Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V )

Depuis deux jours, vous jouissez du privilège inouï de pouvoir lire en exclusivité dans le Journal des Coutheillas deux des trois scènes inédites du Bourgeois Gentilhomme. La Scène V de l’Acte II que vous allez pouvoir lire à l’aube de ce troisième jour complète cet épisode demeuré inconnu jusqu’à aujourd’hui de la leçon du Maitre de Philosophie à Monsieur Jourdain. On y trouvera un Molière étonnant, au sommet de son art.

Pour les retardataires, il est possible de lire les deux scènes précédentes en cliquant ici ou là

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Acte II – Scène V

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

—C’est vrai que je voudrais tout apprendre pour tout savoir, pour tout réussir, mes affaires comme mes amours. A ce propos, vous savez sans doute que Philaminte dont je vous entretenais tout à l’heure est une jeune femme très belle et très savante.

Le Maître de Philosophie

—Je sais, car j’ai pu le constater par moi-même, que ses attraits physiques sont très grands. Quant à son esprit, il me reste encore à le découvrir. Peut-être lors d’une prochaine rencontre…

Monsieur Jourdain

—Faites cela, et vous verrez que son intelligence surpasse encore sa beauté. J’en suis très épris, mais Monsieur Trissotin, qui soupire comme moi auprès d’elle, semble l’intéresser davantage. C’est sans doute parce qu’il est savant.

Le Maître de Philosophie

—Si vous le dites…

Monsieur Jourdain

—Je le dis. Alors voici ma question : si j’allais vois Philaminte et lui répétais tout ce que vous m’avez dit céans comme si cela venait de moi, pensez-vous qu’elle me regarderait d’un autre œil, qu’elle a d’ailleurs fort beau, et serait-il possible même qu’elle en vienne à me préférer à Monsieur Trissotin ?

Le Maître de Philosophie

—Connaissant la confusion habituelle et le peu de profondeur des connaissances de Trissotin, il ne fait pour moi aucun doute que, si vous répétiez fidèlement l’exposé que je viens de vous faire, vous impressionneriez si fortement Philaminte que vous relégueriez son soupirant dans une obscurité dont il n’aurait jamais dû sortir.

Monsieur Jourdain

—Vous m’assurez donc du succès ?

Le Maître de Philosophie

—Certainement. Mais j’y mets une condition.

Monsieur Jourdain

—Et laquelle, s’il vous plait ?

Le Maître de Philosophie

—Que vous mainteniez strictement la conversation sur le sujet du biais cognitif de confirmation. Toute entorse à cette consigne démontrerait votre ignorance et ruinerait définitivement vos chances de succès auprès de la dame.

Monsieur Jourdain

— Mais comment tenir toute une entrevue sur un unique sujet ? C’est impossible !

Le Maître de Philosophie

—Vous avez sans doute raison. Dans ces conditions, il faut vous faire une raison et laisser le champ libre à Trissotin. A moins que…

Monsieur Jourdain

—A moins que ?

Le Maître de Philosophie

—Non, cela n’est pas raisonnable. J’ai trop d’occupations par ailleurs. Il faudrait que…, non vraiment, oublions cela …

Monsieur Jourdain

—Que nenni ! N’oublions rien du tout ! Il faudrait que quoi ? Que vouliez-vous dire ?

Le Maître de Philosophie

—Vraiment, ce serait trop de troubles, et pour moi et pour vous.

Monsieur Jourdain

—Laissez-moi juge de cela voulez-vous ! Dites toujours …

Le Maître de Philosophie

—Eh bien voilà : afin de l’emporter sur Trissotin aux yeux de Philaminte, j’ai pensé qu’il vous faudrait une plus vaste panoplie de sujets savants. Il vous faudrait connaitre la Philosophie sous ses divers angles et ses diverses écoles comme le stoïcisme, l’épicurisme, le sophisme, le platonisme, l’augustinisme, le scepticisme, le confucianisme, l’hermétisme, l’esthétisme, le socialisme, le matérialisme, le soufisme, l’existentialisme, le bouddhisme, le scientisme, l’humanisme, le libéralisme, le naturalisme, le bilinguisme, le positivisme, le cynisme, le déisme, le panthéisme, le pointillisme et l’absentéisme.

Monsieur Jourdain

—Tout cela ?

Le Maître de Philosophie

—Pour commencer.

Monsieur Jourdain

—Pour commencer ? Mon Dieu, mais la tâche est immense !

Le Maître de Philosophie

—C’est un minimum.

Monsieur Jourdain

—Mais comment pourrais-je apprendre tout cela ? Vos leçons du mercredi n’y suffiront jamais.

Le Maître de Philosophie

—C’est pourquoi il faudrait que vous en preniez davantage.

Monsieur Jourdain

—Eh bien, mais, faisons comme vous dites ! Venez aussi le vendredi !

Le Maître de Philosophie

—Ce serait mieux, quoiqu’encore insuffisant.

Monsieur Jourdain

—Alors venez aussi le lundi. Allez, faites-moi plaisir, venez aussi le lundi. Et pourquoi pas le mardi ? Et le jeudi pendant que nous y sommes ? Mais j’y pense, vous pourriez peut-être venir chaque jour, qu’en pensez-vous ?

Le Maître de Philosophie

—Évidemment, dans ces conditions, vos progrès seraient fulgurants et Trissotin n’aurait qu’à bien se tenir. Mais j’hésite. Comprenez-moi, j’ai d’autres disciples. Je devrais les abandonner pour vous consacrer tout mon temps.

