Archives mensuelles : novembre 2014

Une collection de sales bêtes (Critique aisée 44)

Exposition Hyper Nature,  rue de Médicis

Depuis quelques semaines, une collection de sales bêtes s’affiche entre le Théâtre de l’Odéon et la place Edmond Rostand.
Des chenilles géantes multicolores grimpent aux grilles du Luxembourg, des araignées velues attendent leurs proies le long de la rue de Médicis et les caméléons, escargots, grenouilles, crapauds, scorpions et autres serpents rampent, sautent et copulent sur le trottoir. Tout ce qui grouille, bave, pique, urtique et mord est là. C’est l’Invasion des Insectes Géants, La Marabunta des Cloportes, La Malédiction des Aranéides ! C’est La Nuit des Hyménoptères, Le Crépuscule des Continuer la lecture de Une collection de sales bêtes (Critique aisée 44) 

Le Rostand

Couleur café (14)

Le Rostand    15 rue de Médicis
En cette fin d’après-midi de juin, la circulation dans la rue de Médicis est étonnamment réduite. Il doit y avoir une grève de quelque chose quelque part qui a empêché les banlieusards d’arriver ce matin. On est entre nous, en quelque sorte. Le soleil filtre à travers les arbres et éclaire gentiment la terrasse du Rostand, toujours pleine à cette heure. Le Rostand a été refait il y a quelques années. C’est maintenant un magnifique café de style Napoléon III, un peu chic et un peu cher . Quand il fait beau, la terrasse. qui fait face à l’ouest, est un de mes endroits favoris. Les passants choisissent plutôt le trottoir d’en face, celui qui longe les grilles du Luxembourg. Ils sont attirés par ces éternelles et lassantes expositions de photographies que les administrateurs du Sénat se croient obligés d’accrocher aux grilles, sans doute pour se justifier de leur budget ‘culture’, et dont le principal effet est d’empêcher de voir le jardin.

…..Tu reprends un café? Je crois qu’on va taper très fort à la rentrée avec le dernier de Bernard. Je viens de finir la lecture, c’est encore mieux que le premier. On tire tout de suite à 10000. Ça devrait bien faire 15 Continuer la lecture de Le Rostand 

La danse du Diable Critique aisée (43)

La Danse du Diable
Philippe Caubère

Depuis trente ans, il fait l’artiste, seul sur scène, avec pour tout costume un pantalon, une chemise ouverte, une paire de mocassins, pas de chaussettes et, comme seuls accessoires, un chapeau, un large manteau et un demi plaid à carreaux.
Il n’y a aucun décor et, à part un tout petit banc dans un coin à droite et une chaise au fond, la scène est entièrement vide.
Souvent pieds nus, debout, ou accroupi, ou même vautré sur la scène, de face, de dos, léger, dansant, chuchotant, bégayant, hurlant, postillonnant, avec ou sans accent, Caubère joue tous les personnages et tous les objets (oui, il joue les objets).
Le spectacle dure un peu plus de 3 heures. Ce n’est ni un one-man-show, ni une série de sketches. C’est une histoire, celle de Ferdinand Faure, fils de bonne famille d’Aix en Provence, muni d’un père jamais là et d’une mère omniprésente, garçon peu enclin aux études, mais désireux de faire du théâtre.
Après une première demi-heure un peu lente, avec l’arrivée du jeune Robert, ami du héros, le spectateur plonge dans l’univers de Ferdinand et des personnages qui l’entourent.
Caubère se transforme instantanément en mère bourgeoise, en bonne espagnole communiste, en père absent, en adolescent introverti, en fille ingrate, en gamin marseillais, en une foule de fans de Johnny Halliday, en Johnny Halliday (il dit Holliday), en professeur de théâtre aixoise sinusitique, en acteur avignonesque, en machiniste éclairagiste, en De Gaulle impérial, en Mauriac sarcastique, en Malraux agité, en Sartre globuleux…
En un déclic, par un simple changement d’attitude et quelques bruits de bouche, il fait voir et entendre une Motoguzzi vrombissant sur la corniche, une foule en délire au Parc Borely ou un bimoteur décollant dans la neige. (Ces moments sont du pur délire, sans compter le retour du Prince Fedor Iliouchine à son château après vingt ans de bagne joué par un machino aux accents faubouriens.)
On est attendri parfois, on rit beaucoup, le public est heureux.
Philippe Caubère est à l’Athénée-Louis-Jouvet jusqu’au 7 décembre. Il part ensuite en tournée en province avec la Danse du Diable jusqu’au mois de mars 2015.

