Archives pour la catégorie Citations & Morceaux choisis

Oncle Podger accroche un tableau

“Trois hommes dans un bateau, sans parler du chien” de Jerome K. Jerome (1857-1929) a été pour moi la  porte magistrale qui m’a permis d’entrer dans l’humour anglais. Ont suivi ensuite, dans le désordre, Dickens, P-G. Wodehouse, George Mikes, David Lodge et aussi quelques américains plus british que nature, comme James Thurber et Peter Benchley. Mais c’est vraiment Jerome qui m’a ouvert cette porte. Si vous n’avez lu de lui que Trois hommes dans un bateau, un peu désuet aujourd’hui, je vous recommande un recueil de nouvelles autobiographiques sur la vie à la campagne qui s’appelle, si mes souvenirs sont bons : Mes enfants et moi. 

Voici un extrait des ‘Trois hommes …”. Un soir à la télévision, ce texte avait été lu par Denis Podalidès pour l’émission “La grande librairie”. J’en pleure encore.

“De votre vie, vous n’avez vu agitation pareille, pareil va-et-vient du haut en bas des escaliers d’une maison comme le jour où mon oncle Podger entreprenait de faire quelque chose.  Un tableau qui rentrait de chez l’encadreur se trouvait posé dans la salle à manger, attendant d’être accroché.  Ma tante Podger disait :

-— Que faut-il en faire ?

— je t’en prie, laisse-moi m’occuper de cela ! disait l’oncle. Que ni toi ni personne n’y touche !  Je ferai cela tout seul !

Il enlevait  son veston et s’y  mettait, en effet.  Il envoyait sa fille chercher six pence de clous chez le quincaillier ; puis l’un des garçons après elle, pour dire à sa sœur de quelle dimension il fallait les prendre ; et, comme cela, de fil en aiguille, il vous mettait en branle et mobilisait toute la maison

— Bon.  Maintenant, Willy, criait-il, va chercher mon marteau !  Et toi, Tom, apporte-moi la règle.  J’aurai besoin aussi de l’escabeau, peut-être aussi d’une chaise de cuisine!  Jim !  Cours donc chez M. Goggles, et dis-lui : «Monsieur, papa vous présente ses compliments.  Il espère que votre jambe va mieux, et est-ce que vous pourriez lui prêter Continuer la lecture de Oncle Podger accroche un tableau 

Sans commentaire

Morceau choisi

Ne vagabonde plus. Tu n’es plus destiné à relire tes notes, ni les histoires anciennes des Grecs et des Romains, ni les extraits de traité que tu réservais pour tes vieux jours. Hâte-toi donc au but, dis adieu aux vains espoirs et viens-toi en aide si tu te soucies de toi-même tant que c’est encore possible.

Marc Auréle – Pensées pour moi-même

 

Qu’est-ce que vous voulez ajouter à ça ?

 

Lettre à l’ami d’occasion

Morceau choisi

Je ne connais pas bien André Breton, pour ainsi dire et même, disons-le, pas du tout. Par contre, j’ai longtemps passé sur mon Teppaz les chansons de Léo Ferré. Engagées, drôles, méchantes, émouvantes, j’en connaissais beaucoup par coeur. Et puis, cette espèce de physique qui mélangeait Albert Einstein à Nosferatu avait quelque chose de sympathique. Pourtant, pour ce que je voyais du bonhomme, sympathique, il ne l’était pas. Il ne cherchait pas à l’être. Mais sa musique, ses poèmes, ses coups de gueule aussi, méritaient le respect.

En 1956, Ferré a adressé une lettre à André Breton. Je ne sais plus comment j’étais tombé dessus mais, à toute fin utile, l’avais gardée jusqu’ici dans une vielle clé USB . En ces temps où nous avons le temps, j’ai pensé que ça pourrait vous intéresser. En tout cas, après avoir lu ça, je ne regrette plus de n’avoir pas avoir connu Breton. La lettre est un peu longue peut-être, et peut-être n’irez-vous pas jusqu’au bout. Ce serait dommage car elle est aussi surprenante que celle de Truffaut à Godard que j’avais publiée ici il y a quelques mois.

