Archives pour la catégorie Critiques

Hostiles – Critique aisée 119

Critique aisée 119

Hostiles
Scott Cooper – 2017
Christian Bale, Rosamund Pike, Wes Studi

Ma mère aimait bien le cinéma. Elle disait : « Il y a les films d’amour, avec des messieurs et puis des dames, les films de gangsters, avec des bandits et des policiers, et les westerns, avec des cow-boys et des indiens ». Elle n’aimait pas les films de guerre et, si elle n’avait pas oublié cette espèce disparue des films de cape et d’épée, avec des mousquetaires et des duchesses, elle aurait fait ainsi le tour des codes du cinéma. Parce que finalement, le cinéma, c’est ça : une histoire racontée avec des codes. Bien sûr, on pourra détailler, finasser, subdiviser, décortiquer, analyser, mais on reviendra toujours à ça, des messieurs et puis des dames, des gangsters et des flics, des indiens et des cow-boys.
Ah oui ! Important : ne pas confondre le code et le genre, enfin ce que, moi, j’appelle le genre, la façon de traiter le sujet : drame, mélodrame, comédie, farce, parodie… Bien sûr, toutes les combinaisons code-genre ont été mises en œuvre : par exemple, pour rester dans le western, nous avons eu le western-drame (Le Gaucher – Arthur Penn), le western-mélodrame (L’Homme des vallées perdues – George Stevens), le western-comédie (Rio Bravo – Howard Hawks), le western-farce (Blazing saddles – Mel Brooks), le western-parodie ou western-spaghetti — selon que la parodie est volontaire ou pas — (Django – Quentin Tarantino)

Pour revenir au film Hostiles, ses cinq dernières minutes pourraient le faire figurer parmi les western-mélodrames, mais je le rangerai plutôt dans la catégorie western-drame.

A la tête d’une escouade de quatre cavaliers, un capitaine de cavalerie se voit confier la mission de raccompagner un vieux chef indien mourant et sa famille depuis sa prison jusque sur les terres de ses ancêtres pour y mourir. La lente chevauchée vers le Nord, deux mille kilomètres à travers le Nouveau Mexique, le Colorado, le Wyoming et le Montana, sera parsemée de rencontres, d’embuscades et de morts. Vous savez que ce n’est pas mon habitude de raconter les films et vous n’en saurez pas davantage sur l’intrigue. Vous ne saurez de moi ni qui meurt, ni qui vit, ni le lourd passé ni le caractère des personnages.

Je vais juste vous dire que, s’il ne s’attarde pas complaisamment sur les horreurs des uns et des autres, le film est plutôt dur. Je vous dirai aussi que, si les grands espaces traversés sont parfois grandioses, on ne s’attarde pas non plus sur la contemplation des canyons, des rivières et des montagnes. La progression est lente, au pas des chevaux, les scènes d’action ne sont pas héroïques, mais intenses. Les tirs n’ont pas la précision à laquelle des western-comédies ont pu nous habituer, mais on meurt quand même. La bande son, indissociable de la musique, est impressionnante — j’ai rarement entendu dans un film un son de coups de feu aussi réaliste. Les acteurs sont solides et l’actrice est émouvante de force.

Bien sûr, le film est rempli de clichés : le passé des personnages, les bons indiens et les méchants indiens, l’amitié, la vengeance, le sens de l’honneur, la fin du voyage. Mais c’est habilement fait. Et puis c’est ça les codes du western : les clichés.

C’est un film qu’on peut voir.

 

ET DEMAIN, PIERRE DESPROGES EST MORT

¿ TAVUSSA ? (40) : Zuckerberg m’a tuer

A 33 ans, Mark Zuckerberg ressemble plus à un étudiant qu’au Christ. Il est pourtant le CEO (Chief Executive Officer) de Facebook, réseau social qui rassemble 2 milliards (2.000.000.000 ! ) d’utilisateurs. Ces utilisateurs confient à Facebook, à leur insu ou volontairement, d’innombrables données personnelles. Facebook jure ses grands dieux que ces données sont considérées comme confidentielles et jamais communiquées à qui que ce soit.

Mais le scandale est arrivé par Cambridge Analytica dont on sait depuis quelques jours qu’elle a utilisé les données Facebook de 50 millions d’utilisateurs pour influer sur des élections majeures telles que la Présidentielle US (dans le sens d’un vote pour Trump) ou le vote sur le Brexit (dans le sens d’un vote pour la sortie de l’UK de l’Europe).

