Les canons de Syntagma

Samedi 17 novembre 1973, 7h45
Le téléphone sonne dans ma chambre d’hôtel où je finis de m’habiller. C’est Georgios, le responsable administratif de notre mission à Athènes.
« -Ne viens pas au bureau ce matin. Reste à ton hôtel. Il se passe des choses.
-Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a?
-On ne sait pas encore vraiment, mais ne bouge pas. Je te rappelle… »
Je ne suis à Athènes que depuis deux jours et je ne sais pas vraiment quoi faire de cette recommandation. J’écoute la radio, et bien que je ne comprenne pas le grec, tout me paraît normal. J’ouvre ma fenêtre. Il fait très beau. Le soleil qui se reflète sur les vitres de l’hôtel Megali Britannia inonde mon balcon de lumière. Sur la gauche, les garçons de café de la place Syntagma commencent malgré le froid à installer les tables des terrasses. Sur la droite, depuis mon quatrième étage, je peux voir l’enfilade de l’avenue Eleftheriou Venizelou jusqu’à la courbe qui mène à la place Omonia. Les commerces sont encore fermés, mais les passants font déjà la queue devant les kiosques à journaux-tabacs.
J’ai repéré hier le trajet pour aller au bureau. Il n’est qu’à une quinzaine de minutes de marche. J’ai besoin d’un deuxième café et je n’ai plus de cigarettes. J’ai besoin de prendre l’air et de voir ce qui se passe. Donc je sors. Je prends à droite la rue Kriezotou pour rejoindre Akadimias. C’est au moment de déboucher sur cette large avenue qu’une première rafale de mitraillette, toute proche, me fait rentrer la tête dans les épaules. Je regarde autour de moi. Personne ne tombe, personne ne cours, tout le monde se regarde. Je me rapproche du mur puis je reprends ma marche vers le bureau, plus lentement. Une deuxième rafale survient, plus longue, à laquelle une autre répond, plus lointaine.
Bon, ça a l’air de se gâter. Je regarde vers les toits. Rien. Le plus dignement possible, je fais demi-tour, j’enfonce un peu plus ma tête dans les épaules et les poings dans les poches de mon manteau et je reprends la direction de l’hôtel à pas rapides, mais pas trop. Les rafales se succèdent, plus ou moins proches, plus ou moins longues. Je m’attends à voir des gens courir : personne ne cours, personne ne crie, les gens ont l’air seulement un peu plus pressés.
De retour dans ma chambre, j’ouvre prudemment ma fenêtre et presque en rampant, je passe sur mon balcon. Il fait toujours aussi beau, il y a toujours des passants dans Venizelou, mais, sur Syntagma, les garçons de café ont arrêté l’installation des terrasses. Les rafales continuent, sporadiquement. On ne voit toujours aucun tireur.
Il y a déjà quelques minutes que je crois comprendre ce qui se passe, et je décide d’appeler Nelly pour lui demander son avis. Le téléphone ne fonctionne pas.

