Archives mensuelles : février 2014

Expressions toutes défaites (1)

Des mots et camés   Un documenteur    Un céréale killer   Deux poils deux mesures
Mi-figue mi-raison   Un cri persan   Un cri d’or frais   le Talon d’Argile
Hacker vaillant rien d’impossible      Artistocrate    (Philippe Muray)   Purée dure
Epithète à claques      Mutin de Panurge (Philippe Muray)
Une plaisantriste    Les mécontemporains (Alain Finkielkraut)
Mi-fugue mi-maison         Mi-fugue mi-raison    Ni figue ni raisin
Effet plat, c’est beau     Maton de Panurge (Philippe Muray)    Balle masquée
Un parle-menteur      un panneau vindicatif      La laine fraîche
Une anguille dans une meule de foin    épopée de Damoclès
L’épopée de la dame au clebs.       Les pépées de Damocles
Le Grand Poncif    Serpent à sonate    Chapeau de carte
Chapeau en Espagne      Pas pour un vampire     un vice gâché
une vis cachée      Un enfant de cœur     Un détesteur de mensonge
Les calandres grecques      Sauver la farce      Etre à nu et à toi
Un coup des pieds dans l’eau        Le salon d’Achille

Monsieur Vialatte écrit sur l’homme.

L’homme date des temps les plus anciens.
Les manuscrits du Moyen Age mentionnent déjà son existence. Sur des images à fond doré. Ils le représentent chassant le loup, le canard, ou même la sarcelle, en culotte rouge et en petit chapeau vert décoré d’une plume de poulet. Ou alors entouré de licornes. Et aussi mangé par des lions. Ou pliant le genou devant une dame. Ou attaquant des châteaux forts sur des lacs suisses, avec une petite culotte bouffante, des manches gigots, des piques très compliquées, des pertuisanes dont le fer a l’air d’une lettre arabe, des canons, des boulets en pierre, sur des radeaux que les assiégés repoussent du pied en brandissant des couteaux de cuisine.