Après plusieurs jours de silence, Monsieur Z, le CEO au visage de benêt de campus, a fini par venir devant une caméra de télévision à deux reprises pour s’expliquer. Lamentables et risibles interviews dans lesquels Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (40) : Zuckerberg m’a tuer 

Dernière heure : Les Oscars et moi

Dernière heure : Les Oscars et moi
lundi 5 mars
Les Oscars 2018 ont été décernés la nuit dernière. Parmi les films qui ont reçu des récompenses, voici ceux dont j’avais fait la critique. Vous pourrez relire ces critiques en cliquant sur les liens rouges

 

Les Heures Sombres –  Gary Oldman – meilleur acteur
Ma critique des Heures Sombres

Les Panneaux de la Vengeance – Frances McDormand – Meilleure actrice
Les Panneaux de la Vengeance – Sam Rockwell – meilleur acteur dans un second rôle
Ma critique des Panneaux

Call me by your name – James Ivory – meilleur scénario adapté
Ma critique de Call me …

Blade Runner – Roger Deakins – meilleure photographie
Blade Runner – Nelson, Nefzer, Lambert, Hoover – meilleurs effets visuels
Ma critique de Blade Runner

Dunkerque – Lee Smith – meilleur montage
Dunkerque – King et Gibson – meilleur montage de son
Ma critique de Dunkerque

Call me by your name – Critique aisée n°118

Critique aisée 118

Call me by your name
Luca Guadagnino
Timothée Chalamet, Armie Hammer

1983 en Lombardie. Elio (Chalamet) a 17 ans. En été, ses parents vivent dans une grand et belle maison. Son père est professeur d’histoire de l’art et, en été, il y reçoit en hôte payant pour quelques semaines un universitaire qui travaillera avec lui.

Il fait chaud. Pour Elio, entre les baignades à la rivière, les filles, les déjeuners de famille sous la treille, les siestes et les exercices au piano, l’été s’écoule lentement, paresseusement, lascivement.Mais, bientôt, arrive le pensionnaire de cet été. Ce sera Oliver, un universitaire américain d’une trentaine d’années, grand, blond et sûr de lui.

Durant les première semaines, Elio observera Oliver et sa nonchalance, sa confiance en soi, son pouvoir de séduction, son indifférence aux conventions frisant parfois l’impolitesse. De plus en plus attiré par Oliver, Elio finira par le provoquer et sa brève liaison avec lui constituera la dernière partie du film.

Long (130 minutes) comme un été chaud et oisif, le film vous installe dans cette belle maison chargée de culture et de désirs adolescents et, entre la domestique râleuse et dévouée, le vieux jardinier, le père raffiné et tolérant, la mère silencieuse, douce et belle, les jeunes filles affolées par l’été, vous vous y sentez bien. Vous vous y verriez presque. C’est un scénario de Continuer la lecture de Call me by your name – Critique aisée n°118 

The Big Bang Theory – Critique aisée n°117

Critique aisée n°117

Autrefois, nous autres critiques, nous n’aimions pas beaucoup parler de télévision. Le cinéma n’étant lui-même que le 7ème art, alors la télévision, vous pensez ! Et s’il fallait absolument parler de télévision, nous disions « Ah ! Apostrophes ! »,  « Oh ! Thalassa ! », Eh ! Les Dossiers de l’écran ! » Mais jamais nous ne parlions de séries. D’ailleurs, nous disions plutôt feuilleton, nous nous moquions de Thierry la Fronde et des Feux de l’Amour et nous regrettions les séances tardives du Cinéma de minuit. Nous prenions la plume avec ironie pour démolir les lourdes tentatives de José Dayan avec ses remakes des Rois Maudits et du Comte de Monte-Christo. Mais  un moment est arrivé où il a bien fallu parler des feuilletons de Nina Companeez (Les Dames de la côte, A la Recherche du temps perdu) car ça, vraiment, c’était du cinéma. Et pendant ce temps, s’infiltraient petit à petit dans nos postes de  télévision les séries américaines. Ça avait commencé il y a longtemps avec Au nom de la loi, Happy Days et Les Incorruptibles… Puis étaient venus Friends et Seinfeld. Avec Urgence, une étape était franchie, grâce la qualité du script, de la réalisation et des comédiens. On commençait, dans les diners germanopratins, à pouvoir parler sans honte des séries américaines. On en parlait d’abord avec condescendance, puis avec un intérêt que l’on prenait soin de déguiser d’une candeur affectée. Mais nous, les critiques, nous n’en parlions jamais.

