Archives mensuelles : avril 2017

La poursuite inexorable

J’ai sauté dans ma décapotable grand sport. Elle a démarré presque aussitôt. En moins d’une seconde, j’avais vérifié les cadrans : niveau de kérosène OK, altimètre OK, pression des pneus OK. J’ai jeté un coup d’œil sur les contacteurs : éjection, mitrailleuse, écran de fumée, tous étaient en position d’attente. La radio jouait très fort une sorte de valse ou de polka. Tout allait bien. J’allais réussir à échapper à Malevitch. Je me glissai dans la circulation, juste derrière une ambulance et je me détendis un peu en m’enfonçant dans mon siège. Encore une mission réussie…

Je levai la tête. Au-dessus de moi, légèrement sur l’arrière, un hélicoptère me survolait. Ses pales semblaient tourner en silence. Je pouvais voir le pilote qui se penchait au dehors par la portière ouverte et qui m’observait en ricanant. Malevitch, c’était Malevitch ! Son visage grimaçant était éclairé alternativement en rouge et en vert par les feux clignotants de l’appareil. Malevitch allait tirer, c’était certain et, à cette distance, il Continuer la lecture de La poursuite inexorable 

Le Pingouin

Dessin paru fin 2012

Cela fait six mois que vous êtes sur écoute téléphonique. Devant la fadeur de vos propos et l’absence totale d’intérêt de vos conversations, nous avons décidé d’ouvrir une enquête pour déterminer les moyens de pression que vous avez exercés ou qu’on a exercé en votre faveur pour que vous ayiez pu accéder à un poste , somme toute, assez important. Nos enquêteurs se présenteront lundi à 15 heures.

Papy dans l’métro

Allez, c’est décidé ! Je prends le RER !
Cité Universitaire
C’est quand même bien pratique, je me dis, le Métro.
Denfert-Rochereau
J’ai même trouvé un siège, déplié mon journal,
Port-Royal
Mais je l’ai vue monter : mon souffle s’est fait court
Luxembourg
On aurait dit un ange qu’aurait perdu ses ailes
Saint-Michel
Au milieu des humains, perdu, l’ange pleurait
Châtelet 
A la station suivante, elle pleurait encore
Gare du Nord 
Elle ne me voyait pas dans sa désespérance
Stade de France
Je l’aurais bien aidée dans sa terrible épreuve
La Courneuve
Mais il était trop court, bien trop court ce trajet
Le Bourget
Pour ôter le chagrin de son cœur aux abois
Aulnay-sous-bois
Et puis j’avais déjà dépassé ma station
Parc des expositions 
J’allais m’faire engueuler, c’est sûr, par Marie-Paule
Charles de Gaulle

Flaubert au travail

Morceau choisi

Voici un les 5 versions de travail et la version définitive d’un très court extrait de Madame Bovary. Dans ce passage, Flaubert décrit le panorama de la ville de Rouen découvert par Emma Bovary lorsqu’elle se rend à Rouen pour y rejoindre son amant Léon Dupuis.
L’examen des six versions de ce qui n’est que l’un des paragraphes qui compose la description de ce paysage met en évidence l’ampleur du travail de réécriture, de dilatation puis de condensation  auquel se livrait le grand Gustave avant de se montrer satisfait.

1

Toute la ville apparaissait.

Descendant en amphithéâtre, noyée dans le brouillard… Entre deux lacs, le champ de Mars, lac blanc à gauche, et la prairie de Bapaume à droite, tandis que, du côté de Guivelly, les maisons allaient indéfiniment jusqu’au môle, à l’horizon qui remontait. La rivière pleine jusqu’au bord. Sa courbe. Les bateaux dessus. Forêt de mâts rayant le ciel gris dans hauteur de bord, aplatis, étant vus à vol d’oiseau et avec une immobilité d’estampe. Les îles sans feuilles comme de grands poissons noirs arrêtés….