La traversée de Paris

Couleur café (4 ) 45 rue Poliveau, Paris V

La traversée de Paris

Entre les Gobelins et le Jardin des Plantes, précisément à l’angle de la rue Poliveau et de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, il y a un café qui s’appelle « La Traversée de Paris ». Ce nom lui a sans aucun doute été donné en hommage au film du même nom, tiré lui-même du roman éponyme de Marcel Aymé. Le film était aussi réussi que le roman, drôle et cruel, sur la rencontre de deux égoïsmes dans le Paris de l’occupation allemande. On peut y voir une prestation extraordinaire de de Funès dans le rôle d’un charcutier nommé Jambier qui se livre au marché noir dans le sous-sol de sa boutique. Jambier y égorge un cochon tandis que Bourvil, porteur de valises, joue de l’accordéon pour couvrir les cris de l’animal et que Gabin, artiste peintre anar, fait monter les enchères en hurlant de manière à ce que tout le quartier entende: « Jambier, 45 rue Poliveau, c’est trois mille francs! ». Bref, tout ça pour expliquer pourquoi le café s’appelle « La Traversée de Paris ».
Le quartier n’a pas dû bouger beaucoup depuis l’Occupation. Les immeubles ont été ravalés et entretenus, mais à part ça, ils sont restés les mêmes qu’il y a soixante dix ans. Deux ou trois étages, crépi clair, pas de pierre de taille, toits de tuiles visibles depuis la rue, fenêtres en désordre. La fac Censier, pourtant toute proche, n’a pas encore osé faire déborder sur la rue Poliveau ses tristes immeubles des années 70.
J’entre donc dans La Traversée de Paris un matin de bonne heure. La salle est propre et confortable. La décoration a été sans doute refaite récemment, mais ça ne se voit presque pas car on a voulu conserver l’esprit bistrot populaire. Des photos de Gabin, Bourvil, de Funès sont accrochées aux murs, les banquettes sont en moleskine rouge, les tables en bois brun et le carrelage en carreaux brisés jaunes et marrons. Le bar est en zinc et les robinets à bière en acier inox. Seul anachronisme, l’écran plat de la télévision accroché à un mur de la salle diffuse silencieusement la lumière bleue de BFM TV.
Je suis encore le seul client. La serveuse, peut-être est-ce la patronne, apparait en se relevant de derrière le comptoir. Elle est d’un modèle totalement adapté au bistrot: ou bien on l’a choisie pour ça, ou bien elle s’est fait la tête de l’emploi. C’est une grande fille maigre entre trente et quarante ans. Son visage en lame de couteau a l’air bien fatigué. Ses cheveux longs et blonds tombent raides jusqu’en dessous des épaules sur un chemisier blanc collant et sans manches. Elle porte un pantalon moulant gris clair et des bottes mousquetaire noires à talons hauts. D’une voix ni aimable ni désagréable, mais avec un accent parisien bien marqué, elle me demande  » ce que ce sera ». Ce sera café-croissant. Elle me sert à ma table et retourne à ses travaux d’ouverture du matin.
Trois hommes arrivent successivement au comptoir. Bien sûr, ils se connaissent. Ils portent pratiquement la même tenue: jean bleu ou bleu de travail, grosse ceinture de laquelle pend un trousseau de clés, blouson en cuir ou en jean. Chacun s’assied sur un des tabourets du bar. Me voilà contemplant trois bonnes paires de fesses serrées dans du tissu bleu, portant chacune une demi-douzaine de clés en pendentif et surmontées de trois larges dos et de trois solides paires d’épaules voûtées vers le comptoir. Leurs ressemblances s’arrêtent là. Les consommations sont différentes: un café serré, une noisette, et un demi. La conversation est peu fournie. Café-Serré dit que les jours raccourcissent, tandis que Noisette se plaint du temps. Demi-Pression fait part de son mal de tête d’une voix légèrement pâteuse. Arrive un quatrième homme. C’est un ex-beau-mec. Il porte quarante ans, une barbe de trois millimètres, un jean et un blazer bleu marine sur une chemise blanche ouverte. Malgré l’heure matinale et le gris du ciel, il porte aussi des lunettes de soleil. A sa façon de faire à la serveuse une cour qui ressemble à un jeu convenu et quotidien, on voit tout de suite que, lui aussi, c’est un habitué. Le rituel du flirt achevé, Ex-Beau-Mec s’adresse à la salle toute entière:
-« Vous avez vu la centenaire qui devra payer des impôts cette année pour la première fois de sa vie! Vraiment, ils charrient! »
Ça, c’est un bon sujet et la conversation est maintenant lancée comme un galet qui ricoche sur la surface d’un lac. Elle rebondit une première fois sur les impôts en général, passe rapidement sur la politique pour retomber en faisant des ronds sur les politiciens-tous-pourris. Bref silence pour saluer l’unanimité de cette constatation. Puis elle repart, sans autre logique que celle de traiter d’un sujet de mécontentement. C’est la serveuse qui renvoit la balle:
-« Hier soir, j’ai regardé Une Famille En Or. Tu sais, c’est un jeu avec une famille de cinq, hein? Hé ben, la famille qui a gagné, cinq blacks, mon vieux! Non, faut arrêter, les mecs! »
Brouhaha d’approbation générale.
Dans mon coin, je pense que si ce jeu télévisé concerne bien une famille, et que cette famille est noire, il est assez fréquent que la totalité de ses membres soient de la même couleur. Mais je m’abstiens de faire part de cette remarque statistique.
-« Moi, c’est simple, dit Demi-Pression d’une voix exagérément avinée, pour venir bouffer ici le matin, je vais prendre une boîte de cirage et me la tartiner sur la figure! »
Cette plaisanterie approximative ne déclenche que quelques ricanements polis.

Pendant ce brillant échange, deux femmes sont entrées dans le café et se sont installées à une table dans un angle. Elles sont très visiblement jumelles,  américaines et en surpoids. Elles ont une petite quarantaine et paraissent ravies du spectacle qui leur est donné. Je me demande quel hasard ou quel guide touristique les a amenées dans ce bistrot. Cinéphiles peut- être, ou en attente de l’ouverture de la Mosquée. Devant leur café allongé, leur croissant et leur jus d’orange, elles observent avec ravissement cet échantillon d’humanité, membres d’une tribu dont, finalement, je fais partie.