***

C’est hier soir Vendredi que j’ai rencontré Nelly pour la première fois. Son adresse m’avait été donnée par mon chef de mission en Iran, et je lui ai téléphoné dès le lendemain de mon arrivée.
-Bonjour ! Je suis un ami d’Alexis. En fait, je travaillais avec lui à Téhéran. Je suis arrivé hier. Il m’a chargé de vous transmettre ses amitiés.
-Merci, c’est gentil.
-Je vais m’installer ici pour quelques mois. On pourrait peut-être se voir pour que vous m’expliquiez Athènes.
-Volontiers. Quand pouvez-vous ?
-Pourquoi pas ce soir? On pourrait aller au restaurant.
-Ah, je suis désolée mais, ce soir, ce n’est pas possible. Je dois passer à l’Ecole Polytechnique pour voir des amis. Vous ne le savez peut-être pas encore, mais l’Ecole Polytechnique est occupée par les étudiants depuis deux jours. Je vais leur porter des gâteaux et des cigarettes. On se verra la semaine prochaine.
-Mais ça m’intéresse, moi. J’aimerais bien venir avec vous.
-Vraiment? Alors d’accord. On passera d’abord à Polytechnique et on ira diner après. Rendez-vous vers 5 heures dans le hall de votre hôtel. Vous êtes au même hôtel qu’Alexis?
À 5 heures moins le quart, j’étais déjà installé dans un fauteuil du hall, face à la porte d’entrée. À 5 heures et quart, une jeune femme brune portant un grand sac à provisions est entrée dans le hall. Elle s’est dirigée droit sur moi à grands pas. Elle m’a tendu la main d’un geste énergique, presque brutal.
-Bonjour, je suis Nelly. On y va? Ce n’est pas loin.
Sur le trajet qui dure moins d’une demi-heure, Nelly m’explique un peu la situation. Depuis le coup d’état de 1967, la Grèce est gouvernée par une dictature militaire qui a installé Georgios Papadopoulos en tant que président du régime et chef de la junte militaire. Depuis le début de l’année, les étudiants se sont mis à manifester. Le pouvoir en a emprisonné quelques-uns tandis que d’autres voyaient leur sursis résilié pour être envoyés immédiatement au service militaire. Depuis le début de la semaine, il y a des manifestations tous les jours, et depuis avant-hier, Polytechnique est en grève et occupée.
Lorsque nous arrivons avenue du 28 Octobre devant l’entrée de l’Ecole, il y a foule. La police est là, en force, mais elle n’en interdit pas l’accès. Les étudiants sont massés dans la cour, sur les escaliers, sur les fenêtres, les balcons, les toits. Les grilles sont fermées, mais Nelly retrouve des amis parmi les étudiants qui nous laissent nous glisser à l’intérieur. La nuit est venue et une froide petite pluie fine commence à tomber. Je suis entrainé par Nelly à travers la foule jusqu’en haut des escaliers monumentaux qui mènent au bâtiment principal. C’est là qu’elle remet son sac à un groupe de garçons et de filles. Leur discussion est très animée, tout le monde semble énervé. Bien entendu, je ne comprends rien à ce qui se passe. Nelly se retourne vers moi et me dit qu’elle est inquiète, qu’elle va me raccompagner à la grille, qu’elle veut passer la nuit ici, qu’on pourra toujours se voir la semaine prochaine. Bien qu’elle soit entourée d’amis, ça m’ennuie de la laisser ici, et aussi, bien sûr, de passer le reste de la soirée tout seul. Alors je lui propose d’aller diner quelque part pas trop loin et de repasser ici plus tard. Elle accepte.
Nous repartons à pied. Comme nous passons près du parking du bureau et qu’il est encore tôt, je prends ma voiture. C’est une superbe R6 blanche qui arbore sur chaque portière avant un gros macaron des Nations Unies. Je n’en suis pas peu fier.
Nelly choisit le restaurant. Ce sera Gerofinikas, au pied de la colline du Lycabette. C’est un restaurant pour touristes, mais de très bon niveau, avec un excellent service et une cuisine adaptée aux étrangers. Quand il fait beau, on peut diner dehors sous un énorme figuier qui donne son nom au restaurant. A votre entrée, le maitre d’hôtel est chargé de détecter votre nationalité sans vous la demander et de déposer sur votre table un petit drapeau aux couleurs de votre pays. Ça fait partie du jeu.
Nelly parle parfaitement le français avec une petite trace de chuintement sur certaines consonnes. Elle est très grande, brune et de teint pâle. Si les traits de son visage manquent un peu de finesse, elle a beaucoup d’allure. Au début du diner, elle reste très tendue, très inquiète de ce qu’elle vient d’entendre à Polytechnique. Je tente de la rassurer en lui disant qu’à Paris aussi, il n’y a pas longtemps, nous avions eu des manifestations d’étudiants, des occupations d’universités, des charges de police et que ce n’était pas si grave. D’ailleurs, les jeunes gens que j’avais vus à Polytechnique n’avaient pas vraiment l’air de méchants révolutionnaires ni les flics l’air de sombres brutes. Finalement, nous passons un diner agréable. Quand nous sortons du restaurant, il n’est pas encore onze heures, ce qui n’est pas une heure décente pour sonner la fin d’une soirée athénienne. Nous entrons donc aux « Neuf Muses », night-club de bon aloi dans Akadimias. Pas de musique grecque, heureusement, mais de bons