Archives mensuelles : décembre 2017

Une semaine aux Seychelles – 4

Quatrième partie : Queue de poisson

Je passai toute la journée sur les petites routes en lacets de l’ile, ravi par le son clair et joyeux du moteur de la Mini-Moke et l’agréable sensation de jeunesse et de liberté que donne l’absence de portes et de fenêtres. Je m’arrêtais sur des surplombs pour regarder dix mètres plus bas l’océan se fracasser sur les rochers, je prenais à la volée des petits chemins de sable couverts de palmes desséchées pour atteindre des plages étroites et désertes où la pente de sable blond était battue sans arrêt par des vagues tellement brutales que je n’osais pas m’y baigner. Un peu plus loin, je déjeunai à l’ombre d’une toile tendue sur la petite terrasse d’une baraque en bois plantée de travers entre les coques retournées des bateaux de pêcheurs. Je m’offris même un bain de mer et une sieste sous les cocotiers. Vers cinq heures, fatigué, brulé par le sel et le soleil, j’étais de retour à mon hôtel. Une nouvelle chambre m’y attendait. Sa terrasse donnait directement sur l’océan. Une bouteille de champagne dans une vasque en argent remplie de glace et une corbeille de fruits « avec les compliments de la direction » trônaient sur la table basse devant la baie vitrée.

Ce fut une excellente journée, et je la recommençai le lendemain.

Je vous avais bien dit que ce voyage n’était pas comme les autres.

Le lundi matin, nous nous retrouvâmes tous dans la salle du conseil d’administration de la conserverie. Il y régnait Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles – 4 

Princesse palatine : 4- Le duc de Bourgogne

Princesse palatine : 4- Le duc de Bourgogne 
Si vous ne savez plus très bien qui était la princesse palatine, reportez-vous à la note de bas de page (4). Sinon, lisez directement cet extrait de sa correspondance.

7 février 1709
Marly

Le duc de Bourgogne (1) et le duc de Berry (2) ont été élevés ensemble et de la même manière, mais ils sont d’humeur très différente. Le duc de Berry n’est pas du tout dévot, il n’a de considération pour rien au monde, ni pour Dieu ni pour les hommes, aucunes maximes ; il ne se soucie de rien dépourvu qu’ils se divertissent, n’importe comment, tout est bien pour lui. Voici d’ailleurs quelles sont ses divertissements ordinaires : chasser, jouer aux cartes, parler avec des jeunes femmes qui n’ont pas le sens commun et bien manger, c’est là tout son plaisir. J’avais oublié les glissades sur la glace ; cela en fait partie aussi.

Mon fils (3) est d’une tout autre espèce. Il aime la guerre et s’y entend ; il n’aime pas tirer des coups de fusil, ni jouer, ni chasser, mais il aime tous les arts libéraux et par-dessus tout la peinture… il s’amuse à distiller ; Il aime à la conversation : il ne cause pas mal. Il a fait de bonnes études et sait beaucoup de choses, car il a une bonne mémoire il aime la musique et les femmes. Pour ce dernier article, je voudrais qu’il s’y adonnât un peu moins, car il se ruine lui et ses enfants, et cela l’amène souvent à fréquenter trop mauvaise compagnie.

