L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (8)

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Résumé : Subodorant un scandale croustillant, le magazine Marianne a chargé une de ses stagiaires, Mlle Éméchant, d’enquêter sur la disparation des quarante premiers numéros de la rue de Rennes. Attention, ça va faire mal… à moins que ça ne fasse pschitt !  

8-L’enquête Éméchant 

Où l’on trouvera regrettable que la rue de Rennes ne traverse pas Neuilly.

Dès le lendemain, elle envoyait son premier rapport à Renaud Dely.

Cher Renaud, voici ce que j’ai tiré du rapport que tu m’as confié :

  • Il manque du côté pair de la Rue de Rennes, les numéros 2 à 46, et du côté impair, les numéros 1 à 39.
  • Ce manque ne fait aucun doute : il est établi par des photos et des témoignages.
  • Le rapport Ratinet ne précise pas depuis quand ces numéros ont disparu, ni s’ils ont réapparu quelque part ailleurs, ni si d’autres disparitions de ce type ont été constatées dans d’autres quartiers de Paris, ou dans d’autres villes, ou à d’autres époques.
  • La disparition d’une partie d’une rue très fréquentée de la capitale pourrait se révéler embarrassante pour l’Hôtel de Ville.
  • Le fait que le rapport qui traite de cette disparition soit considéré comme ultra-sensible et confidentiel confirme son caractère vraisemblablement dangereux pour la Municipalité.

Pour la suite de mon enquête, je compte me rendre en toute discrétion sur place ainsi qu’aux Archives de Paris, aux Archives Nationales, au Musée Carnavalet, au service des Cartes et Guides chez Michelin, et dans les Catacombes. Je pense que tu n’y verras pas d’inconvénient. Et voilà, ça fait juste deux cents mots. Élisabeth Éméchant.

Le jour d’après, elle écrivait :

Cher Renaud,  J’ai pensé que la première chose à faire était de déterminer dans la mesure du possible la date de la disparition. Voici les premiers résultats de mes recherches :

1-Archives Nationales : L’Inventaire Général indique que la rue de Rennes a été créée par décret du 9 mars 1853. Le décret est introuvable.

2-Archives de Paris : Sur le Plan Parcellaire n°132A au 1/500ème de 1860, l’actuelle Place Saint Germain des Prés n’existe pas. L’espace qu’elle occupe aujourd’hui est dénommé Rue de Rennes. À la place des numéros 2, 4 et 6 de la place St-Germain des Prés actuelle, on trouve le 46 rue de Rennes.  Le Plan Parcellaire n°132B au 1/500ème de 1860, sur lequel devrait se trouver la zone qui s’étend de l’église St-Germain des Prés jusqu’à la Seine, et donc inclure le début de la rue de Rennes, est introuvable.

3-Musée Carnavalet : Très joli petit musée.

4-Un article du Petit Journal du 24 septembre 1866 rend compte de l’inauguration de la Place Saint Germain des Prés qui prend la place d’une partie de la Rue de Rennes

5-Cartes Michelin : La première carte Michelin de Paris date de 1923. Sur cette carte, la partie de la rue de Rennes correspondant aux numéros disparus ne figure pas. Les immeubles qui font les angles de la Rue de Rennes avec le Boulevard Saint Germain et la place du Québec portent les mêmes numéros qu’aujourd’hui, c’est-à-dire 41 et 48.

6-Catacombes : la partie des catacombes qui se trouve dans le voisinage de la Place Saint Germain des Prés est fermée au public. L’accès à ces galeries s’effectue par une porte dérobée qui se trouve au fond des toilettes de la brasserie Chez Lipp. La clé en a été perdue lors d’une opération de dératisation pendant l’occupation allemande. En tout état de cause, il y a peu de chances pour que ces galeries condamnées puissent dissimuler une section de rue large de 22 mètres.

7-Deux Magots : le café-croissant coûte 8,10 €

En résumé, les faits établis à ce jour sont les suivants :

1-La rue de Rennes a été créée en 1853.

2-Aucun plan disponible aujourd’hui ne présente la rue dans sa totalité.

3-Le 46 rue de Rennes n’existe plus à partir de 1860. Ce n’est pas une disparition mais un simple remplacement par les numéros 2,4 et 6 de la place St-Germain des Prés.

De ces premiers éléments, je pense pouvoir tirer les premières conclusions suivantes :

  1. Les numéros de la Rue de Rennes qui manquent aujourd’hui ont pu disparaitre en 1860, en même temps que le numéro 46, ou bien entre cette date et 1923, date de la première carte Michelin de Paris.
  2. Ces dates possibles sont cohérentes avec l’hypothèse d’une disparition lors d’un évènement majeur comme le siège de Paris en 1870, la Commune en 1871 ou la première guerre mondiale.

Je vais me concentrer pour le moment sur ces trois hypothèses. Bien à toi. Babette.

A Val d’Isère, bien installé dans le salon de son hôtel devant un excellent whisky japonais et un très joli feu de cheminée savoyard, Renaud vient de finir la lecture des deux messages de Babette la stagiaire.

—Bon sang, dit-il à sa femme qui lit un vieux numéro de Mon Tricot en buvant un jus de goyave, c’est pas un papier qu’elle nous prépare, cette fille, c’est un constat d’huissier. Qu’est-ce qu’on en a à faire du Plan Parcellaire au trente millionième, du décret du 25 brumaire ou de la guerre de 14 ! Y a rien à en tirer, de tout ça. Les catacombes, ça, ça aurait pu être intéressant, mais ça fait pschitt. Ce qu’il nous faudrait, c’est du saignant, du tordu, de détournement de fond. Ah ! J’aurais bien vu quelque chose comme « En 1999, Jean Tiberi, alors Maire de Paris, a vendu pour une bouchée de pain deux cents mètres de la Rue de Rennes à un cousin corse. Celui-ci, actuellement en fuite, les a rétrocédés aussitôt à la Ville de Valparaiso pour la somme de 82.590.390 Francs. » Ou alors, Chirac ! C’est ça ! Il faut qu’elle cherche du côté de Chirac… ou mieux, du côté de Sarkozy. C’est quand même dommage que la Rue de Rennes ne soit pas à Neuilly. On aurait mouillé Sarkozy, que ç’aurait été un bonheur. Enfin… Attendons la suite… Tu veux un autre jus de goyave ? Maurice ? Un autre Yamazaki s’il te plait !

A SUIVRE

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3 réflexions au sujet de « L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (8) »

  1. Ah ben oui, un constat d’huissier, c’est pas du Maupassant, mais tout y est. Je précise aussi que tous les faits rapportés dans les emails de Babette sont exacts (Bon, peut-être pas l’entrée des catacombes). Pour ce qui est de Madame Dély, je ne suis plus très certain de ce qu’elle lisait ce soir là, un vieux numéro de Mon Tricot ou de France-Football.

  2. Trêve de métaphores! Comme beaucoup de ses confrères, ce Renaud est bien de la famille du bousier coprophage. Pour toute information concernant le bousier, consulter Wikipedia qui est très bien documenté.

  3. Pour un provincial, même avec un plan, l’affaire est difficile à suivre, mais gageons que la douce et dévouée Mlle Eméchant va nous tirer l’affaire aussi claire qu’une eau de roche.
    J’ai pas loin d’ici un pote qui est né à Saint Germain, à qui j’ai demandé de suivre l’affaire, et qui se fera un plaisir de me l’éclairer.

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