L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (9)

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Résumé : Tandis que l’enquête de Marianne sur les numéros disparus de la rue de Rennes progresse, Roger Ratinet, employé de mairie, initiateur et héros éphémère de l’affaire, est d’humeur bougonne.

9-Qui veut la peau de Roger Ratinet ?  

Où le sens de l’évangile selon Saint Matthieu 18-5 sera révélé. 

Roger Ratinet était d’humeur bougonne. Le lendemain de la fameuse sortie du Conseil Municipal en procession, il avait reçu une note de service signée de la main même d’Anne Hidalgo. Toutes ses fonctions précédentes étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre. Affecté à une nouvelle tâche de la plus grande urgence — recenser tous les crayons, les stylos à bille, les feutres, les blocs-notes et les post-it présents dans les bâtiments de la mairie et les classer par couleur et par degré d’usure — et il ne devait plus quitter l’Hôtel de Ville pendant la durée nécessaire à l’achèvement de l’inventaire que l’on estimait à huit mois minimum. Après l’heure de gloire qu’il avait connue sur la Place Saint-Germain des Prés devant les parapluies les plus importants de la municipalité, il s’était étonné de n’avoir reçu aucune félicitation de qui que ce soit, et de n’avoir été sollicité à aucun moment, par exemple pour mener des enquêtes complémentaires, ou pour donner des éclaircissements sur tel ou tel aspect de la question. Enfin quand même ! C’était pourtant lui qui avait découvert l’affaire. Il estimait qu’on aurait pu lui rendre au moins cette justice. Mais, élevé dans la plus pure tradition républicaine, laïque, gratuite et obligatoire, il n’avait jamais entendu parler de l’Évangile selon Matthieu qui dit : « Malheur à celui par qui le scandale arrive !« . Or, c’était bien par lui qu’il était arrivé, le scandale. Aussi, quand il apprit de la secrétaire du deuxième adjoint au Chef de Cabinet que tous les exemplaires de son rapport avaient été récupérés et mis sous clé dans un endroit que seuls Lubherlu et la Reine-Maire connaissaient, sa frustration atteint un niveau jamais égalé depuis son échec au concours d’accès au poste d’archiviste des relevés d’infraction à la loi du 18 juillet 1881. Son sang ne fit qu’un tour : il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour réfléchir. Sa femme, qui achevait de ranger la vaisselle du petit déjeuner, s’étonna, non pas de son retour précoce à la maison — il était 10h45 — mais de sa mine défaite. Elle le lui fit savoir :

—Roger, lui dit-elle, ce n’est pas que je sois surprise par ton retour précoce à la maison — il est onze heures moins le quart ­— car tu sais que j’en ai l’habitude, mon père ayant été lui-même employé municipal. Mais te voir rentrer dans un tel état — tu me parais tout enchiffrogné(9) —   me fait soupçonner un problème professionnel. Serait-ce encore ce con de Cottard qui te fait des misères ? Ou bien ce crétin de Lubherlu ? Ce ne serait pas cette garce de Cruella, tout de même ?

—Ben…

—Allez, mon gros, raconte à maman.

—Ben…Madame Hidalgo m’a affecté à un nouveau boulot. C’est pas que ce soit pas intéressant :  je vais dans les bureaux, je compte les crayons, les feutres, les post-it, je les répertorie, je vois du monde, je discute, j’apprends plein de trucs… non, tout ça, ça va, ça va …

—Bon, alors quoi ?

—Ben, ça me fait trop de boulot, ça. Je peux plus sortir de la Mairie, moi ! J’aimais bien mon travail d’avant, traverser Paris, faire l’inventaire des plaques de rue, les classer, tout ça…  J’étais libre de mes horaires…

—Ça, on dirait bien que ça n’a pas changé.

—…de mes itinéraires. Maintenant, je suis tout le temps enfermé dans les bureaux. C’est pas bon pour la santé, ça.

—D’accord, c’est pas bon. Mais, y a une prime d’enfermement pour ça. Et aussi les heures de récupération au grand air.

—Encore heureux, quand même ! Mais c’est pas tout.

—Ah ? C’est pas tout ? Écoute, Roger, abrège ! J’ai mon stage de troisième année de macramé, moi. Qu’est-ce qu’il y a qui va pas ?

—Ce qu’il y a, c’est que… Tu te souviens de l’affaire la rue de Rennes, mon enquête, mon rapport, la visite sur place ?

—Tu parles si je m’en souviens. Si tu ne m’en as pas parlé au moins une fois par jour depuis… Enfin, bon… Oui, je m’en souviens. Et j’espère bien que ça va te valoir un avancement, parce que tu sais, moi, j’y arrive plus…

—Eh bien non ! Pas d’avancement !

—Comment ça, pas d’avancement ? Comment ça, pas d’avancement !

—Pas d’avancement. Au bureau, personne ne parle plus de la Rue de Rennes. Mon rapport a totalement disparu. Enterré, mon beau rapport ! Je me demande même si on ne m’a pas donné ce nouveau travail pour être sûr que je ne m’en occupe plus, de la rue de Rennes. C’est vache, non ?

—C’est pas vache, c’est dégoutant, oui ! C’est encore un coup de la Reine-Maire ! Enterrer un beau rapport comme ça ! Avec des photos en plus ! Et te faire compter des crayons ! Non mais ! Mais pour qui elle se prend celle-là ?

—Remarque, moi, ça me plait plutôt, de compter les crayons.

—C’est pas la question, Roger ! Tu ne vois pas que tu es l’objet d’une brimade, d’un harcèlement intellectuel, d’un refus de priorité à l’avancement ? Ah mais, ça ne va pas se passer comme ça ! Et d’abord, pourquoi elle l’enterre, ce rapport ?

—Ah, ça ?…

—Mais parce qu’il la gêne, pauvre innocent ! Ton rapport la gêne, c’est évident. Faut dire qu’un bout de rue qui manque à l’appel, c’est pas glorieux, même pour une mairie écolo-socialiste, ça fait pas vraiment « parti de gouvernement« . Il faut découvrir pourquoi ça la gêne ! Absolument ! Je m’en occupe.

A SUIVRE 

Notes du chapitre 9

(9)             Enchiffrogné : forme archaïque de enchifrené (10)

(10)          Enchifrené : embarrassé du nez, enrhumé

POUR LE CHAPITRE 10, C’EST ICI

 

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