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Detroit – Critique aisée n°103

Detroit 
Kathryn Bigelow – 2017
John Boyega, Will Poulter.

Le Huffington Post, par sa journaliste Jeanne Theoharis, a qualifié Detroit (prononcez Ditroïte) de film de plus inconséquent et dangereux de l’année. Ce professeur en sciences po au Brooklyn College a trouvé que le scenario faisait la part trop belle aux individus, victimes et tortionnaires, au détriment de la communauté noire d’une part et de la police de Détroit d’autre part. En d’autres termes, elle aurait aimé que Kathryn Bigelow nous présente un cours d’histoire sur les émeutes raciales de 1967 à Detroit, qu’elle nous expose ce qui s’était passé avant, pour pouvoir expliquer le pendant et l’après. La journaliste aurait voulu un documentaire historique ou à la rigueur un film plus démonstratif, plus clairement engagé contre le racisme (50 ans après les évènements !). Voilà pourquoi le film est inconséquent. Mais pourquoi il est dangereux, l’article ne le dit pas. Elle nous apprend aussi, et c’est très intéressant, que la communauté noire de Chicago, réagissant au dénouement du véritable procès, avait organisé elle-même un procès « privé » pour rétablir les faits réels et prononcer des condamnations. C’eut d’ailleurs été un excellent sujet que le déroulement parallèle du procès légal et du procès populaire des mêmes évènements (je pense que je devrais déposer le concept). Mais ce n’était sans doute pas le but de Bigelow. Elle n’a pas voulu « expliquer », c’est-à-dire exposer les raisons de ce déchainement de violence, celui des émeutes d’abord, puis celui des policiers. Elle a voulu montrer, tout simplement. Les critiques du Monde, de Télérama et du Nouvel Obs sont positives. Convenues mais positives. Quant à celle de Libération, elle est incompréhensible, mauvaise, mais incompréhensible, sous un inévitable et pénible titre-calambour : « Détroit, un effroi à l’étroit ». Mais dans quelle cour d’école vont-ils chercher tout ça ?

Vous savez maintenant, grosso modo, ce que pense de ce film l’essentiel de l’élite intellectuelle. A moi, maintenant : Le décor est rapidement planté ; les émeutes démarrent à la suite d’une banale descente de police dans un bar clandestin fréquenté par les noirs. Les choses tournent mal, et la ville est rapidement mise à feu et à sac. Dans ce contexte, quelques jeunes noirs et deux jeunes blanches en quête d’aventures font la fête dans un motel de la ville. La Garde Nationale passe à proximité et l’un des fêtards tire un coup de pistolet d’alarme en direction de la garde. Le motel est mitraillé puis envahi par quelques policiers, qui vont se livrer pendant de longues à des actes de torture physique et morale pour connaitre l’identité du tireur. Il y aura plusieurs morts, un procès et des acquittements.

Voilà pour l’histoire. Maintenant, le traitement : les scènes de rues en émeute sont vraiment réussies : violentes, désordonnées, enfumées, confuses. Le huis clos entre les policiers et les « suspects » est absolument terrifiant de violence. Les policiers n’ont aucune excuse, il n’y a pas de fatalité, par d’évènement fortuit, pas de malentendu, pas de panique, rien, rien qui puisse expliquer leur déchainement, si ce n’est leur racisme et leur bêtise. Cette deuxième partie du film est très réussie, très tendue, très éprouvante. On en sort épuisé. La troisième partie du film, l’enquête et le procès, m’a parue bâclée.

Ce n’est pas uniquement à cause de cette dernière remarque que je ne suis pas totalement emballé par « Detroit ». Ce doit être aussi parce que j’ai toujours tendance à faire des comparaisons avec des films plus anciens. Celui auquel on ne peut pas ne pas penser, c’est Mississippi Burning. Mississippi Burning, qui était tout aussi terrible dans sa présentation du racisme, racontait aussi des faits réels, survenus trois ans plus tôt. Mais Alan Parker avait donné à ses personnages principaux (Gene Hackman et Willem Dafoe) beaucoup plus de consistance que Kathryn Bigelowe n’a su le faire avec les siens. Et puis, le procès n’était pas bâclé.

ET DEMAIN, LA SEPTIÈME PARTIE DE HHH, NYC, USA : SAMMY DAVIES JR DANS LE ROLE DE  DAVID COSBY

 

Le sens de la fête – Critique aisée n°102

Le sens de la fête
Eric Toledano et Olivier Nakache -2017
Bacri, Lellouche, Rouve

Il y a de bons acteurs : Jean-Pierre Bacri dans son rôle éternel de râleur mais gentil, Lellouche et son aisance de beauf dragueur mais sensible, Eye Haïdara, une belle jeune femme noire au physique étrange et au vocabulaire chargé, et quelques autres tout aussi bons, un marié, insupportable, sa mère, adoratrice, deux ou trois serveurs, abrutis, quelques extras, tamouls, un photographe, sans gêne, un stagiaire, illuminé, un gendarme, au phrasé de gendarme, tout cela très bien.

