Les Fauvettes migratrices

Morceau choisi
Le texte qui suit est une traduction non autorisée et bénévole de « The Migrating Warblers », une deuxième petite fable de David Sedaris(*), extraite de « Squirrel Seeks Chipmunk, a modest bestiary »- 2010 – Little & Brown, publishers

 Les Fauvettes migratrices

La fauvette jaune racontait souvent qu’elle allait très bien jusqu’à ce qu’elle atteigne Brownsville. « Alors – bam ! »disait-elle à ses amis. « Je ne sais pas si c’est l’air ou quoi, mais à chaque fois que nous passons au-dessus dans notre migration, il faut que je m’arrête pour vomir mes tripes et boyaux. »

« Et elle le fait, » disait son mari en riant.

« Une heure ou deux de repos, c’est tout ce dont j’ai besoin, mais est-ce que ce n’est pas bizarre ? Ce n’est pas Olmito ou Bayview ou Indian Lake, c’est Brownsville. Brownsville à chaque fois. »

Les oiseaux auxquels elle parlait tentaient de prendre un air compatissant, ou, au mieux, intéressé. « Hmmmm », disaient-ils, ou bien, « Brownsville, je crois que j’ai un cousin qui vit là-bas. »

Depuis la pointe sud du Texas, le couple volait au-dessus du Mexique pour entrer ensuite en Amérique Centrale. « Ma famille a passé l’hiver au Guatemala aussi loin que je puisse me rappeler », expliquait la fauvette. « Chaque année, réglés comme des horloges, nous arrivons par dizaines de milliers – mais est-ce que vous croyez qu’un seul de ces oiseaux hispanophones se soit donné la peine d’apprendre l’anglais ? Jamais de la vie ! »

« C’est vraiment terrible, » disait son mari.

« Oui, et drôle aussi », insistait sa femme. « Terrible et drôle. Comme ce jour où j’ai demandé un renseignement à un petit oiseau Guatémaltèque, j’ai dit, « Don day est tass las grandays mose cass de cab eyza ?« 

A ce moment, ses auditeurs inclinaient la tête, désorientés et pas qu’un peu impressionnés. « Attendez une seconde, vous parlez ce truc ? »

« Oh, j’en ai piqué quelques notions, » disait la fauvette avec désinvolture. « Je veux dire, enfin, comment faire autrement ? Je crois que j’apprends plutôt vite. C’est du moins ce qu’on m’a dit. »

« Elle est terrible en langues, » se vantait son mari, et sa femme levait une aile en signe de protestation : « En fait, pas toujours. Dans ce cas particulier par exemple, je pensais avoir demandé où étaient les grosses mouches à chevaux. Une question censée, seulement au lieu de cob ayo, qui veut dire « cheval », j’avais dit cab eyza. Ce qui fait qu’en réalité j’avais demandé ‘Où sont les grosses mouches à têtes ?’ « 

Pensant que c’était la fin de l’histoire, ses auditeurs hochaient la tête dans un rire poli. « Des mouches à têtes, oh, ce que c’est drôle ! »

« Mais non, attendez, » disait la fauvette. « Alors l’oiseau Guatémaltèque fait un geste pour que je le suive à travers les fourrés. Je le suis, et là dans le champ il y a, genre, trois cents têtes en train de pourrir au soleil de l’après-midi. Chacune avec cinquante mouches dessus. Et des grosses, je vous assure, de la taille d’un bourdon, chacune d’entre elles. »

« Oh mon Dieu » disaient les auditeurs ; « Des têtes pourries couvertes de mouches ? »

« Oh, ce n’était pas des têtes d’oiseaux, » les rassurait la fauvette. « Elles appartenaient à des humains, ou elles leurs avaient appartenu, en tout cas. La chair boursoufflée, les cheveux emmêlés avec des trucs visqueux dedans. Je ne sais pas ce qu’ils avaient fait des corps, brûlés, peut-être. Et puis ils avaient utilisé les têtes pour faire un mur. »

« En réalité, on aurait plutôt dit un comptoir, » dit son mari.

C’était vraiment un mur, s’il en avait jamais existé un, mais qu’est-ce que vous pouviez faire, demander à tout le monde de se boucher les oreilles pendant que vous et votre ridicule conjoint — quelqu’un qui n’avait même jamais vu un comptoir si ce n’est en photo — vous criez dessus pendant une demi-heure ? Non, le mieux était de laisser filer.

« Alors nous voyons ce mur, ce comptoir, si on veut, fait de têtes humaines, et je suis sur le point de dire, ‘Cet endroit sent mauvais comme le diable,’ mais ce que je dis vraiment, c’est… » Et là, grognant de rire, elle passait le flambeau à son mari.

« Ce qu’elle a vraiment dit à ce petit oiseau Guatémaltèque, c’est ‘ le diable me sent à mon endroit’. Incroyable, non ? Ma femme, Mesdames et Messieurs, ou, comme nous aimons l’appeler au sud de la frontière, ‘l’endroit qui pue de Satan ! »

Les auditeurs éclataient de rire, et les fauvettes, mari et femme, jouissaient de la sensation d’avoir conduit un auditoire exactement là où ils voulaient. C’était la récompense pour avoir passé trois mois par an dans un pays inférieur. Et quand la lumière retombait, quand les rires jaillissaient et fusionnaient harmonieusement en une chanson harmonieuse, ça compensait presque toutes les épreuves — les gastro-entérites, par exemple, les moments où, au lieu de vous rapprocher de votre conjoint, les étrangetés d’une culture différente vous faisaient vous sentir encore plus distants, méprisables et solitaires.

Revenues dans leur élément, les deux fauvettes étaient une machine bien huilée. « Si vous voulez rire, essayez de leur faire effectuer un travail là-bas, » disait le mari, ouvrant la porte à leurs désopilantes histoires d’indigènes paresseux, comme ils sont maladroits, arriérés et superstitieux. Cela soulevait la question de « Et d’abord, pourquoi y aller ? Pourquoi pas l’hiver en Floride, comme tout le monde ? » Les fauvettes expliquaient alors que malgré l’incompétence, malgré la barrière de la langue et les têtes coupées, l’Amérique Centrale était, à sa manière, magnifique.

« Et bon marché, » ajoutaient-ils. « Bon marché, bon marché, bon marché. »

P.S. Si vous voulez relire la fable de Sedaris « Le Crapaud, la Tortue et le Canard » que j’ai déjà publiée ici, cliquez donc ICI

ET DEMAIN, UN TABLEAU DE SEBASTIEN

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