Scio me nihil scire !

Voilà ce que disait Socrate, du moins quand il acceptait de parler latin. C’est Platon qui nous le dit : « Je sais que je ne sais rien.« 

Adage sympathique, plein de modestie et parfois mal compris. Voyons cela :

Tout d’abord, il ne faut pas s’arrêter au caractère oxymorique — je ne suis pas certain que ce mot existe vraiment —  sinon, on tombe dans l’abîme : en effet, si je sais que je ne sais rien, c’est que je sais au moins une chose (à savoir : que je ne sais rien), donc je ne peux pas dire que je ne sais rien, car si je ne savais rien, je ne saurais même pas que je ne sais rien.

Une autre utilisation erronée, ou même frauduleuse, de cette sentence serait de s’en servir pour se vanter de sa propre ignorance : Je suis comme Socrate : je ne sais rien. (sous entendu : et j’en suis fier !) Cette incommensurable idiotie a été proférée selon de multiples variations. Elle conduit tout droit à une croyance commune — notamment à toutes les formes de populisme, bien qu’elle n’en soit pas le seul chemin — sous-produit indésirable mais inévitable de l’esprit démocratique qui peut s’énoncer ainsi : « Mon ignorance est bien aussi bonne que votre savoir.« 

Non, Socrate ne pouvait pas penser de cette manière, ou alors Wikipedia ne lui aurait pas consacré autant de pages. D’ailleurs, on est pratiquement certain aujourd’hui qu’il n’a pas dit « Je sais que je ne sais rien » mais plutôt « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien« . Quand on lit le grec ancien (ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα), c’est évident. Avec la version originale, l’oxymore disparait car la logique permet évidemment de dire que « Je ne sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien ». Autrement dit, « je ne sais rien d’autre que de savoir que je ne sais rien d’autre que de savoir que je ne sais rien d’autre que… » Et ça, ça va loin…

On peut penser, et on ne sera pas le seul, que Socrate avait une raison sérieuse d’affirmer ce qui, venant de lui, pouvait passer pour une plaisanterie (« Pensez-donc ! Socrate ! Ne rien savoir ! Il nous fait marcher, le bougre ! ») Mais ce n’en était pas une parce que, chez Socrate, ça ne rigolait pas tous les jours ( Platon le disait lui-même volontiers : γελάμε συχνά δεν, στο Σωκράτης ! ) Donc Socrate avait une bonne raison. Et comme il passait le plus clair de son temps à enseigner les autres, on peut penser sans risque que, par cette phrase, ce qu’il donnait à ses disciples, c’était une méthode pour élargir leur connaissance du monde, une posture, une philosophy-attitude (φιλοσοφική-στάση) à adopter face à la quête du savoir. En d’autres termes, ce qu’il leur disait, c’était : quand vous apprenez quelque chose de nouveau, oubliez ce que vous saviez déjà ou croyiez déjà savoir et considérez cette chose nouvelle avec un œil neuf, sinon vos connaissances, vos convictions, vos croyances limiteront votre champ de vision au point parfois de vous rendre aveugles à la réalité. (Oui, oui ! Tout ça en cinq mots ! Ah ! La concision du grec ancien !)

Ne pas adopter la philosophy-attitude du ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα est donc mauvais pour la recherche de la connaissance. Mais il y a pire, et même dangereux pour la santé, c’est de ne pas savoir ce que l’on ne sait pas et son corollaire inévitable : croire que l’on sait tout ce qu’il y a à savoir.

Ces derniers temps, cette maladie contagieuse s’est répandue avec une rapidité foudroyante. On sait qu’il y a peu, elle a gravement frappé la présidence des Etats-Unis d’Amérique (Trump does’nt know what he does’nt know. And he never will ). Des symptômes alarmants apparaissent un peu partout en Europe et l’on vient d’apprendre que l’Italie a été frappée à la tête à son tour.

L’O.M.S.M. (Organisation Mondiale de la Santé Mentale) est très inquiète : les essais de vaccination menés par France-Culture et Arte essuient échec sur échec. Même l’acuponcture, le Hatha Yoga et les huiles essentielles se sont révélés inefficaces. On est mal. On est mal.

ET DEMAIN, MISSION IMPOSSIBLE

3 réflexions au sujet de « Scio me nihil scire ! »

  1. Un grand bol de réflexion au petit déj, tel un grand bol d’air, pour s’oxygéner le cerveau. France Culture et Arte seraient fiers de toi!

    Petit détail… l’adjectif oxymorique n’existe pas. Dommage, il serait pourtant bien utile.
    Mais ce que j’aime, c’est la traduction en anglais: oxymoron. Je connais des gens, dont le gros pachyderme orange de la Maison Blanche, à qui cela s’applique fort bien.
    Question: quand on rappelle que le terrorisme tue beaucoup de gens, y inclus des terroristes, et quand on constate que les factions terroristes les plus virulentes sont toutes islamistes, parle-t-on alors d’occis maures?

  2. « Le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. » – Descartes

    Autrement dit, chacun estime qu’il est équipé de tout le bon sens nécessaire.
    Coluche ajoutait : « forcément, c’est avec ça qu’il juge ! »

  3. Chaque découverte ouvre un champ nouveau.
    Par exemple la découverte des trous noirs ouvre le champ inconnu des trous noirs. Comment donc ne pas savoir que l’on ne sait pas, à l’infini !
    Ca ne finira jamais : On est mal. On est mal.

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