Les hommes de la Palette

Couleur café 7
Les hommes de La Palette
Café Le News, rue d’Assas.        A Jean-Bernard.

Je m’assieds devant un café pour une fois sans croissant, car je dois déjeuner avec Thomas dans une demie heure au Parc aux Cerfs. J’ai pris avec moi les Souvenirs Personnels de Joseph Conrad que j’ai achetés hier sur le conseil du Masque et de la Plume.

Quand je suis entré dans le café, il ne restait plus qu’une table libre, entre un groupe de trois étudiants (trois étudiants, trois ordinateurs) et un homme de trente ans à Mac Book Air, iPhone, catogan et écouteurs enfoncés dans les oreilles. Le sac à ordinateur du bonhomme était posé sur la table libre. Je lui ai demandé si le sac lui appartenait, ce qui était évident, et si la table était libre. Sans daigner répondre, il a enlevé son sac de mauvaise grâce.
J’essaye de ne pas le détester tout de suite.

Les trois étudiants, (Fac de Droit ? École Alsacienne ?), discutent de leurs cours et tapent de temps en temps sur leur clavier. Ils ne me dérangent pas. Ce n’est pas le cas du catogan, dont les écouteurs laissent passer à l’extérieur ce bruit rythmé de cigales, révélateur d’une musique en tube et d’une destruction prochaine des tympans. Le rythme des cigales s’accélère et le catogan commence à le marquer en tapant de sa grosse botte de motard désarçonné sur le carrelage. Impossible de continuer à lire les souvenirs de mon cher Conrad.
J’échange avec l’un des étudiants un regard de connivence attristée.

Il faudra un jour que j’arrive à me défaire de l’habitude que j’ai de juger les gens sur ma première impression de leur aspect ou de leur attitude. Comme disait l’autre : “Méfiez-vous de la première impression, c’est souvent la bonne” (Jules Renard ? Talleyrand ?).
Cette résolution fumeuse que je viens de prendre pour la centième fois me fait penser à ces clients d’autrefois au bar de La Palette.

La Palette ! Cette brasserie a résisté jusque dans les années 80 avant d’être remplacée par un débit de viande à l’enseigne d’un hippopotame rigolard et latin. Mais à l’époque de mon enfance puis de mon adolescence, nous allions souvent en famille dans cette brasserie parce qu’elle était plus confortable et moins bruyante que les autres du quartier Montparnasse, Coupole, Dôme ou Rotonde.  La salle n’était  pas très grande et restait tranquille à toute heure. Les banquettes n’étaient pas en moleskine mais en velours rouge et les murs n’étaient pas couverts d’affiches de spectacles mais de tableaux à vendre. Le patron, monsieur Belle, que mon père appelait “le croquemort”, nous accueillait avec son air triste et respectueusement commercial. Adolescence passée, j’ai continué à fréquenter ce restaurant, à deux avec mon père, ou seul, ou avec une amie, mais jamais ailleurs qu’au bar où régnait toujours André le barman.  Martiniquais ou guadeloupéen, il avait le teint pâle. Il portait une veste blanche toujours immaculée et un nœud papillon noir. Nous commandions toujours le même plat, le steak tartare, qu’ André préparait très cérémonieusement. Il maniait la fourchette et la cuillère, la salière et la poivrière, le Tabasco, la sauce Worcester et la bouteille de Cognac avec de grands gestes emphatiques de barman de cinéma, tout en conversant avec la clientèle de sa voix grave, posée et respectueuse comme celle d’un maître d’hôtel d’aristocrate anglais.
Ses tartares étaient excellents. En général, nous les accompagnions de quelques demis à la pression et les faisions suivre de superbes meringues chantilly. Je n’ai jamais retrouvé de tartares ni de meringues semblables.  Au plaisir de ces deux plats, toujours les mêmes, s’ajoutait celui d’être reconnus et traités par André comme des habitués de tous les jours.