Et puis, en quelques années, Continuer la lecture de The Big Bang Theory – Critique aisée n°117 

J’en ai marre ! – Critique aisée n°11

J’en ai marre !

La conversation est sans conteste l’une des activités qui distinguent le mieux l’homme de l’animal. Qui plus est, c’est aussi l’exercice qui permet de distinguer l’homme distingué de l’homme tout court. Nos ancêtres, tout au moins ceux d’entre eux qui, depuis Platon jusqu’au baron de Charlus, se trouvaient en haut de leur panier, avaient poussé l’art de converser vers des sommets qui, contemplés aujourd’hui depuis nos marécages embrumés, paraissent bien inaccessibles.
S’il existe plusieurs catégories de conversations, chacune d’entre elles, quand elle est honorablement pratiquée, peut présenter de l’intérêt. On distingue habituellement:

—les propos anodins ou, comme disent les anglais, small talks, les petites conversations, sur le temps qu’il fait, l’augmentation du prix des fruits et légumes ou l’ingratitude des enfants,
—le dialogue, qui est un échange de propos sensés, d’égal à égal, du moins pour le temps de l’exercice,
—la conférence, forme élaborée du soliloque, et sa forme plus modeste, la causerie qui, malheureusement, consistent la plupart du temps à asséner des banalités à des gens qui sont peut-être venus pour ça, mais pas toujours de leur plein gré,
le conciliabule, qui réunit au moins deux personnes pour se mettre d’accord par la discussion sur un Continuer la lecture de J’en ai marre ! – Critique aisée n°11 

Une journée d’Ivan Denissovitch – Critique aisée n°116

Critique aisée 116

Une journée d’Ivan Denissovitch
Alexandre Soljénitsyne   –  1962

Une journée d’Ivan Denissovitch fait partie des grands chocs littéraires de ma vie. La liste n’en est pas très longue, une demi-douzaine de titres peut-être : Les Bienveillantes, The thin red line, Qui a peur de Virginia Woolf ?, L’Iliade, …. Me connaissant un peu, vous serez surpris que des chefs d’œuvre comme Madame Bovary, La recherche du temps perdu, L’Attrape-Cœur et quelques autres n’y figurent pas. Comprenez-moi bien, quand je dis « choc littéraire », j’entends ces bouquins qui vous laissent pantois, épuisé, effaré, révolté. Pas les chefs d’œuvre qui vous laissent charmé, rêveur, admiratif, enthousiasmé. Pas ceux-là, non ; mais ceux qui vous flanquent un coup de poing dans le plexus.

Ce livre d’Alexandre Soljénitsyne a paru en URSS en 1962 pendant l’ère Kroutchevienne. A l’époque, la censure l’avait autorisé car elle n’y avait vu qu’une critique de la période stalinienne et non Continuer la lecture de Une journée d’Ivan Denissovitch – Critique aisée n°116 

Pentagon papers – Critique aisée n°115

Critique aisée n°115

Pentagon papers  (The Post)
Steven Spielberg -2017
Meryl Streep, Tom Hanks

Disons-le tout de suite, c’est un bon produit. Et quand je dis ça, vous comprenez aussitôt : c’est un bon produit, mais c’est tout.

L’histoire des Pentagon papers, vous la connaissez par cœur. Forcément, vous avez déjà lu quelques critiques et on sait bien qu’aujourd’hui, ils (les autres, pas moi, bien entendu) considèrent que, quel que soit le film, ils ont rempli leur mission quand ils ont résumé le scénario, dit que les acteurs sont bons ou mauvais, et prétendu reconnaître l’influence de Ford, de Claude Zidi, de Cassavetes ou de Renoir. Mais moi, non, je ne vous raconte pas l’histoire parce que, comme m’écrivait Raymond Chandler la dernière fois que j’ai lu sa correspondance, « l’histoire, on s’en fout, c’est le style qui compte« . (J’ai toujours du mal à concilier mon admiration pour Chandler avec celle que j’ai pour Ford, parce que lui, Ford, à qui on demandait quels étaient les trois ingrédients essentiels pour faire un bon film, répondait : « une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire« . Mais aujourd’hui, pour les besoins de ma cause, je prends le parti de Chandler). Donc, l’histoire, on s’en fout, c’est le style qui compte.