vieux standards de jazz, un peu de rock, des slows, Nat King Cole et toute cette sorte de choses. A un moment, les hauts parleurs envoient une musique douce dont je reconnais tout de suite l’introduction : c’est Dancing in the dark, la musique originale du film « Tous en scène », un musical de Minelli des années cinquante. C’est pour moi la plus belle scène de danse en couple de l’histoire des musicals. J’aimerais écrire des pages entières sur cette scène. Elle se passe à New York, la nuit, dans Central Park. Fred Astaire et Cyd Charisse se promènent silencieusement. On entend une douce musique. Ils traversent une place éclairée sur laquelle dansent quelques couples enlacés. Ils arrivent sur une place voisine, déserte. Ils commencent à danser. C’est un émerveillement de fluidité, de grâce et d’élégance, si difficile à décrire.
Quelques instants après le début de l’introduction, voilà que nos voisins de table se lèvent. Un garçon, une fille. Ils doivent avoir vingt-cinq ans. Ils sont tous deux habillés de blanc. Ils sont beaux. Ils marchent vers la piste. Très doucement, comme dans le film, d’un air hésitant, comme dans le film, ils s’enlacent et commencent à danser, comme dans le film. Comme dans le film, l’hésitation disparait peu à peu pour faire place à un accord de plus en plus parfait entre les deux corps. Et puis, comme dans le film, la merveilleuse tension retombe. Ils reprennent leur marche du début de la scène, mais plus tendrement, et dans un seul mouvement, ils reviennent s’asseoir.
Ces deux-là viennent de nous faire vivre un moment rare. Ceux qui dansaient se sont arrêtés et les ont regardés jusqu’à la fin, debout et immobiles. Les garçons se sont figés sur place avec leurs plateaux et n’ont plus osé bouger. Les conversations se sont arrêtées. Quand la musique a cessé, il y a eu un moment de silence, puis quelques applaudissements discrets. Enfin, pour dissiper l’embarras qui naissait de l’émotion, on a envoyé « Just a gigolo » et, par la trompette de Louis Prima, tout est redevenu normal.
Ces deux-là n’étaient pas des artistes engagés pour une attraction. Assis parmi leurs amis à la table voisine de la nôtre, j’avais remarqué à notre arrivée leur élégance particulière. Un couple d’amants ? Je dirais plutôt un frère et une sœur. Je les imagine un jour découvrant ce film à la télévision, et répétant, répétant sans cesse cette scène jusqu’à la perfection. Merci à ces deux-là.
Il est deux heures du matin, ce qui, à Athènes, est une heure encore raisonnable. Cependant, l’inquiétude a repris Nelly et elle me demande de la raccompagner maintenant jusqu’à Polytechnique.
Nous reprenons ma voiture et nous descendons l’avenue Venizelou. Etrangement, il n’y a presque pas de circulation. Les rares piétons semblent se hâter. Arrivés à la place Omonia, des chevaux de frise et un camion de l’armée barrent l’accès à l’avenue du 28 Octobre. Je m’approche lentement du barrage. Un soldat en arme, qui a vu le macaron des Nations Unies sur la portière de la voiture, déplace une des barrières et me fait signe de passer. Je roule lentement vers l’Ecole. Tout est silencieux. Je regarde Nelly à côté de moi. Elle a les yeux écarquillés, sa bouche est légèrement ouverte. Elle regarde fixement devant elle.
A cinquante mètres, quelque chose finit de bruler au sol. Nous approchons. C’est un autobus. Il est posé sur ses jantes. Ses portes sont arrachées, déformées. Sa carrosserie est calcinée. Quelque chose flambe encore à l’intérieur, des sièges peut-être. Je continue d’avancer. Un autre autobus. Il n’a pas brulé, mais il ne vaut guère mieux. Plus une vitre, plus un phare, plus un siège. Un camion militaire achève de se consumer au milieu de quatre ou cinq voitures renversées. Un peu partout sur le sol de l’avenue, il y a des pierres, des roues de voiture, des bouts de barrières, des chaussures, des manteaux…Nelly pleure sans bruit.
Nous arrivons devant Polytechnique. Les grilles d’entrée gisent au sol, enfoncées, arrachées, écrasées. Il n’y a plus d’étudiants à l’intérieur. Seulement un char M40 et quelques soldats portant fusil ou mitraillette.
Sans réfléchir, j’ai arrêté la voiture juste devant l’entrée, presque face au tank, et je regarde, abasourdi. Je n’ose pas imaginer ce qui s’est passé pendant que nous regardions ce si charmant numéro de danse.
Tout à coup, un grand bruit me fait sursauter. C’est un soldat qui frappe du plat de la main sur le toit de la voiture pour me signifier de partir. Je démarre aussitôt et la voiture cale. Le soldat s’énerve. Je démarre à nouveau et nous continuons sur l’avenue parmi les débris de l’émeute de cette nuit. Avec le franchissement d’un deuxième barrage, nous sortons du quartier de Polytechnique.
Nelly me demande de la ramener chez elle. Tout au long du parcours, ses seules paroles seront pour m’indiquer brièvement le chemin. Je la laisse sur le pas de sa porte, dans la lointaine banlieue d’Athènes. Je retrouve le chemin de Syntagma et de mon hôtel sans trop de difficultés à travers la ville déserte.

