, passionné de chasse et amateur de Porto. Rien à voir avec ce professeur d’Anglais, le seul membre de Pencey auquel Holden pense pouvoir se confier au plus creux de sa crise. Ce professeur est raffiné, cultivé et sensible. Il essaiera de comprendre et d’aider Holden. Je le vois assez bien citoyen américain, mais d’origine européenne. Pas d’origine allemande, non, trop rude, ni française, trop cartésienne, pas espagnole, non, trop crue… L’Italie, ce serait bien…la culture, la douceur, la subtilité… C’est ça, Mr Fink-Nottle sera d’origine italienne. Il s’appellera Mr Antolini. Ce sera parfait.
Oui, ce sera parfait, mais pas avec ce titre qui n’a plus de sens. Peut-être « Trois jours de la vie d’Holden Caulfield » ? Mais non, voyons ! Trop factuel, pas assez fragile, pas assez poétique ! Alors, pour les anglophones, inspiré d’un poème de Robert Burns, « Comin’ Through the Rye », pourquoi pas ce titre mystérieux : « The Catcher in the Rye » (celui qui attrape dans le seigle) ? Pas mal, hein ? Et pour les français, ignorants du poète écossais, ce pourrait être l’Attrape-Cœurs, tout aussi mystérieux et tout aussi poétique.
Et là, ce sera vraiment parfait.

Ce texte vous a peut-être rappelé quelque chose. A présent, je vous dois la vérité : il a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture. Le thème de l’exercice du jour était :
« Prenez votre roman préféré et renommez les personnages, voyez si cela fonctionne. Prenez d’abord des noms très lointains, voyez ce que cela dégage. Puis rapprochez les des noms initiaux et comprenez leur intérêt. »
J’avais choisi  « L’Attrape-Cœur » de J.D.Salinger (1951)

  • Bientôt publié

    • 28 Avr, ……….Tableau 251
    • 29 Avr, ……….Première leçon de philosophie shadokienne
    • 30 Avr, ……….Je dirai malgré tout que cette vie fut belle – Critique aisée n°157

2 réflexions au sujet de « Mon roman favori : Trois jours de la vie de John Doe »

  1. Texte intéressant qui offre une vision originale de Catcher in the Rye… un titre qui, d’ailleurs, m’a toujours intrigué.

  2. L’exercice n’était pas simple, et tu t’en tires avec brio ! Je suis bien incapable d’en faire autant.
    D’ailleurs, je ne miserais pas un kopec sur moi en tant que cheval. En tant que tapir non plus, du reste.

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