Archives mensuelles : juin 2014

Variations de tension

Exercice de style

Basse tension
L ‘homme s’approcha de l’entrée, poussa la porte et pénétra dans la salle. Au fond de la pièce, une femme d’âge moyen tapait à la machine derrière un bureau.
-Bonjour, monsieur. Vous désirez?
-Bonjour madame, je souhaiterais voir le docteur Cottard.
-Est-ce que vous avez rendez-vous?
-Hélas non, mais c’est important.
-Je suis désolée, mais c’est impossible. D’ailleurs, le docteur est absent. Il faudra prendre un rendez-vous.
-Bon, tant pis, je repasserai.

Moyenne tension
L ‘homme paraissait agité. Il s’approcha de la grande porte vitrée et la poussa avec hésitation. La salle dans laquelle il venait de pénétrer Continuer la lecture de Variations de tension 

Rigolade gratuite, laïque et obligatoire. (Critique aisée 27)

J’aime bien Alain Finkelkraut. Il a dit:
« Nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque de l’hilarité perpétuelle. »
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette déclaration (1) car je la trouve trop générale. Peut être le contexte dans lequel elle a été prononcée précisait-il sa cible, mais je l’ignore, alors autant apporter la précision moi même.
À la place de Finkie (2), moi, j’aurais dit:
« À la télévision, nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque de l’hilarité perpétuelle ».
C’est mieux, non? J’aurais même complété:
« À la télévision, nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque du sarcasme obligatoire, de l’ironie permanente et de l’hilarité perpétuelle. À la télévision, moi, je m’emmerde. »
Là ! Comme ça, c’est parfait !

Note 1- Quand j’ai écrit cette petite note, A.F. n’avait pas encore été élu à l’Académie Française. Sinon, vous pensez, jamais je n’aurais osé apporter la moindre réserve à la déclaration d’un immortel.
Note 2- Voir note 1 ci-dessus.

The Homesman (Critique aisée 26)

De et avec Tommy Lee Jones
Que dire de ce film?
Qu’il n’a rien obtenu au Festival de Cannes? C’est déjà un bon point.
Que c’est un film américain? C’est dire qu’il a une histoire solide et des acteurs excellents.
Que c’est un western? Oui, mais que pour une fois, il n’est ni lourd ni parodique. Aucun Leone, aucun Tarentino n’aurait su faire ça.
Que ce n’est qu’un long voyage en chariot? Oui, mais cette fois-ci vers l’Est et dans des paysages immenses, il est vrai, mais désespérants.
Que le thème est classique? Pas vraiment, mais que chaque évolution de situation est inattendue, totalement.
Qu’il prône une fois de plus les valeurs américaines, l’esprit pionnier? Hé bien, oui et non. La morale est là, ultra présente, religieuse ou athée, mais l’Ouest, cette fois-ci, n’est pas le but de l’aventure, mais la cause du malheur, de la folie. Go back East, young women.
Qu’il faut aller le voir? Certainement.

Mexican Hat

America, America (2)
La carcasse d’un petit hélicoptère plantée sur l’auvent de la station-service Chevron donnait une impression bizarre d’après cataclysme, au contraire de la salle de restaurant, bleue pâle et fraîche, qui faisait plutôt penser à une impeccable clinique. Nous y avons déjeuné d’œufs avec leur côté ensoleillé sur le dessus, de lamelles de lard fumé, de frites françaises et de salade de choux râpés. Puis, nous avons quitté Bluff et déposé les garçons au bord de la rivière San Juan. Nous les avons regardés s’embarquer à bord de radeaux pneumatiques qui descendront tout à l’heure les gorges de la rivière tumultueuse jusqu’à Mexican Hat.
Quant à nous, les parents, nous avions décidé de rouler au hasard dans cette partie quasi désertique et sauvage du sud de l’Utah. J’aime ces paysages jaunes, roses ou rouge brique, scandés par des rochers aux formes de dieux assis, découpés par de brusques canyons que franchissent des arches naturelles  et que parcourent des filets d’eau café au lait.
Entre deux forêts de petits sapins clairsemés, la route 261 file vers le sud, toute droite. Le ruban noir, que sépare en deux un double trait jaune, tremble sous le soleil. Il ondule doucement au rythme de collines presque insensibles. Sur ses molles suspensions, le van rouge suit le même mouvement et tangue.

Nous sommes rejoints par trois Harley Davidson. Leur vitesse est à peine supérieure à la nôtre. Sans accélérer, ils nous dépassent tranquillement, potato-potato-potato…Sur chaque motocyclette, un homme est assis, bas, légèrement penché en arrière, portant un blouson de cuir sans manche directement sur la peau, un jeans, des bottes Santiago et un petit casque noir à l’ancienne duquel débordent une barbe et des cheveux abondants. Malgré leur air patibulaire, et à cause du plaisir évident qu’ils éprouvent à rouler au milieu de ces grands espaces, je ressens tout de suite de la sympathie pour eux, si différents des goldoraks penchés sur le guidon de leur engin,  qui me doublent par la droite sur l’autoroute entre Champigny sur Marne et Noisy le Grand en tendant une jambe pour un merci dont je n’ai rien à faire.
Les trois motards finissent par disparaître au loin derrière une ondulation du relief. Un léger changement se produit dans l’encadrement du pare-brise quand la fascinante perspective de la route toute droite semble s’achever au loin sur une ligne horizontale qui approche rapidement. Un virage se dessine vers la gauche. Il a été élargi pour permettre de s’y arrêter. Les trois  Harley sont là, penchées sur leur béquille. Les barbus nous tournent le dos, assis sur le parapet. Ils ont allumé des cigares et regardent droit devant eux.

Nous sommes descendus de voiture et nous marchons vers eux. Le parapet s’efface et le spectacle surgit. L’émotion me submerge et un sanglot monte à ma gorge. Je sens mes cheveux se dresser sur ma nuque et la chair de poule envahir mes avant-bras. Je m’écarte des trois hommes pour leur cacher les larmes que je devine m’être monté aux yeux. Nous sommes au bord d’une falaise absolument verticale et, quatre cents mètres plus bas, s’étale une vallée sans fin dont les limites se confondent avec le ciel dans les brumes de chaleur. Tout est plat, mais on devine au loin les montagnes à plateau et le sombre sillon du canyon de la rivière San Juan. Les nuances de jaune sont infinies. Il n’y a pas un signe de civilisation.

C’est comme cela qu’on imagine la planète Mars.
Ou la création du monde.

Bien plus tard, nous pourrons à nouveau prononcer quelques pauvres mots pour tenter d’échanger nos impressions. Nous reprenons la route vers Mexican Hat. Tout en bas de la descente vertigineuse, une petite pancarte en bois montre un chemin de terre sur la gauche : « Valley of the Gods road ». C’est bien ça, nous l’avions deviné, c’est la vallée des dieux. Je tourne à gauche.
Les enfants attendront.
motard