Le livre de l’Éthiopien – 4 

Ah ! l’Éthiopien et son livre ! Vous vous souvenez de ma première rencontre avec lui ? Non ?

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Hé bien, il faut que je vous dise que, quelques jours plus tard, je l’ai revu, mon Éthiopien. Il officiait au même endroit, près de son banc et de ses livres à un euro. Il me dit tout de suite que le prix avait changé : deux euros.

—Et pourquoi, demandai-je ?

—Parce que les livres sont plus gros, me dit-il sans y croire.

Il avait aussi changé de tenue : il portait maintenant une parka légère trop vaste camouflée en mode désert d’Afghanistan, un béret basque bleu ciel du type Nations Unies et des Rangers marron clair. Toujours impeccable, l’Éthiopien. Je lui rappelai nos relations commerciales précédentes et tout en écartant des ouvrages sur la psychanalyse, je lui demandai de quel pays il venait.

—Éthiopie, me dit-il.

Je ne lui dis pas que je l’avais deviné. Il aurait sans doute cru que je voulais me vanter. Je lui dis  sa ressemblance avec le dernier empereur, Haïlé Sélassié.

—Pourtant, nous ne sommes pas de la même tribu, répondit-il, l’air étonné.

C’est alors qu’il se lança dans un exposé très compliqué, rempli d’incises et farci de sauts anachroniques de l’Histoire de l’Éthiopie des trois ou quatre derniers siècles. Je n’y comprenais rien, mais par politesse — on ne sait jamais, ces gens-là peuvent être susceptibles — je n’osais l’interrompre. Par chance, un très jeune homme vint demander le prix d’un très joli « Lacan et la rhétorique de l’inconscient« .

—Deux euros !

Le jeune homme donna sa pièce et fit mine de partir quand l’Éthiopien lui remit dans les mains un second volume : « Plein gaz pour OSS 117« .

C’était donc une habitude : un livre choisi pour deux euros et, pour le même prix, un autre, au choix du vendeur.

Il était tard. Je quittai l’Éthiopien peu après avec un « XVIIè et XVIIIè siècles » par P.Hallynck, professeur agrégé d’histoire au Lycée Saint-Louis (édition de 1949). Je dus être presque désagréable pour arriver à lui refuser un petit Amélie Nothomb, « Tuer le père« , qui ne me disait rien qui vaille. Je dus aussi lui promettre de revenir. Je rentrai chez moi, rangeai le P.Hallynck et cherchai François Villon dans le « Livre de l’Éthiopien ».

Villon, Brassens maudit, Baschung moyenâgeux, Gainsbourg sincère, coqueluche des élèves de troisième, voyou légendaire, mort ou disparu à trente ans, comme Mozart et, six-cents ans plus tard, toujours chanté, comme Mozart.

Vous connaissez la « Ballade des pendus » autant que celle des « dames du temps jadis ». Alors je vous donnerai simplement ceci, à l’attention de tous les mauvais élèves, de tous les cossards, chenapans et viveurs de France :

Hé Dieu ! si j’eusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonne mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle !
Mais quoye ? je fuyoye l’escolle,
Comme faict le mauvais enfant :
En escrivant cette parole,
À peu que le cœur ne me fend !

Bonne nuit, les petits…

3 réflexions au sujet de « Le livre de l’Éthiopien – 4  »

  1. Voilà un éthiopien cultivé, amateur de belles plumes
    Lire est un bonheur de tout instant, qui enrichit l’être humain et permet un échange permanent avec les autres.
    Mais quelque chose m’intrigue, qu’il va falloir que je vérifie sur l’article d’origine… pour vendre ainsi ses livres, est-ce que cet homme qui se cultive et lit s’est lassé? Cela semblerait surprenant.

    Bravo pour l’exposé concis sur Rimbaud, Jim. Tu m’as donné envie de me plonger plus avant dans sa biographie et ses correspondances.

  2. Notre éthiopien a assimilé les ressorts du commerce : il vend deux livres au lieu d’un, ses Rangers marron clair en font foi.
    Souhaitons-lui d’un jour avoir « maison et couche molle », et si possible dans son propre pays rendu à la paix civile.

  3. Décidément, les associations d’idees que provoquent parfois les parutions du JDC me plaisent. L’Ethiopien déjà m’avait fait penser à Arthur Rimbaud adulte, ce dernier s’etant exilé dans les parages de l’Abyssinie, autrement dit l’Empire Éthiopien. Et puis, ce matin, François Villon me fait penser au poète Rimbaud, jeune, 17 ou 18 ans pas plus, poète rebelle, mauvais garçon, fréquentant à Paris les Dîners des Vilains Bonshommes (cercle des poètes parnassiens où il fera des étincelles et par ailleurs se liera avec Verlaine), mais avec toutefois une difference majeure: si Villon, cité au-dessus, probablement plus très jeune, parle de sa “jeunesse folle” allergique aux études, ce n’est pas le cas de Rimbaud qui fut à Charleville un élève brillant très jeune, ambitieux même, mais qui rapidement connut une “adolescence folle” alors qu’il composait déjà les poèmes célèbres que nous lui connaissons. A vingt ans, c’etait fini et commençait son itinérance qui le mènera en Abyssinie pour trafiquer, mais pas des livres, lui.

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