L’idée est bonne aussi : l’organisation d’une somptueuse réception de mariage. Il y avait eu l’excellent « Un mariage » de Robert Altman et le grinçant « Mariages !  » de Valérie Guignabodet. Il y avait eu aussi bien sur les célèbres « Branquignols » (Robert Dhéry – 1950), qui décrivait le sabotage grandiose d’une réception. « Le sens de la fête » serait assez dans la ligne des Branquignols, sans atteindre à l’absurde et au délire dont la troupe de Robert Dhéry avait le secret (à voir absolument : Les Belles Bacchantes) : ici le sabotage sera involontaire et du fait d’une brigade d’incapables et de caractériels.

Quelques situations sont drôles, mais je ne les décrirai pas pour ne pas gâcher (spoiler) votre plaisir ; il y a un très beau moment visuel, un envol, je n’en dirai pas plus. Malgré la bêtise de certains personnages, rien n’est méchant, ni aigre, ni vulgaire, ni cliché. On n’est pas dans la farce non plus, on évite le gag de la tarte à la crème, et tout idiots qu’ils soient, les personnages sont sympathiques.

Mais la comédie ne prend pas vraiment et reste au niveau d’une succession de scènes, isolément assez réussies. Est-ce parce que le film est trop long (1h57) ou parce qu’il manque un fil, une intrigue, une évolution ?

Voyez-vous-même. Car, si vous voulez, ce film, vous pouvez le voir.

Happy end – Critique aisée n°101  

Happy end
Michael Haneke – 2017
Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant

Le sujet est banal : une famille bourgeoise de Calais, les Laurent, très riches, très bourgeois, très province.

Le genre n’est pas original : une comédie du genre « Pièce grinçante » d’Anouilh, c’est-à-dire pas une comédie, mais pas un drame non plus, juste de quoi se moquer de manière consensuelle des turpitudes des gens.

L’histoire est métaphorique : un effondrement sur un chantier de travaux publics va, sinon provoquer, du moins accélérer l’effondrement de la famille Laurent.

Le point de vue est double : un narrateur omniscient et silencieux qui passe d’un personnage à l’autre et une jeune fille de 13 ans, troublante et perturbée, surement la meilleure performance de comédien du film.

La position morale ou politique n’est pas trop manichéenne, mais quand même : les bourgeois sont des méchants ; il n’y en a pas un, y compris la petite fille, pour Continue reading

¿ TAVUSSA ? (30) La Loi, entre vous et nous

Comme chaque année, le Sénat sponsorise l’installation de grands placards sur les grilles du Jardin du Luxembourg le long de la rue Médicis. J’ai toujours reproché à ces panneaux d’empêcher la vue sur les jardins, et j’avais proposé qu’au lieu de photos d’insectes répugnants ou de trognes rubicondes d’artisans en pleine activité, on y présente de grandes photographies de ce qu’on pourrait voir du jardin si les panneaux n’étaient pas là. Je n’ai pas été écouté, ni même entendu.

Ainsi, voici une nouvelle exposition d’une quarantaine d’agrandissements d’aquarelles de Noëlle Herrenschmidt. Elles représentent des palais, des salles et des scènes de la vie publique où la loi s’élabore, se discute, se vote et s’applique. L’exposition se tiendra du 16 septembre au 14 janvier 2018. Vous avez tout le temps.

Tout cela est assez joli et traite avec un grand respect ces lieux et ces hommes (et ces femmes, oui, d’accord, d’accord) qui font la loi. Je n’ai rien contre ce respect. Je serais même plutôt favorable à la pompe, pourtant souvent désuète et parfois ridicule, qui entoure tout cela. Il est toujours bon d’impressionner le peuple. En tout cas, moi, ça m’impressionne.

Cependant, dans cette exposition, un détail me perturbe. C’est le titre :

LA LOI, entre vous et nous

Qu’est-ce qu’on entend par là ?

Pour moi, bien sûr, il ne fait pas de doute que, dans l’esprit de l’auteur, ce « vous« , c’est vous, c’est moi, c’est nous, nous qui Continue reading