Lettre à l’ami d’occasion

Cher ami,

Vous êtes arrivé un jour chez moi par un coup de téléphone, cette mécanique pour laquelle Napoléon eût donné Austerlitz. Je n’aime pas cette mécanique dont nous sommes tous plus ou moins tributaires parce qu’elle est un instrument de la dépersonnalisation et un miroir redoutable qui vous renvoie des images fausses et à la mesure même de la fausseté qu’on leur prête complaisamment. Et ce jour là, pourquoi le taire, j’étais prêt à toutes les compromissions : Vous étiez un personnage célèbre, une sorte d’aigle hautain de la littérature « contemporaine », un talent consacré sinon agressif. J’étais flatté mille fois que vous condescendiez à faire mon chiffre sur votre cadran à grimaces, pour solliciter une rencontre dont je ne songeais nullement Continuer la lecture de Lettre à l’ami d’occasion 

Une brève histoire de l’homme

Dans ce passage du dernier roman de Ian McEwan, le narrateur réfléchit sur l’avenir de l’homme à l’heure de l’émergence de l’Intelligence Artificielle.  À l’heure ou je relis ce texte avant de le publier, moi qui viens d’achever la lecture des “Particules élémentaires” et qui vous en ai parlé samedi dernier, je me demande si, pour la concision dans la description du déclin de l’homme, McEwan n’a pas lu Houellebecq. 

(…) Je m’installai dans la cuisine, dans un vieux fauteuil de cuir, un ballon de vin blanc moldave à la main. Il y avait un plaisir intense à poursuivre une réflexion sans être contredit. Je n’étais sûrement pas le premier à le penser, mais on pouvait envisager l’histoire de l’estime de soi chez les humains comme une série de de déclassements conduisant à l’extinction. A une époque, nous trônions au centre de l’Univers, avec le Soleil, les planètes et le monde observable qui tournait autour de Continuer la lecture de Une brève histoire de l’homme 

De l’introspection par la lecture

Morceau choisi

L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : “mon lecteur”. En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eut peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice-versa, au moins dans une certaine mesure la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur.

Marcel Proust – Le Temps retrouvé

 

Excipit

Morceau choisi

Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.

C’est avec cette phrase¹ que Marcel Proust termine l’œuvre gigantesque qu’il avait commencée trois mille pages plus tôt avec “Longtemps, je me suis couché de bonne heure.
Cet excipit est plus représentatif, non du style, mais de la phrase que le petit Marcel construit habituellement, cette phrase que Paul Morand, tout en s’amusant à pasticher le style qu’il décrivait, analysait ainsi :

Cette phrase chantante, argutieuse, raisonneuse, répondant à des objections qu’on ne songerait pas à formuler, soulevant des difficultés imprévues, subtile dans ses déclics et ses chicanes, étourdissante dans ses parenthèses qui la soutiennent comme des ballons, vertigineuse par sa longueur, surprenante par son assurance cachée sous la déférence, et bien construite malgré son décousu, vous engaine dans un réseau d’incidents si emmêlés qu’on se serait laissé engourdir par sa musique si l’on avait été sollicité soudain par quelques pensées d’une profondeur inouïe ou d’un comique fulgurant.

¹ Marcel Proust – À la Recherche du temps perdu – Le Temps retrouvé

Syracuse

Morceau choisi

Bernard Dimey était né en 1931 à Nogent en Bassigny, Haute Marne, et il est mort à Paris en 1981. Entre temps, il a habité rue Lepic.  Il y a écrit des poèmes, dont celui-ci, le plus connu peut-être, peut-être le plus beau.
Dégustez le, fredonnez le, car vous connaissez la mélodie bien sûr.

 

J’aimerais tant voir Syracuse
L’île de Pâques et Kairouen
Et les grands oiseaux qui s’amusent
A glisser l’aile sous le vent

Voir les jardins de Babylone
Et le palais du Grand Lama Continuer la lecture de Syracuse 

Ecrire ? Oui, mais quoi ?

On peut très bien vivre de sa plume ; ça dépend où on la met
Joséphine Baker

Si vous n’avez pas mal quelque part, inutile d’écrire
Paul Morand

L’Histoire est une suite de mensonges sur lesquels les hommes se sont mis d’accord
Napoléon

Si les gens heureux, comme on le prétend, n’ont pas d’histoire, ils feraient mieux de ne pas nous la raconter
Paul-Jean Toulet

(aphorismes extraits de la collection personnelle de Lorenzo dell’Acqua)