Et le style de Pentagon Papers (en anglais : The Post) est on ne peut plus conventionnel. Spielberg n’hésite jamais à tomber dans le cliché, à mettre en scène le stéréotype, à diriger des archétypes. Comme Spielberg est Spielberg, tout de même, je suis persuadé que c’est volontaire. Pour moi, en faisant ce film, son objectif était double (au moins) :

1-faire un produit de cinéma hollywoodien parfait, oscarisable et rentable

2-ayant ainsi acquis le public populaire, lui faire passer un message sur l’importance de la presse indépendante et sur les menaces qui pèsent actuellement sur elle dans l’Empire du Donald.

Sur le plan éthique, viser ce deuxième objectif c’est probablement la chose à faire aujourd’hui.

Sur le plan cinéma, c’est autre affaire. D’abord, Pentagon papers, c’est tout autre chose que « Les hommes du Président » auquel, par facilité on fera référence le plus souvent, c’est tout autre chose que « Spotlight« , plus récent. Dans chacun de ces deux films, l’un excellent, l’autre bon, il est vrai que le scénario est construit autour de l’éternelle question : est-ce qu’on publie l’info ? et quand ?, mais surtout autour de l’enquête elle-même. Celui des Papers passe l’enquête quasiment sous silence. Ça n’intéresse pas Spielberg. Par contre, tout tourne autour de la décision de publier ou non certains papiers « confidentiel défense » (on est en pleine guerre du Vietnam), décision que doit prendre une femme timide, héritière potiche d’un grand journal, vivant dans le souvenir de son père et de son mari, icônes de la presse. Elle finira, bien sûr par prendre timidement mais fermement ses responsabilités.

Eh bien, à part le personnage incarné par Meryl Streep, délicat, craintif, presque souffreteux, et donc original pour une patronne de presse, tout le reste, les personnages, les scènes, les prises de vue, la musique, tout est cliché, bien fait, bien joué, mais cliché. Spielberg et moi ne pouvons pas ne pas nous en rendre compte. Mais Spielberg est de nous deux le seul à l’avoir voulu. Et c’est sans doute par efficacité, parce que, si vous avez l’âme naïve, si vous n’avez pas vu les grand classiques US de film de journalisme, ça marchera. Moi, une scène où l’on voit la rotative qui commence à rouler, la bande de papier qui défile de plus en plus vite, qui se replie, se découpe, se replie encore, puis s’assemble en milliers d’exemplaires serrés les uns derrière les autres qui cheminent, montent, descendent et parcourent en tous sens les plafonds de l’imprimerie pour être jetés ficelés par paquets sur les planchers de camions qui, dans le gris de l’aurore, vont parcourir la ville et, sans même s’arrêter, lancer la presse sur le trottoir, où un homme, enfin, dépliera le journal et laissera voir au spectateur le gros titre qu’il attendait depuis le milieu du film, moi, une scène comme ça, ça me fait toujours frémir.

Voilà, si vous avez une âme simple, si vous aimez ce genre de scène, si vous avez un jour voulu être rédacteur en chef en bras de chemise, les pieds sur votre bureau, si vous aimez les journalistes fatigués et hirsutes, si vous aimez Meryl Streep, Tom Hanks et le travail bien fait, vous aimerez probablement Pentagon papers.

Si vous cherchez du neuf, c’est autre chose.

 

ET DEMAIN, VOUS ÊTES SÛR QUE VOUS VOULEZ UN DEUXIEME AVIS ?

Les Heures Sombres – Critique aisée n°113

Critique aisée n°113

Les Heures Sombres (Darkest Hours)
Joe Wright – 2017
Gary Oldman, Kristin Scott-Thomas

Tout le film de déroule entre le 8 mai et le 4 juin 1940, quatre semaines seulement. A ceux, de plus en plus nombreux, qui ont la mémoire courte, rappelons brièvement ce qui se passait à l’époque.
Mai 1940. La « drôle de guerre » durait depuis septembre 1939.
Pour satisfaire l’opposition travailliste, Winston Churchill, partisan d’une attitude ferme contre l’Allemagne nazie avait été nommé Premier Lord de l’Amirauté par Neville Chamberlain, premier ministre assez enclin à la négociation avec Hitler.

Le 8 mai, date à laquelle commence le film, Chamberlain est vivement critiqué par les travaillistes pour n’avoir pas préparé le pays à la guerre.
Le 10 mai 40, l’Allemagne envahit les Pays-Bas et la Belgique. Chamberlain doit démissionner et Winston est nommé premier ministre par le roi George VI.

Pendant ces quatre semaines cruciales, le film nous montrera les colères, les cigares, les hésitations, les cognacs, les doutes, les combats de Churchill pour amener son pays à abandonner toute idée de négociation et, malgré l’encerclement de son armée à Dunkerque, à entrer de toutes ses forces dans la guerre.