Notes

1-Le duc de Bourgogne (1682-1712), petit-fils de Louis XIV
2-Le duc de Berry (1686-1714), petit-fils de Louis XIV
3-La forme de cette lettre de la Princesse Palatine conduirait à penser qu’après avoir parlé du duc de Berry, elle va ensuite décrire le duc  de Bourgogne (1682-1712). Pourtant, elle écrit : « Mon fils est d’une tout autre espèce. » Or, le duc de Bourgogne (1682-1712) n’est pas son fils mais celui de Louis de France, fils ainé de Louis XIV. Son fils, c’est Philippe d’Orléans (1674-1723), celui qui deviendra régent de France à la mort de son oncle Louis XIV.  C’est bien de lui qu’elle parle quand elle dit qu’il est d’une tout autre espèce… Obscurité étonnante chez cette princesse-écrivain dont le style était particulièrement précis. Quelqu’un pourra-t-il m’expliquer ?
4-Lorsqu’elle arrive d’Allemagne à la Cour de Louis XIV en 1672 en tant qu’épouse du frère du Roi, Elisabeth-Charlotte du Palatinat a 20 ans. Par son mariage, cette princesse palatine devient Madame, duchesse d’Orléans. Voici le portrait qu’en faisait Saint-Simon :
« Madame tenait beaucoup plus de l’homme que de la femme ; elle était forte, courageuse, Allemande au dernier point, franche, droite, bonne, bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières ; petite au dernier point sur tout ce qui regardait ce qui lui était dû : elle était sauvage, toujours enfermée à écrire, dure, rude, se prenant aisément d’aversion ; nulle complaisance, nul tour dans l’esprit, quoiqu’elle ne manquât pas d’esprit ; la figure et le rustre d’un Suisse; capable avec cela, d’une amitié tendre et inviolable. »

 

ET DEMAIN, FIN DE LA SEMAINE AUX SEYCHELLES : UNE QUEUE DE POISSON

Une semaine aux Seychelles – 3

Troisième partie : Room service

Le lendemain de ma rencontre nocturne avec ce rat d’hôtel était un samedi. Les prochaines opérations d’expertise n’auraient lieu que le lundi suivant, ce qui me laissait tout un week-end pour me remettre. J’avais parfaitement conscience que mon hôtel n’était pour rien, ou pour pas grand-chose dans la présence d’un rat dans ma chambre. On imaginait facilement en effet que celui-ci, entré sans effraction par la baie entr’ouverte, avait exploré la pièce à la recherche de nourriture — contrairement à l’homme, le rat ne pense qu’à ça ; le reste, il le fait fréquemment mais machinalement, sans y penser — jusqu’à ce que, surpris par notre entrée, il se précipite dans la salle de bain et ne trouve rien de mieux pour se cacher que la cuvette des WC. Cette erreur grossière devait, je crois, lui être fatale. A y bien réfléchir, et me connaissant, s’il avait fait front, il aurait conservé une chance notable de s’en sortir, mais voilà…

Donc, l’hôtel n’était pour rien dans ma mésaventure, je le savais. Mais je me dis qu’une petite séance de protestation auprès de la direction pouvait être amusante et, pourquoi pas, source d’avantages. Au matin, je pris donc tranquillement mon petit déjeuner au bord de la piscine, puis je me rendis à la réception. C’était l’heure à laquelle les vacanciers s’y réunissent pour se renseigner sur la température de l’eau, la présence de requins, les cours de Tai Shi et les locations de voitures ou de catamarans. J’attendis sagement mon tour, puis, au moment de Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles – 3 

Une semaine aux Seychelles – 2

Deuxième partie : Jacob Delafon et le penseur

Il y a deux jours, juste avant une longue digression sur les voyages d’affaire dans laquelle je vous expliquais d’une façon, je dois dire, très vivante que, même quand ils ont pour cadre des destinations réputées, ces déplacements professionnels sont loin d’être des parties de plaisir, je vous avais déclaré que je me souvenais d’un voyage aux Seychelles.

Eh bien, justement, ce voyage aux Seychelles n’avait pas été comme les autres.

Nous étions tous partis de Paris pour une expertise judiciaire à Victoria, la capitale des Seychelles. Peu importe pour le moment de connaître le litige qui la justifiait et peu importe de savoir quel rôle je devais y tenais tenir ; ce qu’il faut savoir, c’est que tout cela devait se passer dans une conserverie de poisson de Port-Victoria. Une expertise judiciaire dans une ile réputée paradisiaque, ça justifie que beaucoup de monde participe. Nous étions donc huit à faire le déplacement, fabricants, assureurs, avocats et experts. L’Expert judiciaire avait décidé de prendre son temps. Il pensait qu’une une bonne semaine sur place serait nécessaire pour procéder à ses opérations : discuter, démonter, expliquer, vérifier, remonter, discuter encore, essayer une fichue machine qui fonctionnait mal, ou ne fonctionnait pas ou qui ne plaisait plus au conservateur de poisson, voilà qui justifiait bien une semaine. En fait, nous eûmes pas mal de temps libre.

