Désintoxication – 1ère partie

Désintoxication — Première partie

  • Ah ! Bonjour, jeune homme !
  • … ?
  • Ah, oui ! Ça va beaucoup mieux, merci. Aujourd’hui, j’ai pu lire une demi-heure… au moins. Ça n’a pas été facile et ça m’a fichu une belle migraine ophtalmique, mais c’est une vraie victoire. Quand je pense que la semaine dernière, je n’arrivais même pas à lire la carte postale que m’avait envoyée mon beau frère de Montalivet-les-bains ! Non, c’est vrai, ça va mieux.
  • … ?
  • Pour la suite ? Aïe ! Je vous en prie, n’utilisez pas ce mot. Quand vous le prononcez devant moi, c’est comme si vous allumiez une cigarette devant un grand fumeur repenti. On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu, voyons ! Faites attention, s’il vous plait.
  • … !
  • Bon, bon, ce n’est pas grave… Mais de quelle humhum vouliez-vous parler ?
  • Ah ! Ce qui va se passer ensuite !
  • … ?
  • Non, non, je supporte très bien le mot ensuite. Quand même, il ne faut pas exagérer, je ne suis pas atteint à ce point ! Donc, ensuite ? Eh bien mais, je vais sortir d’ici dans quatre ou cinq semaines et, ensuite, je reprendrai peu à peu une vie normale.
  • … ?
  • Eh bien, mais ça veut dire : chez moi, avec ma femme, mes enfants, mes livres…
  • … !
  • Mais si ! Justement ! Avec mon ordinateur, mon iPad, mon iPhone. Ça sera le vrai test de réussite du traitement. J’ai confiance, j’y arriverai. Je peux le faire !
  • … ?
  • Ah, non ! Pas le travail ! Pas tout de suite, en tout cas. Pour ça, il faudra attendre cinq ou six mois, dans le meilleurdes cas. C’est ce que tout le monde dit : il faut au moins six mois. Reprendre le boulot trop tôt, c’est la rechute assurée. Pensez donc ! Imaginez la torture des conversations devant la machine à café ou la photocopieuse, ou même pendant la réunion hebdomadaire de coordination. Mettez-vous à ma place ! Insupportable… Non, le bureau, ce n’est pas tout de suite. Aïe ! D’ailleurs, la Médecine du Travail ne permet aucune réinsertion professionnelle avant cinq mois minimum. Elle est très stricte là-dessus. Elle considère qu’avant ce délai, les sujets en convalescence peuvent encore être contagieux. De toute façon, j’ai droit à huit mois, sans compter les prolongations pour rechute éventuelle, alors…
  • … ?
  • Non, non ! Ma femme et mes enfants savent déjà comment il faudra qu’ils se comportent. Ils ont reçu chacun un petit fascicule adapté à leur sexe et à leur âge. Le modèle illustré pour les moins de cinq ans est un petit chef d’œuvre de délicatesse. De plus, ils participeront à un séminaire une quinzaine de jours avant mon retour à la maison. Je les connais, je suis certain que tout se passera bien.
  • Je vous remercie. C’est très aimable à vous.
  • … ?
  • Comment j’ai attrapé ça ? Eh bien, un peu comme tout le monde, vous savez…
  • … ?
  • En fait, c’est une longue histoire… Mais vous la connaissez, n’est-ce pas ?
  • Vraiment ? Mais c’est celle de l’épidémie du siècle ! Et vous, avec votre métier, vous ignorez ça ?
  • Oui, c’est vrai que vous êtes jeune. Bon, vous avez un peu de temps ? Alors, écoutez-moi bien. Il se trouve que quelques mois avant d’en être moi-même victime, j’avais entrepris de rédiger une monographie sur le sujet. Naturellement, dès que j’ai subi les premières attaques de la maladie, sans que bien sûr je m’en aperçoive, j’ai laissé tomber le projet et j’ai flanqué mes notes au fond d’un tiroir. Je ne les ai pas relues depuis. D’ailleurs, j’en aurais été bien incapable. Mais il m’en reste quelques souvenirs. Voilà :
    Sans remonter jusqu’aux Romains, Balzac ou Eugène Sue avaient déjà…
  • … ?
  • Balzac et Sue ? Des écrivains du XIXème siècle… Mais ne prenez pas cet air de volatil interloqué. Bon, nous allons sauter Balzac et consorts et passer directement à l’ère de la télévision et, plus avant encore, aux années quatre-vingt, avec l’apparition de Dallas. Ah ! Je vois que ça vous dit quelque chose, Dallas, l’univers impitoyable et tout ça. Bon, eh bien, le département psychiatrique de l’Institut Pasteur considère que Dallas a constitué le premier agent infectieux, celui qui a initié cette épidémie. Bien sûr, quelques années auparavant, il y avait eu des signes précurseurs avec « Les Incorruptibles » et « Belphégor », mais rien de grave, si bien que leur nocivité potentielle était restée totalement ignorée…
  • … ?
  • Écoutez, si vous m’interrompez tout le temps, on n’y arrivera jamais. D’autant plus que l’heure de ma piqure approche. Disons que c’était l’équivalent des « Experts Miami » et d' »Engrenages ». Mais c’est sans importance. Donc, c’est vraiment avec Dallas que tout a débuté. Ce que je veux dire, c’est que son heure de passage a commencé à conditionner les horaires de vie des amateurs et que les supputations sur l’avenir des personnages ont pris de plus en plus de place dans les conversations en famille et entre collègues. Bref, il est de fait que c’est dans les années quatre-vingt que Dallas est entré dans la vie des gens. Pas de tous les gens bien sûr, car pour cela il fallait, premièrement, avoir la télévision et, deuxièmement, s’intéresser aux aventures amoureuses et financières d’une bande de riches texans affublés d’étranges coiffures et de larges chapeaux. Mais ça laissait quand même beaucoup de monde exposé. Je dois dire que, moi-même, je me suis toujours fait une fierté de n’avoir jamais vu un seul épisode de … Aïe ! aïe ! aïe !

Le patient montrant des signes évidents de fatigue, nous nous trouvons dans l’obligation d’interrompre cet entretien qui, nous l’espérons, pourra reprendre dès demain matin.  

ET DEMAIN, LA SUITE ET LA FIN


 

Une réflexion au sujet de « Désintoxication – 1ère partie »

  1. Aie! Aïe! Aïe! Demain à la télé c’est aussi la série Windsor. Va encore falloir se battre à la maison pour avoir la télécommande.

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