Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV)

Hier, vous avez pu découvrir cette étonnante troisième scène de l’Acte II qui introduit le corps de la leçon du Maitre de Philosophie qu’avec la scène IV, je vous invite maintenant à écouter. Si vous n’étiez pas la hier, ou si vous être arrivé en retard au théâtre, vous pouvez la revivre en cliquant ICI.

 

Acte II- Scène IV

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie

 

Le Maître de Philosophie

—Comme il vous plaira. Nous autres, Philosophes…

Monsieur Jourdain

—Que c’est beau ! Comme il parle bien !

Le Maître de Philosophie

Nous autres, Philosophes, nous avons classé les diverses sortes de biais cognitifs en vingt-quatre catégories.

Monsieur Jourdain

—Vingt-quatre ! C’est extraordinaire ! Vingt-quatre manières de penser et de dire des bêtises ! Je suis sur des charbons de les entendre toutes !

Le Maître de Philosophie

—Cela nous mènerait bien trop loin dans la nuit. Sachez pourtant dès à présent que, parmi les plus nuisibles, on compte le biais de croyance, le biais d’auto complaisance, le biais de cadrage, celui d’ancrage, celui de négativité, le biais de confirmation, de statu quo, d’omission, le biais de faux consensus, l’effet de halo, l’excès de confiance, l’illusion de corrélation… Il nous reste un peu de temps. Voulez-vous que nous en étudiions un ? Je vous en laisse le choix. Dites !

Monsieur Jourdain

—Vous me mettez dans l’embarras, mais puisqu’il faut choisir, je prendrai le biais de confirmation. Il me rappellera ce jour en la Cathédrale de Bourges où je reçus de l’Évêque une grande gifle de biais en guise de Sacrement de Confirmation

Le Maître de Philosophie

—Trêve de plaisanteries, Monsieur Jourdain, la Philosophie est chose sérieuse !

Monsieur Jourdain

—Serviteur, Monsieur. Je suis tout ouïe.

Le Maître de Philosophie

—Dans son traité fondateur de l’empirisme, « De dignitate et augmentis scientiarum », mon très honorable confrère Bacon, autrefois anglais et actuellement décédé, a écrit :  « Une fois que la compréhension humaine a adopté une opinion, elle aborde toutes les autres choses pour la supporter et soutenir. Et bien qu’il puisse être trouvé des éléments en nombre ou importance dans l’autre sens, ces éléments sont encore négligés ou méprisés, ou bien grâce à quelques distinctions mis de côté ou rejetés. » Cette définition du biais cognitif de confirmation ne vous parait-elle pas parfaitement lumineuse ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Ah ! Oui , bien sûr. J’oubliais que vous n’êtes pas encore habitué à cette forme d’expression qui était encore en usage dans notre profession au début du siècle. Je vais donc traduire en langage plus simple : « Une fois que la compréhension humaine a adopté une opinion » veut dire « Quand un homme s’est fait une opinion sur un sujet ». « elle aborde toutes les autres choses pour la supporter et soutenir » signifie que cet homme « reçoit ou recherche tous les éléments propres à confirmer cette opinion ». Vous me suivez ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Attendez, vous allez certainement comprendre car Bacon ajoute : « Et bien qu’il puisse être trouvé des éléments en nombre ou importance dans l’autre sens, ces éléments sont encore négligés ou méprisés, ou bien grâce à quelques distinctions mis de côté ou rejetés… » Cela est-il clair pour vous à présent ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Mais n’est-il pas évident que cela signifie que, même s’il existe de nombreux éléments contraires à l’opinion qu’il aura adoptée, ce même homme refusera de les prendre en compte, les considérant comme peu importants ou inadéquats à la question traitée. Saisissez-vous maintenant ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Monsieur Jourdain,  vous me décevez. Je n’irai pas jusqu’à dire que vous souffrez moins d’une déviation de l’entendement que d’une absence d’entendement. Mais quand même, faites un effort, je vous prie. Je reprends : Tout cela veut dire que, lorsqu’un homme s’est fait une opinion, sa tendance naturelle est de rechercher et d’accepter tous les éléments qui vont dans le sens de cette opinion, et de refuser ou de critiquer ou d’abaisser tous ceux qui iraient dans un sens contraire. En d’autres termes il acceptera volontiers tout ce qui confirme son opinion et refusera tout ce qui l’infirme. C’est cela, le biais cognitif de confirmation. Est-ce assez simplement dit, à présent ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Par Robert de Sorbon et toute la Sorbonne ! Ne me dites pas que…

Monsieur Jourdain

— Eh bien, à vrai dire, je crois avoir compris à présent. Mais pour bien asseoir cette compréhension, vous plairait-il de me donner quelque exemple ?