Au bar de La Palette, il y avait d’autres habitués, plus assidus. Deux ou trois femmes venaient seules ou par deux, en général pour prendre l’apéritif. Parfois un peu voyantes, je me demandais si elles venaient de la rue Delambre, plus célèbre à l’époque pour ses bars à filles que pour son magasins de piles, aujourd’hui disparu. Trois ou quatre hommes aussi étaient là, à chaque fois que nous y étions nous mêmes. Ils jouaient au 421 en prenant l’apéritif, ils déjeunaient ou dînaient, seuls ou à deux, quelquefois avec une femme. Ces hommes étaient plutôt corpulents sans être vraiment gros. Certains avaient des mines d’anciens boxeurs. Ils avaient l’air d’avoir tout leur temps. Ils ressemblaient à Paul Frankeur et à Lino Ventura.

Dans la famille, nous avions convenu que ces hommes étaient des sortes de gangsters ou de souteneurs qui avaient élu La Palette comme quartier général, d’où ils pouvaient commodément surveiller leur répréhensible commerce. Nous avons propagé cette version pendant très longtemps. Et puis un jour, bien des années plus tard, Jean-Bernard est allé déjeuner au bar de La Palette. En discutant avec le barman qui avait succédé à André, il a appris que ces hommes étaient des commerçants très honorables du quartier, assureur, pharmacien, médecin, avocat…

Le journaliste de “L’homme qui tua Liberty Valance” clôt le film avec cette réplique devenue célèbre: “Quand la légende est plus belle que les faits, imprimez la légende…”
C’est pourquoi, chroniqueur novice, j’hésite encore à imprimer cet aveu destructeur de légende.

Note :
Créée en 1955, La Palette a cessé son activité en 1987. Un Hippopotamus est venu prendre rapidement sa place, pour fermer définitivement il y a deux ou trois ans. Il a été remplacé par un autre restaurant de viandes, Bleu- Grill Français, à la désespérante façade rouge vif.

2 réflexions au sujet de « Les hommes de la Palette »

  1. Vous n’avez pas honte de me faites saliver avec vos tartares worchester et goulachs hongrois, moi, l’exilé qui grossit à vue d’œil rien qu’en rêvant de la ‘bonne bouffe’ (expression québécois pour désigner la fine cuisine de cousins trop fins) du continent qui m’a perdu et de mes ancêtres disparus!

  2. La lecture fait ressentir toutes sortes de sentiments, d’imaginations, de rêves, etc., et parfois de la nostalgie quand elle rappelle de bons moments passés. J’ai déjà eu l’occasion de mentionner ce mot, nostalgie, en commentant le récent “J’ai dix ans”. Cette fois encore je pourrais le mentionner car, proche de La Palette, boulevard du Montparnasse à côté du Sélect, en face de La Coupole, se tenait un petit restaurant avec quelques tables de bistro sur le trottoir, et qui s’appelait Le Patrick. Dans les années 50 début 60, mes parents aimaient y déjeuner surtout le Dimanche (avec moi seul vers la fin), non pas à cause du nom de ce restaurant ce qui aurait pu me flatter, mais parce qu’il était sympathique, tenu par un ami et client de mon père, émigré hongrois au nom de Monsieur Keller, et servait une excellente cuisine notamment un délicieux goulasch. Si je n’y ai jamais repéré d’hommes suspectes comme ceux de La Palette, cependant, il y avait tous les Dimanche, à la table du coin côté boulevard, déjeunant gaiement et sans se priver, quatre péripatéticiennes d’un âge mûr, au look très bourgeoises avec leurs manteaux de fourrure, et qui le repas terminé partaient au boulot hardiment sur leur territoire de chasse qui se situait à l’angle du boulevard Raspail et de la rue Bréa, sous l’œil en coin de Balzac. Des concurrentes de celles de la rue Delambre en quelque sorte. Merci à Philippe d’avoir fait ressurgir ces souvenirs. Le Patrick n’existe plus de puis longtemps malheureusement. Sinon, j’y serait retourné incontinent.

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