 

On longeait un grand mur, et la ville entière apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre jusqu’au fleuve et perdue dans le brouillard, elle semblait resserrée entre deux lacs, le champ de Mars à gauche qui était blanc, et la prairie de Bapaume à droite, qui était verte, tandis qu’elle s’étalait (s’élargissait) au-dessous et peu à peu s’éparpillait inégalement, elle se répandait en filets, comme de grandes rainures jusqu’à l’horizon, traversée par une barre d’un livide sombre : la forêt des sapins. Ainsi vue d’en haut et presque à vol d’oiseau (d’horizon), la Seine, pleine jusqu’au bord, arrondissant sa courbe, semblait ne pas couler. Les navires tassés contre les maisons avaient l’air aplatis sur l’eau, et leurs mâts, comme une forêt d’aiguilles, perçaient le ciel gris avec une immobilité d’estampe, et les longues îles sans feuilles semblaient çà et là sur la rivière de grands poissons noirs arrêtés.

3

Enfin, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts confusément, qui allaient en s’interrompant çà et là. La campagne prolongeait inégalement ses constructions blanches jusqu’au renflement de l’horizon (jusqu’à l’extrémité du paysage que terminait comme une longue barre verte la forêt des sapins). Ainsi vu d’en haut et presque à vol d’oiseau, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture. La Seine, pleine jusqu’aux bords arrondissait (allongeait) sa courbe au pied des coteaux verts. Les navires du port, tassés tous ensemble à l’ancre, aplatis sur l’eau, restaient avec une immobilité d’estampe. Les îles de forme ovale semblaient de grands poissons noirs arrêtés.

4

D’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts confusément ; puis elle rayait (les prairies) la pleine campagne, avec le prolongement multiplié de ses constructions plus blanches, qui s’arrêtaient à la fois inégalement éparpillées, et ensuite, une large surface verte, que coupait comme une barre sombre la forêt de sapins, montait toujours d’un mouvement égal et monotone jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut (et presque perpendiculairement) le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture. Les navires du port, que l’on eût crus aplatis sur l’eau, se tassaient dans un coin, amarrés contre les maisons, avec leurs mâts plus serrés qu’un bataillon d’aiguilles. Le fleuve, plein jusqu’au bord, s’arrondissait largement au pied des coteaux, des collines vertes, et les îles de forme ovale semblaient de grands poissons noirs arrêtés.

 5

Elle longeait un mur et la ville entière apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne que traversait comme une ligne sombre la forêt des sapins, remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la ligne indécise du ciel pâle. Ainsi vu presque perpendiculairement, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture : les navires ancrés avec leurs mâts, tassaient leurs mâts comme une forêt d’aiguilles ; le fleuve plein jusqu’aux bords, s’arrondissait largement au pied des collines vertes et les îles, de forme oblongue, semblaient être sur l’eau, de grands poissons noirs arrêtés.

 

Version définitive

Puis, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés.

N.B. J’ai perdu le nom de l’auteur qui a recueilli ces différentes versions. S’il a lu ces lignes, ce qui serait fort étonnant mais très épatant tout à la fois, qu’il veuille bien m’en excuser et se signaler au Journal des Coutheillas pour que justice lui soit rendue.

 

Désirer l’infinitif

Marie-Claire

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

 

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul.

Choisir un moyen simple, prendre un congé, partir à la campagne. Marcher, mais marcher attentivement… Prendre de la terre entre ses doigts, retrouver son odeur un peu âcre qu’on avait oubliée. Observer le frémissement des feuilles, l’envol des oiseaux, la lumière changeante. Se griser des parfums : herbe froissée, mousse humide, champignon écrasé.

Se fondre dans la nature, participer à cette fête. Eprouver de la joie, récupérer son corps, se sentir vivant.

Avancer, aller jusqu’à la fatigue. Et puis, se rendre à l’évidence, il va bien falloir rentrer. Mais on n’est plus le même, on a retrouvé le plaisir d’exister.