Archives mensuelles : septembre 2016

La Fontaine et le déménageur

Morceau choisi

Alexandre Vialatte, à propos du style en général et de celui de Jacques Chardonne en particulier :

(…) Simplifier, émonder, biffer. « Les écrivains se font grand tort en écrivant« . Que d’écrivains « restent enfouis au fond de leur œuvre » ! Que d’autres ressuscitent par des « morceaux choisis« . « Il y avait un « journal » émondé de Benjamin Constant ; excellent. Le journal intégral l’abîme beaucoup« . « Tocqueville intégral, c’est trop« . « Le texte intégral, c’est pour les thèses. » Tel est le bénéfice d’émonder. Boileau nous l’avait déjà dit : « Ajoutez quelques fois et souvent effacez. » Et Kipling expliquait que pour faire un roman il n’y a qu’un moyen véritable, prendre un pinceau épais, un pot d’encre de Chine, et biffer, supprimer, détruire. Pour une nouvelle, on prend le pinceau un peu moins large. Mais la méthode reste la même. C’est ce qu’on appelle l’économie de moyens. Elle fait loi dans tous les domaines : voyez faire La Fontaine ou un déménageur ; pas un mot superflu, pas un geste de trop. « La force, comme la distinction est dans l’économie des gestes. »

Qu’est-ce qu’on peut écrire après ça ?

Piéton, où est ta victoire ? 2ème partie (Critique aisée 79)


Piéton, où est ta victoire ?

Deuxième partie : La fermeture des voies sur berge

Dans la première partie de cet essai que nous avons publiée hier, après avoir dressé un constat impressionnant de précision du passé et du présent de la piétonisation des voies urbaines, l’auteur a dessiné les grandes lignes du futur peu souhaitable que cette idéologie, si elle devait être appliquée plus avant, nous réserve.

Après ces généralités nécessaires pour une bonne compréhension du phénomène, dans cette deuxième partie, l’auteur s’attaque avec vigueur et talent au sujet particulier de la fermeture de la voie sur berge rive droite à Paris, dont on rappelle qu’elle a été votée hier par une municipalité inconsciente.

2-La fermeture de la voie sur berge rive droite à Paris est un truc idiot.

Si, comme on l’a vu hier, la piétonisation des centres villes est un truc dangereux, la fermeture de la voie sur berge est un truc idiot.

Tout d’abord, entendons-nous : le long de la Seine, il y a les quais et les berges, les quais en haut, les berges en bas. Sur les quais, il y a les commerces, les cafés à terrasse, les restaurants, les théâtres, les musées et les arbres. Il y a les piétons, les voitures, les taxis, les camions, les motos, les bus et les vélos. On y circule, et piétons et automobiles se trouvent au niveau des autres rues et des ponts, ce qui leur permet de changer facilement de quartier.

Sur les berges, quand elles ont été viabilisées, il y a des voitures, beaucoup de voitures, des milliers de voitures, des camions, des taxis, des motos et pas de piéton. Essentiellement, c’est la voie Georges Pompidou, un brave type celui-là, créée Continuer la lecture de Piéton, où est ta victoire ? 2ème partie (Critique aisée 79) 

Piéton, où est ta victoire ? 1ère partie (Critique aisée 78)

Piéton, où est ta victoire ?

Le vote de la fermeture définitive du tunnel de la voie Georges Pompidou est prévu pour aujourd’hui. Son résultat est acquis d’avance. Voila pourquoi la Rédaction a bousculé son programme d’édition pour publier ce matin et demain un texte en deux parties sur cette question.

Première partie : La piétonisation

Il n’y a pas si longtemps, je vous avais parlé de mon impression de l’aménagement piétonnier de la partie de la voie sur berge rive gauche qui a été interdite à la circulation. J’avais pris toutes les précautions oratoires pour que mon billet d’humeur ne soit pas considéré comme une critique bornée de la piétonisation des voies de circulation.