J’avais commencé par changer d’hôtel. Avec ses sept étages au-dessus d’un océan sans plage, presque entièrement refermé sur sa piscine, celui dans lequel une chambre m’avait été réservée était très loin de l’idée que je me faisais d’un séjour dans l’océan indien. Après deux nuits troublées par des clients aux gros bras tatoués qui sautaient dans l’eau en hurlant, leur bouteille de bière à la main, je trouvais un hôtel plus conforme à mes rêves. J’y arrivai vendredi en fin d’après-midi. Une longue allée de cocotiers conduisit mon taxi jusqu’à un large bâtiment ouvert sur tous les côtés. Le toit pentu était couvert en bardeaux de bois.  Deux marches me menèrent sur un parquet sombre et luisant jusqu’au comptoir de réception où une jolie indienne consulta mon passeport tout en me faisant la conversation en français. Le vent du soir traversait la tiédeur du hall en faisant doucement osciller les feuilles des citronniers en pot. Quelque chose dans l’air faisait penser que l’océan n’était pas loin, là-bas, derrière les arbres. A peine audible, le Clair de Lune de Debussy coulait des hauteurs du plafond. C’était l’hôtel qu’il me fallait. On avait justement une chambre pour moi, on allait me faire accompagner car il fallait traverser les jardins.

Je suivis un gros homme en bermuda beige et Lacoste turquoise qui se dandina devant moi en portant ma valise à travers les rangs de cocotiers jusqu’à une construction qui se détachait dans la lumière du soleil couchant. Semblable en plus petit à celui de la Réception, le bâtiment devait abriter quatre ou cinq chambres. Une pancarte en bois gravé, artistiquement plantée de travers dans la pelouse, indiquait que nous étions devant le « Barbaron’s ». L’homme ouvrit la porte B1 et me précéda dans un escalier d’une dizaine de marches qui menait à la chambre. A travers les jambes de mon porteur, dans une demi-pénombre, je voyais le plancher, une table basse et, derrière, un large rideau sombre qui s’agitait doucement, sous l’effet d’un courant d’air sans doute. Il occultait presque entièrement une baie vitrée. Quand je parvins au milieu de l’escalier, en contre-jour, je crus voir une forme, une ombre, je ne sais quoi, passer dans mon champ de vision au ras du sol. L’employé traversa la chambre et, d’un geste presque théâtral, il ouvrit largement le rideau et se retourna vers moi en souriant, fier de me faire découvrir la vue qui s’offrait à moi : quelques cocotiers, une bande d’herbe tropicale, trois ou quatre chaises longues sous des parasols, une bande de sable blond, et au-delà, la mer, l’Océan Indien en majuscules, ses vagues, ses bleus, ses verts… C’était parfait. L’homme ferma la baie vitrée, me montra la salle de bain, le minibar, et la corbeille de fruits exotiques. Il m’expliqua la commande de l’air conditionné puis se retira sans attendre que j’aie fini de fouiller mes poches pour y trouver un billet. C’était parfait.

La soirée le fut aussi. Je pris un bain rapide dans les vagues puissantes de l’océan avant d’aller me jeter dans la piscine. Je m’habillai, passai au bar où je bus un Whisky-Perrier en écoutant le pianiste enchainer un mélancolique « As time goes by » après un « Clair de Lune » très sensible. Sur le papier de l’hôtel, je commençai à écrire les premières lignes traditionnelles de mon futur rapport : « Suite à la mission qui nous a été confiée par la Compagnie X, nous nous sommes rendus à Port Victoria dans l’île de Mahé (Seychelles) afin de …« . Je dinais lentement d’un rougail à la sauce tomate en buvant du vin d’Afrique du Sud, totalement absorbé par la lecture de « Notre agent à la Havane« . J’avais choisi ce livre à Roissy à cause du climat de Cuba, que je pensais semblable à celui des Seychelles. Ensuite, je retournai au bar écouter le pianiste, mais il avait été remplacé par trois Antillais qui tapaient langoureusement sur des bidons sous la Lune. J’allais donc me coucher et je m’endormis rapidement sur Graham Greene. La prochaine réunion n’aurait lieu que le lundi matin. J’avais tout le temps de ne rien faire. C’était parfait. La soirée avait été parfaite.

