Construire des rayonnages

Morceau choisi

L’architecture contemporaine se dote donc implicitement d’un programme simple, qu’on peut résumer ainsi : construire les rayonnages de l’hypermarché social. Elle y parvient d’une part en manifestant une totale fidélité à l’esthétique du casier, d’autre part en employant des matériaux à granulométrie faible ou nulle (métal, verre, matières plastiques). L’emploi de surfaces réfléchissantes ou transparentes permettra en outre une seyante démultiplication des présentoirs. Il s’agit dans tous les cas de créer des espaces polymorphes, indifférents, modulables (le même processus est d »ailleurs à l’œuvre dans la décoration intérieure : aménager un appartement en cette fin de siècle, c’est essentiellement abattre les murs pour les remplacer par des cloisons mobiles — qui seront en fait peu déplacées, parce qu’il n’y a aucune raison de les déplacer ; mais l’essentiel est que la possibilité de déplacement existe, qu’un degré de liberté supplémentaire ait été créé — et supprimer les éléments de décoration fixes : les murs seront blancs, les meubles translucides.) Il s’agit de créer des espaces neutres où pourront se déployer librement les messages informatifs-publicitaires générés par le fonctionnement social, et qui par ailleurs le constituent. Car que produisent ces employés et ces cadres, à La Défense rassemblés ? A proprement parler, rien ; le processus de production matérielle leur est même devenu parfaitement opaque. Des informations numériques leur sont transmises sur les objets du monde. Ces informations sont la matière première de statistiques, calculs ; des modèles sont élaborés, des graphes de décision sont produits ; en bout de chaine des décisions sont prises, de nouvelles informations sont réinjectées dans le corps social. Ainsi, la chair du monde est remplacée par son image numérisée ; l’être des choses est remplacé par le graphique de ses variations. Polyvalents, neutres et modulaires, les lieux modernes s’adaptent à l’infinité des messages auxquels ils doivent servir de support. Ils ne peuvent s’autoriser à délivrer une signification autonome, à évoquer une ambiance particulière ; ils ne peuvent ainsi avoir ni beauté, ni poésie, ni plus généralement aucun caractère propre. Dépouillés de tout caractère individuel et permanent, et à cette condition, ils seront prêts à accueillir l’indéfinie population du transitoire.

Michel Houellebecq – Approches du désarroi – 1992

2 réflexions au sujet de « Construire des rayonnages »

  1. Et encore, foutre, l’iphone, Facebook, Google, le selfie, etc, n’existaient pas. Mais où sont les desarrois d’antan?

  2. Je n’ai pas lu ce bouquin, qui date pourtant de 92 !
    Impressionnant de réalisme immatériel.

    En effet, même l’essence de l’homme, je veux parler de l’émotion, est réduite à des logarithmes népériens, des bijections réciproques de la fonction exponentielle (nouvelle manière de s’exprimer).

    Il faudra bien s’y faire, de même que nous sommes passés du fer à cheval et de la traction animale au pneu et au moteur quatre temps.

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