20 collages  récents  de Sébastien Coutheillas.
Pour déclencher le carrousel, cliquez sur une image.

Walter Mitty, c’est moi ! (texte intégral)

Critique aisée 42-1

« Madame Bovary, c’est moi!« 

Ce qu’avait voulu dire Flaubert en lançant cette petite phrase, on ne le sait pas vraiment. Voulait-il confirmer par là qu’il avait écrit tout ça tout seul : Madame Bovary, c’est moi qui l’ai écrit tout seul ! Moins prosaïque et plus littéraire: on pourrait penser qu’il voulait expliquer que la personnalité d’Emma, son attitude devant la vie, son insatisfaction, ses déceptions, étaient le résultat de ce que lui, écrivain, avait vécu. Moins littéraire et plus psychologique: certains affirment qu’avec cet aphorisme, Flaubert avait voulu révéler la femme qui était en lui. Moins psychologique et plus people: à partir de cette petite phrase, d’autres ont même été jusqu’à insinuer que Gustave était une femme.

« Madame Bovary, c’est moi !  » Qu’est-ce que Flaubert avait bien voulu dire par là ? Hé bien, rien du tout. Parce qu’aux dernières nouvelles, il n’aurait jamais dit ni écrit cette phrase ! Que de dissertations, essais, articles, thèses, notes de bas de page et autres exposés deviennent désormais bons à jeter aux orties ! Au moins, ça fera de la place pour les choses sérieuses.

Donc, Flaubert a dit « Madame Bovary, c’est moi ! «  et personne n’a rien compris. Mais quand je dis: « Walter Mitty, c’est moi!« , vous comprenez très bien ce que je veux dire. Non ? Ah, bien sûr, si vous ne savez pas qui est Walter Mitty, pour vous, tout ça manque un peu d’intérêt.

Hé bien, voilà :
Walter Mitty est un héros littéraire (c’est à dessein que j’emploie ici le mot héros) qui n’est apparu qu’une seule fois, et très brièvement, dans la littérature nord américaine, plus précisément dans une courte nouvelle de Continuer la lecture de Walter Mitty, c’est moi ! (texte intégral) 

Walter Mitty, c’est moi ! (3)

Critique aisée 42-3  (traduction de « The Secret Life of Walter Mitty »; voir notes ci-dessous)

Résumé des deux premiers épisodes : Après avoir successivement forcé un hydravion gigantesque  à travers un ouragan déchainé, accompagné sa femme chez le coiffeur, opéré à l’improviste un millionaire d’une obstréose compliquée d’un coreopsis, garé sa voiture dans la mauvaise file, Walter Mitty va poursuivre ses aventures avec l’achat d’une paire de caoutchoucs…

3
Ils sont tellement sûrs d’eux, pensa Walter Mitty en marchant le long de Main Street; ils pensent tout savoir. Une fois, il avait essayé d’enlever ses chaînes, à la sortie de New Milford, et il les avait entortillées autour des essieux. Il avait fallu que quelqu’un vienne avec une dépanneuse pour les démêler, un jeune garagiste, narquois. Depuis lors, Mrs Mitty l’obligeait à chaque fois à aller dans un garage pour faire enlever les chaines. La prochaine fois, pensa-t-il, je me mettrais le bras droit en écharpe : alors, ils ne se moqueront plus de moi. J’aurais le bras droit en écharpe et ils verront bien que je ne pourrais pas enlever les chaines moi-même. Il trébucha dans un paquet de neige fondue. « Caoutchoucs,  » se dit-il, et il commença à chercher Continuer la lecture de Walter Mitty, c’est moi ! (3)