Monsieur Jourdain

—Ne le mérité-je pas ?

Le Maître de Philosophie

—Et puis, tous les jours, ces allers et retours entre mon domicile et votre hôtel dans les embarras de Paris me seraient exténuants. Non, vraiment…

Monsieur Jourdain

—Monsieur le Philosophe, je vais vous faire une proposition qui vous agréera, j’en suis certain. Voici : je vous installe chez moi. Vous disposerez de la plus belle chambre de la maison, juste à côté de la mienne, avec vue sur le jardin. C’est à présent celle de mon fils, mais je l’expédierai sous les combles, ce bon à rien.

Le Maître de Philosophie

—Mais qu’en pensera Madame Jourdain ?

Monsieur Jourdain

—Elle en pensera ce que je lui dirai d’en penser. Nous dinerons tous les deux chaque jour. Vous connaissez déjà les talents de Dame Claude, ma cuisinière. Vous avez déjà gouté à ma cave. Cela ne vous tente-t-il pas ?

Le Maître de Philosophie

—Votre cave, votre table, la chambre de votre fils… Ah ! J’hésite, j’hésite…

Monsieur Jourdain

—Quand j’aurai doublé le prix de vos séances, hésiterez-vous encore ?

Le Maître de Philosophie

—Ah ! Monsieur Jourdain, votre soif d’apprendre fait plaisir à voir. Elle réjouit mon âme de vieux philosophe détaché des choses de ce monde, et c’est bien pour la gloire de la philosophie et pour la propagation de la sagesse dans le royaume de France que j’accepte votre proposition.

Monsieur Jourdain

—Alléluia ! Topez là, Monsieur mon Professeur. Je cours faire préparer vos appartements. En attendant, reprenez donc de ces gâteaux.

Monsieur Jourdain sort côté cour. Le Maitre de Philosophie reste seul en scène 

Le Maître de Philosophie

—Eh bien, je l’ai amené où je voulais. Il en était grand temps car ma logeuse m’a mis à la porte ce matin et je ne savais plus où loger ce soir. Mon avenir est à présent assuré car il y en a pour des années à sortir ce Jourdain de son lit d’ignorance, et c’est tant mieux. En attendant, j’irai voir bientôt ce grand benêt de Jean de La Fontaine pour lui dire qu’il n’y a pas que le flatteur qui vive aux dépens de celui qui l’écoute : le Philosophe aussi. Pour le moment, installons-nous. Holà, Nicole !

Nicole

—Monsieur ?

Le Maître de Philosophie

—Porte moi encore de ces gâteaux ! Et remplis donc à nouveau ce pichet, je te prie !

Nicole

—Sachez, Monsieur, que je ne prends d’ordre que de Monsieur, Monsieur, ou de Madame ou de Monsieur leur fils.

Le Maître de Philosophie

—Apprends donc, impertinente, que désormais tu prendras aussi les miens car depuis tout à l’heure, à la prière de Monsieur Jourdain lui-même, je vis ici, et à l’étage des maitres. Alors, file à l’office et rapporte moi ce que je t’ai ordonné.

Nicole

—Sachez, Monsieur le Philosophe, que depuis l’office, j’ai tout entendu de votre leçon d’aujourd’hui et de sa conclusion. Sachez aussi que je ne suis pas dupe de vos manœuvres et que j’irai dire partout, à Madame, à Monsieur son fils et à toute la maisonnée que, mon Maitre, vous l’avez bien biaisé !

Rideau

 

 

ET DEMAIN, UN NOUVEAU TABLEAU

 

5 réflexions au sujet de « Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V ) »

  1. Merci infiniment..J’ai beaucoup aimé, privilege de rever les scènes inédites..!

  2. Merci Rebecca, Antolinos et Paddy.
    Ce fut un plaisir et un honneur de jouer cette pièce devant vous. Dans le rôle de Monsieur Jourdain, bien sûr, l’immortel Louis Seigner, représenté sur la photo. J’aurais bien vu Louis Jouvet en Maitre de Philosophie, mais il était occupé ailleurs. Annie Cordy aurait pu être Nicole. Francis Bacon était lui-même, comme toujours. La photo du buste de Molière a été prise dans le bar du Palais Royal il y a moins d’un mois. La mise en scène était d’une grande sobriété et il n’y avait pas de décor, faute de moyens.

  3. Pour paraphraser Molière lui-même: Ah! Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère?

    Voilà, cher auteur, qui est fort bien tourné. Vous savez fort bien tourner les phrases, et avez de l’esprit à revendre. Non, vraiment, le grand Jean-Baptiste Poquelin n’y eut rien trouvé à redire.

    Faites-vous, vous aussi, de la prose sans le savoir?

  4. Voilà donc ce que l’on nomme en langage savant : un biais pique-assiette.

    Mais après tout, le mécénat est une fort noble occupation, qui fait fleurir les talents.

  5. Prodigieux! Mirifique! Plus Molière que Molière! Les mots me manquent pour célébrer cette découverte extraordinaire d’un Molière inédit et je trépigne d’impatience pour l’applaudir chez lui, au Théâtre du Palais Royal. Une fois encore, pour la troisième fois je crois depuis la création du JDC, je dirais que ce morceau de Molière est du “nanan”. Donc: troisième Nanan pour le JDC! c’est une belle récompense.
    (PS: un Nanan vaut bien un Molière.)

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