Le Maître de Philosophie

—Croyez-vous à la perception extrasensorielle ?

Monsieur Jourdain

— Eh bien, à vrai dire…

Le Maître de Philosophie

—Dans la rue, par hasard, n’avez-vous jamais rencontré quelqu’ami auquel justement vous veniez de penser ?

Monsieur Jourdain

— Si fait, et cela ne laIsse pas de m’émerveiller.

Le Maître de Philosophie

—Et à quoi, je vous prie, attribuez-vous cette merveille ?

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire… à quelque effet de la puissance de l’esprit qui m’a averti de la présence sur mon chemin de cet ami auquel justement je pensais. Comment l’expliquer autrement ?

Le Maître de Philosophie

—Par le biais cognitif de confirmation ! Vous vous confirmez à vous-même la croyance que vous avez acquise un jour, sans doute par contagion, à chaque fois que ce phénomène se produit.

Monsieur Jourdain

—Mais ce phénomène s’est produit, et pas qu’une fois. Cela ne prouve-t-il pas ….

Le Maître de Philosophie

—Cela ne prouve rien ! Avez-vous tenu le compte des fois contraires où vous avez pensé à ce même ami sans qu’il apparaisse à vos yeux ?

Monsieur Jourdain

—Certes non.

Le Maître de Philosophie

—Pourtant leur nombre est cent fois supérieur au nombre de fois où vous avez rencontré cette personne alors que vous veniez d’y penser ?

Monsieur Jourdain

—Sans doute.

Le Maître de Philosophie

—Et cependant, vous croyez à cet effet de la puissance de l’esprit ?

Monsieur Jourdain

—Je l’avoue.

Le Maître de Philosophie

Igitur confirmationis claudicatio cognitionis victima est !

Monsieur Jourdain

—Eh bien, à vrai dire …

Le Maître de Philosophie

—Autrement dit : « Votre jugement est donc victime du biais de confirmation ! »

Monsieur Jourdain

—Comment cela ?

Le Maître de Philosophie

Clarissimus est ! À chacune des quelques occurrences d’une telle rencontre miraculeuse, vous avez renforcé votre croyance. Sed dissimilis autem ratio, vous avez négligé les innombrables occasions où, bien qu’ayant pensé à quelqu’un, cette personne n’est pas apparue.

Monsieur Jourdain

—Ai-je fait cela que vous dites ?

Le Maître de Philosophie

—Sans aucun doute.

Monsieur Jourdain

—Tout cela n’était donc que bêtise, superstition et billevesée ?

Le Maître de Philosophie

—C’est évident.

Monsieur Jourdain

—Ah, que je m’en veux d’être sot !

Le Maître de Philosophie

—Mais vous ne l’êtes pas puisque vous souhaitez ne l’être plus.

 

ET DEMAIN, VOUS POURREZ DÉCOUVRIR LA TROISIÈME ET DERNIÈRE SCÈNE COUPÉE : ACTE II – SCÈNE V

2 réflexions au sujet de « Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV) »

  1. « Cela est vrai. Ah l’habile homme que vous êtes ! Et que j’ai perdu de temps  »

    Dans cet acte renversant, Molière met en scène un double biais cognitif de compétition, entre fonction analytique et pulsion de gratification.

    Un dilemme que jamais notre cerveau humain ne pourra surmonter car jamais il ne fut élaboré dans ce but.

    Tant pis.

  2. De mieux en mieux! Comme hier, j’ai tout compris, mais bien sûr c’est parce que c’est écrit en prose et comme mon alter Jourdain je préfère la prose à l’Impair cher à Verlaine. Ça, c’est un biais cognitif à moi, surtout si la prose confirme mes convictions qui n’ont comme chacun le sait aucune élasticité. D’ailleurs, pourquoi se compliquer la vie avec des élastiques? L’élastique peut être parfois très dangereux et pas que pour les doigts. Une pensée élastique peut conduire à la schizophrénie. Croyez-moi!

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