On verra Winston appeler à l’aide Roosevelt, encore isolationniste, sans succès. On le verra frappé de stupeur devant Paul Reynaud, Président du Conseil, défait, lui déclarant que les armées françaises sont en déroute et qu’il n’y a pas de plan de contre-attaque, on le verra pleurer de découragement sur l’épaule de sa femme Clémentine, aimante et spirituelle. On le verra aussi amorcer une amitié durable avec Georges VI (le Roi dont, grâce au cinéma, l’histoire ne retiendra malheureusement que le fait qu’il était bègue), bousculer Attlee, chef du parti Travailliste, (un mouton déguisé en mouton, disait Churchill), s’opposer à Lord Halifax, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, (Holy Fox selon Winston, Hallali Fax selon Goering), on le verra boire continuellement (Comment pouvez-vous boire dans la journée ? lui demande le roi. Avec de l’entraînement, répond W.C.), fumer sans arrêt, bredouiller, bafouiller, s’emporter, mais aussi dicter, raturer et finalement écrire des discours splendides, et particulièrement le dernier (du film, car il en fera beaucoup d’autres), le discours du 4 juin 1940, discours devant la Chambre qui clôt le film : « … Nous ne fléchirons ni ne faillirons. Nous nous battrons dans les rues, dans les champs, nous nous battrons sur les collines et sur les grèves… », discours sublime et galvaniseur, annonciateur de l’incroyable résistance du pays qui pendant plus d’un an sera le seul à s’opposer à Hitler, et auquel le monde occidental devra d’avoir pu anéantir le nazisme. Mais les heures sombres ne font que commencer, on le sait.

Voilà pour l’histoire, ou plutôt l’Histoire.

Pour ce qui est du film, j’ai vu une excellente performance de Gary Oldman, qui s’est composé un physique frappant de ressemblance, et une élocution étonnamment hésitante, dont j’ose croire qu’elle est fidèle à la réalité. Très bonne Kristin Scott-Thomas également, toute en distinction et humour britannique, bonne reconstitution aussi de Londres et de la Chambre. Bien, tout ça… Très correct, de bonne tenue, very british.

Pourtant, avec cet immense personnage que fut Winston Churchill, et avec ce point de basculement de la guerre (quelques semaines plus tard, après la bataille d’Angleterre, W.C. dira dans son style éclatant : « Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais, c’est peut-être la fin du commencement. »), on aurait pu, on aurait dû faire beaucoup mieux. A aucun moment au cours du film, je n’ai éprouvé ce sentiment d’urgence ni cette pression énorme que devait ressentir Churchill devant la décision à prendre, alors que les 300.000 soldats de Sa Majesté bloqués à Dunkerque pouvaient être faits prisonniers incessamment, et laisser l’Angleterre à la merci d’une invasion allemande. Le film ne m’a montré ni les conséquences possibles d’une décision contraire, ni le côté visionnaire de Churchill, qui voulait tenir le temps qu’il faudrait pour que l’Amérique se décide à entrer en guerre. Si vous voulez éprouver ces sentiments, vision de l’avenir, urgence, pression, lisez les Mémoires de Guerre de Churchill, ou même seulement sa biographie par François Kersaudy.

La dernière réplique du film mérite qu’on s’y arrête. C’est celle Lord Halifax, qui s’est opposé à W.C. pendant tout le film. Churchill vient de prononcer le fameux discours et la Chambre, hésitante au début, bascule dans l’approbation de la guerre et l’ovation de l’orateur. Le voisin de siège d’Halifax, ébahi, lui demande « Mais, qu’est-ce qui s’est passé ? » Lord Halifax lui répond :

—He mobilized the English language and sent it into battle.
—Il a mobilisé la langue anglaise et l’a envoyée au combat

Belle phrase — dont le véritable auteur est Edward Burrow , journaliste américain —  qui résume bien ce que le film a voulu montrer sans tout à fait y parvenir.