***

Samedi 17 novembre 1973, 8h45
Je suis maintenant à nouveau debout sur le balcon, appuyé à la rambarde. Il y a de moins en moins de piétons dans Venizelou. Par-dessus le bruit discontinu des rafales, apparait le wouche-wouche-wouche d’un hélicoptère. Il passe très lentement et très bas au-dessus de Syntagma puis, comme un frelon qui change d’avis, il se met à filer tout droit en direction de la place Omonia. Prenant petit à petit le pas sur le bruit de l’hélicoptère qui disparaît, monte maintenant un nouveau bruit que je mets du temps à identifier. Il vient de la gauche. Il ressemble à celui de ces rideaux de fer que les magasins relèvent le matin. Le bruit dure et monte en puissance et d’un seul coup, je le reconnais: c’est celui des chenilles d’un char d’assaut sur la chaussée. Quand il ne sort pas des haut-parleurs d’une salle de cinéma, ce bruit métallique et inexorable est absolument terrifiant. Au même moment, l’avant d’un tank, puis son canon, puis sa tourelle, enfin la totalité de sa puissante silhouette apparaissent. Il est immédiatement suivi de deux autres tanks qui prennent position en éventail sur la place Syntagma en laissant de larges traces noires de dérapage de chenilles sur la chaussée. Ils sont à cinquante mètres de mon hôtel. La tourelle du premier char tourne de quelques degrés et relève son canon. Il va faire feu! J’ai du mal à croire que la situation que je suis en train de vivre est réelle. La peur cède le pas à l’excitation et je reste figé sur mon balcon.
Le tank a tiré. Quand le coup est parti, je n’y croyais pas toujours pas. La déflagration m’a fait sursauter de dix centimètres. Sans savoir comment, je me suis retrouvé accroupi sur le balcon. Le deuxième char relève à son tour son canon et fait feu. Je me redresse et regarde le troisième qui va en faire autant. Troisième coup de canon.
Et puis, d’un coup, je comprends. Tout ça, c’est du bidon, de l’intox. Les tirs des chars, comme probablement ceux des mitraillettes, sont des tirs à blanc. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir compris. En bas, les passants recommencent à passer, sans toutefois pouvoir s’empêcher de relever les épaules à chaque nouveau coup de canon.
A présent, je me moque de mon inquiétude de tout à l’heure et je pense que les Grecs sont des gens bien trop intelligents, bien trop civilisés pour se tirer dessus. Il y a eu des émeutes hier soir, bon. Le gouvernement veut rétablir l’ordre, bon. Ce sont des militaires, ils veulent faire peur et ils utilisent pour cela les moyens qu’ils connaissent, les canons. Mais ils tirent à blanc …
Tout va bien.

17 Novembre 1973
La date du 17 novembre est aujourd’hui un jour de commémoration nationale et un jour férié pour les écoles en Grèce.(Wikipedia)

Vendredi 22 Novembre 2013
Le nez sur l’évènement quasi historique, comme souvent je n’ai rien compris. C’est vrai que ce matin-là, les chars et les militaires cachés sur les toits tiraient à blanc. C’est vrai qu’avec un couvre-feu décrété le soir même et levé une semaine plus tard, ils ont rétabli l’ordre.
Mais c’est vrai aussi que cette matinée du 17 novembre a marqué le début de la chute du « Régime des Colonels » : Renversé une semaine plus tard par un coup d’état, Papadopoulos a cédé la place au Général Gizikis qui a lui-même été renversé en décembre 1974. Constantin Karamanlis, en exil en France depuis six ans, est rentré pour former un gouvernement d’union nationale, abolir la royauté et proclamer la république quelques mois plus tard.
C’est à partir de ce moment que les enquêtes ont commencé et que la vérité sur les évènements de l’Ecole Polytechnique s’est fait jour.

Dans l’après-midi du 16 novembre, la police ne pouvant ou ne voulant pas pénétrer dans l’établissement universitaire occupé, Papadopoulos fait appel à l’armée.
Un peu après minuit, le 17 novembre, un char enfonce les grilles de l’école derrière lesquelles les étudiants sont massés.
Même aujourd’hui, on ne connait pas précisément le nombre de victimes que cette irruption mécanisée dans la cour de l’école et les opérations de nettoyage menées ensuite par l’armée ont fait dans les rangs des étudiants. On chiffre à un peu plus d’une centaine le nombre des morts et à près de 2500 le nombre des arrestations.

3 réflexions au sujet de « Les canons de Syntagma »

  1. Je soupçonnais depuis longtemps un style Grand Reporter chez Philippe (mais non, pas Tintin!). Pour ce qui me concerne, les traces d’Albert Londres sont quand même plus intéressantes que celles de Marcel Proust.

  2. Je crois avoir deviné ,avant d’avoir lu ce matin,cette belle histoire!Sur fond de révolution c’est……….

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