Mais ledit billet était paru en pleine polémique sur le projet fermeture définitive des voies sur berge rive droite. Alors, selon la théorie reconnue du biais cognitif de Bacon, et selon la théorie contestée de la carte-écran-radar de Ravault, certains ont cru y lire une dénonciation de ma part de la décision de la mairie de Paris de procéder à cette fermeture. Erreur, qui exceptionnellement confirme la théorie Ravault contre laquelle je lutte depuis des années (mais autant lutter contre les vagues éternelles du fond du Bassin d’Arcachon), erreur qui tient sans doute à une lecture trop rapide, ou bien à une lecture biaisée par les sentiments du lecteur, ou bien erreur due à une transpiration irrésistible des véritables sentiments de l’auteur à travers un texte qui se voulait purement esthétique et politiquement correct.

Après cette introduction alambiquée, vous vous demandez sans doute : « Mais que pense-t-il donc de la fermeture des voies sur berge rive droite à Paris, et même de la piétonisation des voies de circulation en général ?  » Ou bien vous en foutez-vous Continuer la lecture de Piéton, où est ta victoire ? 1ère partie (Critique aisée 78) 

Les habitués (2)

Il y a une semaine, J-K Huysmans décrivait ici quelques habitués des cafés parisiens. Portraits réalistes et peu flatteurs de ses contemporains. Mais voici maintenant la description de l’Habitué intéressant.
Autoportrait ? 

(…) L’habitué intelligent, savant, exceptionnel, j’en conviens, celui dont je parle et le seul qui soit intéressant, par sa culture même, a besoin de se visiter, de s’asseoir en soi-même, de rester seul pendant quelques minutes, loin d’amis, s’il est célibataire ; loin de sa femme, s’il est marié. Cette distraction de sa vie, il la savoure dans une atmosphère quiète, sur une berge propice, dans ce café mort. D’autre part, ces gens sont visiblement des gens très bien élevés, mais ils n’aiment pas le monde. Leur tenue et un certain laisser aller le décèlent. La solution de l’énigme est peut-être là. Ces habitués trouvent une sorte de salon, mais un salon où l’on est pas forcé de s’habiller, de parler, de subir le bavardage exténuant des dames. Ils réalisent sans doute cet idéal de pouvoir songer et voyager en repos, au loin, dans le tiède milieu d’une convenable compagnie muette.

Joris-Karl Huysmans (1848-1907) 
Les Habitués de café (1889)

Cours de mythologie 1ère année-Leçon 6

Orphée entre en scène (*)

Il faut tout d’abord comprendre une chose, c’est qu’Orphée est une star, la plus grande star de son époque. Les nymphes, les satyres, les muses, les demi-dieux, et les dieux eux-mêmes, tout le monde fredonne ses compositions. Sa dernière tournée au Mont Olympe a fait un malheur pendant une éternité. Donc, Orphée est une star, et rien ne résiste aux stars. Ce qui ne les empêche pas d’avoir bien des malheurs.

Très contrarié par la mort  d’Eurydice, son égérie du moment, mordue par le serpent que, par plaisanterie, Hermès avait amené chez eux,  Orphée s’est enfermé dans sa chambre. Il a bu des amphores de nectar au point de tomber dans un coma olympique. A son réveil, il est tout d’abord demeuré d’un calme olympien, au point que c’en était inquiétant. Prostré, il répétait sans cesse: « j’ai perdu mon Eurydic-eu, rien n’égal-eu ma douleu-eur ». Bref, il en faisait tout un opéra. Puis il s’est mis à tout casser dans sa villa, depuis l’arc de bois de rose dont Cupidon lui avait fait cadeau jusqu’à la très jolie maquette de l’Argo, gage de reconnaissance de son ancien capitaine, le commandant Jason. Enfin, il a promis, juré, craché qu’il ne chanterait plus ni ne jouerait de sa lyre à  neuf cordes tant qu’Eurydice ne lui aurait pas été rendue. Sur ce, il a pris trois cachets de Morphée et Continuer la lecture de Cours de mythologie 1ère année-Leçon 6