La nuit ne le fut pas.

Les piments dont on m’avait assuré qu’ils ne devaient relever que très gentiment la sauce tomate de mon rougail ne devaient pas être aussi gentils que ça. Je m’éveillai brusquement en sueur et mal à mon aise. J’éprouvais intensément le besoin de me rendre aux toilettes. Il devait être deux heures du matin. Je traversai rapidement la chambre dans la faible clarté qui venait de la baie vitrée. Je m’assis sur le siège de style Jacob-Delafon et je me sentis rapidement beaucoup mieux. Pourtant, je restai longtemps ainsi, dans la pénombre, dans la position du penseur. Ce n’est pas pour rien qu’on a donné ce nom à cette fameuse pose de la statue de Rodin. Elle est rassurante, assez confortable et incite effectivement à la réflexion. Je réfléchissais donc aux choses de la vie. Quelle heure était-il à Paris ? Y aurait-il de la neige à Noël ? De temps en temps, sans me lever, je faisais couler l’eau de la chasse. Je finis par retourner me coucher, mais quelques minutes plus tard je revins sur le siège et repris le cours de mes pensées. Faut-il encore croire à l’existence des piments doux ? Et Dieu dans tout ça ? Je me relevai enfin, tirai une dernière fois la chasse d’eau et me rendis jusqu’au lavabo. Quand j’allumais la lumière pour observer dans le miroir l’effet des piments sur mon état général, j’aperçus du coin de l’œil une masse sombre qui surnageait au fond de la cuve des toilettes que je venais de quitter. Je tirai à nouveau la chasse. La masse tournait et roulait dans la trombe d’eau que j’avais déclenchée. Elle s’agitait encore bien que toute l’eau du réservoir se soit écoulée. Je regardais mieux : à moitié immergé, au fond de la cuvette, il y avait un rat. C’était un rat de taille moyenne, pas un rat énorme, pas un de ceux qu’on voit quelque fois la nuit longer un caniveau dans un quartier désert. Mais c’était un rat, un vrai. L’eau dans laquelle il s’agitait le rendait bien noir et bien luisant, très antipathique. Il griffait la porcelaine pour tenter de remonter la pente. Puis il s’immobilisait pour me regarder d’un petit œil torve avant de reprendre sa tentative d’escalade. Instinctivement, je m’étais reculé d’un bond hors de sa vue. Je réalisais que je venais de passer de longue minutes assis, nu, confiant, au-dessus de cette méchante petite gueule de rat. Je frissonnais de dégout et de peur rétroactive dans la tiédeur tropicale. Je me glissai le long du mur pour atteindre la cuvette sans croiser le regard de la bête. Je fis tomber le rabat de la lunette sur le siège, allais chercher ma valise dans la chambre et revins la poser dessus. J’étais sauvé.

Sauvé, certes, mais très énervé. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais je me rappelle très bien m’être habillé entièrement avant de m’allonger sur mon lit. J’eus beaucoup de mal à me rendormir et ce n’est qu’après avoir vidé sur de la glace et bu lentement aux frais de la princesse deux petites bouteilles de Johnny Walker que j’y parvins enfin. Quand je vous dis qu’il y a de bons moments dans les voyages d’affaire.

Je continuerais bien mon histoire avec la fabrication des boites de conserve, mais là, il est tard. On verra ça un autre jour. Non, inutile d’insister : un autre jour.

A suivre…

ET DEMAIN, UN BIDON DE L’ART