Post scriptum
Puisque c’est le sujet, je ne résiste pas au plaisir de vous reproduire ici ce qu’a dit Vialatte de l’éloquence de W.C. :
« (…) Churchill disait encore : « Nous ne fléchirons ni ne faillirons. Nous nous battrons dans les rues, dans les champs, nous nous battrons sur les collines et sur les grèves. » Il ajoutait en aparté, bouchant le micro : « A coups de bouteilles ; car nous n’avons guère autre chose. » De tels discours relèvent de la ténacité. A cette échelle, elle sauve le monde. (…) »

Un autre témoignage dont l’auteur m’est inconnu :
« It has been said that Hitler could persuade you that he could do anything but that Churchill could persuade you that you could do anything. »
« On a dit qu’Hitler pouvait vous persuader qu’il pouvait tout faire mais que Churchill pouvait vous persuader que vous pouviez tout faire. « 

ET DEMAIN, UN TEXTE DE MARIE-CLAIRE, LETTRE D’ELISABETH A SOPHIE

Adieu Ferdinand – Critique aisée n°112

Critique aisée n°112

Adieu Ferdinand – Le Casino de Namur
Philippe Caubère
Athénée-Louis-Jouvet

Vous me connaissez. Ce n’est pas parce que c’est un vague ami de la famille que je vais me gêner pour dire ce que je pense du deuxième volet (Le Casino de Namur) du dernier — au sens d’ultime ­— spectacle de Philippe Caubère (Adieu Ferdinand).

Alors, voilà : C’est très mauvais.

En trente-six ans, Caubère nous a raconté par le menu ses aventures personnelles, ou plutôt celles de Ferdinand Faure, son double. En une bonne vingtaine de spectacles différents, il nous a parlé de sa mère, bourgeoise tourmentée et atypique, de son père, aimable et distrait, d’Ariane Mnouchkine, géniale et vaporeuse, de son copain d’enfance, un gonze simple et joyeux, de sa compagne Clémence, douce et imprécise, de l’O.M., du Festival de Cannes, de Marseille, d’Aix en Provence, de la Belgique, de mobylettes, de voitures, de téléphones, d’avion, de trois petites marches et de multiples petits personnages. Et il a mimé tous ces personnages, les hommes, les femmes, les enfants, les cabotins, les gentils, les idiots ; par un simple changement d’attitude, grâce à un simple geste, vous ne pouviez pas vous tromper, vous saviez qui il était, parfois pour quelques secondes seulement ; et il n’a pas mimé que les personnages, mais aussi les objets : sa représentation immobile d’un simple téléphone était saisissante, celle d’un avion peinant à décoller dans une tempête de neige était spectaculaire, sans parler de tout le stade Vélodrome de Marseille un jour de match. Et il nous faisait rire, deux ou trois heures durant, seul en scène, avec un simple tabouret, une couverture ou un imperméable pour uniques accessoires. Il nous émouvait  aussi, avec pudeur. Vous trouverez peut-être paradoxal que je dise d’un acteur qui a passé sa carrière à exposer sa vie sur scène qu’il est pudique, mais c’est le cas. Pudique, sensible, drôle, grossier parfois, jamais vulgaire.

Et voilà qu’aujourd’hui, à soixante-sept ans, Caubère a décidé de raccrocher les gants. Et il fait ses adieux dans ce beau théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet (sur lesquels, l’Athénée d’une part et Louis Jouvet d’autre part, j’ai écrit un petit texte commun qui paraitra quelques jours après les Ides de Mars). Et il le fait avec ce spectacle « Adieu Ferdinand » en deux volets, « Clémence » et « Le Casino de Namur« . Et je n’en ai vu que le second. Et c’est très mauvais. Et je ne saurai jamais si le premier volet est meilleur, car tout ça s’arrête le 14 janvier prochain.

Et pourtant, les critiques du Masque et la Plume, dont je viens d’entendre les avis ce matin même, juste avant de commencer cette rubrique, ont été unanimes ou presque : une merveille, un couronnement… Je n’arrive pas à y croire. Là où ils ont vu légèreté, finesse, humour, émotion et performance, je n’ai vu que gros traits, vulgarité, lourdeur, fatigue et trous de mémoire. (Je dois dire que ce soir-là, Caubère paraissait souffrant, rhume, grippe, je ne sais pas, ce qui pourrait expliquer une partie des faiblesses du spectacle, mais pas toutes).

J’ai trouvé les situations convenues et répétitives, les différents personnages  bien trop semblables, les plaisanteries lourdes, et les émotions à grosses ficelles et le héros fatigué. En deux mots, je me suis ennuyé. Mais surtout, j’ai été déçu. Et peiné que Caubère finisse de cette manière. Et surpris, très surpris que le Masque l’approuve.

P.S. : Si vous voulez relire la critique de « La Danse du Diable » en 2013, cliquez ICI

ET DEMAIN, PORTRAIT DE L’ARTISTE