Archives mensuelles : mai 2015

L’Empire Céleste

Les banquettes en skaï sont là depuis toujours,
Et quiconque venait, il y a des années,
Les connaissait déjà, rouges et surannées,
Au restaurant chinois, voisin du Luxembourg.

Carrés de papier blanc, qu’on verrait au bistro,
Protègent le coton de nappes éclatantes.
Séparant deux salles, poussent deux ou trois plantes.
C’est une institution, que ce petit resto !

Quelques cadres discrets, sur murs crème repeints,
Sont toute la déco ; juste quelques images
D’où l’empereur Pu Yi et sa famille, sages,
Surveillent les clients, compassés et sereins.

C’est un lieu bon enfant au charme familial :
On vient le dimanche manger sous la verrière
Qui couvre le plafond de la salle, à l’arrière,
Profiter de l’ambiance au climat convivial.

Les effluves d’Asie, aux parfums merveilleux,
Titillent le palais de saveurs relevées :
Potage pékinois, crevettes pimentées…
Les raviolis vapeur sont plus que savoureux.

Loin du clinquant moderne aux crus et blancs néons,
C’est de cet endroit-ci qu’il faut pousser la porte,
Pour trouver un accueil d’une toute autre sorte,
Sous le rouge rosé de ses trois gros lampions.

Ce resto de famille est passé aux enfants,
Ces filles avisées, présidant au service,
Qui supervisent tout pour le plus grand délice
De leurs clients ravis, fidèles et gourmands.

Venez donc vous asseoir, commander, découvrir ;
Devant un bon repas, venez tomber la veste.
Oui, poussez la porte de L’Empire Céleste,
5 rue Royer-Collard, adresse à retenir.

Rebecca Bourgeois
rebloggé à partir du blog de Cyraknow sur Toute la poésie

 

Post it n°11 – Le téléski

Perdu dans un creux de neige, isolé de tout, le départ du téléski des Merles attend au soleil. Ce n’est pas une remontée fréquentée, une qui mènerait à une piste noire, avec un restaurant d’altitude chic et cher au sommet. C’est tout juste un téléski de liaison. D’ailleurs, quand on arrive en haut du mur qui le domine, il n’y a jamais personne. On entend à peine le bruit feutré du diesel qui, à cette altitude, s’essouffle un peu par manque d’oxygène. On ne voit que la dentelle métallique du premier pylône, émergeant du blanc absolu, avec au sommet cette roue qui semble tourner pour rien. Tout le reste est immobile. La neige est sans tache, le bleu profond, le silence presque absolu. On a l’impression que c’est l’heure de la sieste. Aux petits nuages de fumée grise qui en émanent et qui flottent un instant dans l’air pur immobile, on devine que la masse sombre qui est appuyée contre la dentelle noire est un homme. C’est le pisteur, le surveillant, le gardien de cette machine oubliée dans la neige. Les pieds au chaud dans des bottes qui débordent de fourrure, les mains dans les poches de sa combinaison officielle, la casquette à oreilles bien enfoncées par-dessus le casque Sony, il laisse passer la journée en pensant à ses vacances à lui, loin du froid.

Mais, au-dessus du dôme de neige, apparaît une perche  qui redescend en balançant doucement au soleil son disque de caoutchouc noir. Vigoureusement attrapée par la roue motrice, elle se balance plus fort et vient frapper la structure métallique qui sonne.

Tout reprend vie. On peut maintenant descendre sans crainte : on pourra remonter. On se lance dans la pente. En trois virages coulés sur la neige damée, on atteint le faux-plat, que l’on traverse sur l’élan en commençant à retirer un gant. Deux pas tournants et on est dans l’axe. On empoigne ses bâtons de la main gauche, on salue l’homme qui vous tend la perche et, du geste négligent de l’habitué sûr de lui, on l’enfourche comme une sorcière ferait de son balais. Une seconde plus tard, la perche s’est complètement déployée et le choc du départ vous arrache un grognement. teleskiMais, ça y est, on glisse, on monte vers le grand bleu. On se retourne et, comme le pilote qui s’envole d’un porte-avions lance un dernier coup d’œil aux techniciens de pont, on regarde derrière soi le petit homme emmitouflé qui diminue et disparaît.
Il arrive même qu’on se mette à chanter.

Crédit photo: Thomas