Petit paysan – Critique aisée n°100

Petit paysan
Hubert Charuel – 2017
Swann Arlaud, Sara Giraudeau

Je viens de voir un film, « Petit paysan », et j’ai brusquement réalisé que j’avais vécu des centaines et des centaines de week-ends à côté d’un éleveur de vaches laitières, un tout petit éleveur, encore plus petit que celui du film. Sans que je m’en aperçoive, ou plutôt sans que j’y prête attention, pendant ces week-ends et pendant les semaines qu’ils encadraient, mon tout petit paysan travaillait, peinait, s’inquiétait du temps, pourri, du prix du gas-oil, trop cher, de celui du lait, trop bas, des nouvelles normes, incompréhensibles… En fait, mon voisin des fins de semaine s’inquiétait de tout. Est-ce que sa voiture allait tenir encore longtemps, est-ce qu’il faudra vraiment remplacer le tank à lait, est-ce que le toit de l’étable supportera encore un hiver… ? Mais je ne le voyais pas, ou plutôt, je n’y prêtais pas attention. Et puis, après des centaines de week-ends et de semaines intercalées, il a vendu ses vaches laitières et il a élevé quelques veaux. Il a un peu changé d’inquiétudes : est-ce que le prix de la viande va encore baisser, combien va couter la réparation du chauffage de l’étable… Mais toujours : est-ce que ma voiture…, pourvu que le toit…, s’il se met à faire vraiment froid…. Mais je ne le voyais pas, ou plutôt, je n’y prêtais pas attention.

Et puis, il a pris sa retraite. Il a vécu enfin tranquille pendant quelques années, sans trop d’inquiétudes. Mais je ne le voyais pas, ou plutôt, je n’y prêtais pas attention. Et puis il est mort. Sa voiture, son toit, sa chaudière avaient tenu jusqu’au bout.

Toute sa vie de voisin, il avait été aimable, discret, souriant même. Il disait bonjour, ça pousse les enfants, comment ça va dans la banque ? car il me croyait banquier. Je disais bonjour, il fait drôlement froid, hein, vous avez voyagé un peu pour vos vacances ? car je croyais qu’il en prenait. Mais nous ne nous parlions pas, nous ne nous disions rien, que des petites paroles, banales, sans poids.

Voilà, j’ai pensé à tout ça. Je me suis dit que si je l’avais vu plus tôt, ce film, quelques centaines de week-ends plus tôt par exemple, je lui aurais prêté attention, à mon voisin des fins de semaine, un peu plus peut-être. Je lui aurais peut-être dit des choses, il m’aurait peut-être répondu. Va savoir…

Bon, on secoue les épaules et on pense à autre chose. Au film, par exemple. Je ne vous ai encore rien dit du film, ou si peu. Alors disons que le héros, Pierre, est un petit paysan, jeune, 30 ans, éleveur de vaches laitières, vingt-six. Il a une sœur, vétérinaire, des parents, retraités, il a repris leur ferme, des voisins, un gentil vieillard à l’esprit égaré, un autre éleveur, gros celui-là, cinq-cents hectares, un patron de bistrot, chaleureux. Il y a aussi une boulangère, éphémère.

Pierre vit avec ses vaches, par elles, pour elles. Il rêve d’elles, il en est fier, il les soigne, il les lave, il les caresse, il les trait, il ne fait jamais rien d’autre. Mais une méchante épidémie arrive de Belgique. Une de ses vaches est atteinte. Elle devrait être abattue, et le reste du troupeau avec. Mais non, il ne veut pas. Alors…Mais je ne vous dirai rien de plus. Ce n’est pas que l’histoire soit inattendue mais, même prévisible, sa progression est prenante, inexorable, comme celle d’une tragédie antique.

Quand vous irez voir ce film — parce qu’il le faut — ne vous attendez pas à un documentaire d’Arte sur la condition paysanne, avec petit matin brumeux sur pâture luisante, tasse de café et tartines silencieuses sur toile cirée à carreaux, dialogues renfrognés en contre-jour, gadoue et misère latente. Non, Pierre n’est pas renfrogné, il n’est pas pauvre, pas vraiment en tout cas, enfin on n’en parle pas. Il aime ce qu’il fait, il ne fait que ça, il n’a de temps pour rien d’autre. Même qu’il est peut-être heureux. On ne sait pas vraiment. Mais Pierre ne veut pas qu’on tue ses vaches. Alors avec obstination, avec lenteur, avec douleur, il fait ce qu’il ne devrait pas faire…

Film noir, thriller, drame psychologique, le film est tout ça à la fois. Il est dense. Il est tendu sur une action unique, sauver le troupeau. Il n’y a aucune complaisance sur l’éventuelle beauté de la campagne, sur l’hypothétique philosophie bucolique ou une prétendue amitié campagnarde. Mais il n’y a pas non plus de pathos, d’affectation, de cliché. On est toujours dans le sujet et, quand le film diverge brièvement sur un diner au restaurant, une partie de chasse ou une nuit de bowling, c’est pour montrer la perte de temps que ces distractions constituent dans l’itinéraire du petit paysan et faire ainsi monter encore un peu la tension.

Swann Arlaud est tellement convainquant dans son obstination douloureuse qu’on dirait un paysan doué pour le théâtre.

Enfin, j’ai un très gros faible pour Sara Giraudeau. Elle m’avait déjà emballé dans son rôle dans la série « Le bureau des légendes« . Elle est ici sensible et volontaire dans son personnage de sœur-vétérinaire. Et puis, elle ressemble tellement à son père.

On doit voir ce film, même quand on n’a pas de paysan dans ses voisins de fin de semaine.