Archives pour la catégorie Textes

Le Cujas (13)

(…) Arlette, elle s’appelait. Dix-neuf ans, comme lui. Jolie comme un cœur, et gaie et gentille. Enfin, c’est ce que Robert disait dans ses lettres, parce qu’Arlette, moi, je l’ai jamais vue. Même après la mort de Robert. Mais je juge pas, remarquez. Elle a dû rester là-bas, aux Colonies. Peut-être même qu’elle y est passée elle aussi, parce que les Japonais, hein, il parait qu’ils y ont pas été de main morte… Enfin, Arlette, je l’ai jamais vue. Ce que je sais, c’est que c’est elle qui avait décidé Robert à partir dans ce pays de sauvages…Tenez, vous allez comprendre. Lisez la lettre d’après que j’ai reçue de Robert. Vous pouvez la copier aussi si vous voulez.

 Chapitre 4 – Robert Picard

Troisième partie

 Ma chère Maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé, ainsi que mon frère et mes sœurs. Je suis désolé de n’être pas venu pour le mariage de Marie, mais c’était en pleine saison et Madame Antoinette n’a pas voulu que je m’absente à ce moment-là. Je suis sûr qu’elle sera très heureuse avec le Jean, qui est un bon garçon et qui a de belles espérances avec la ferme de la Prétentaine qui lui reviendra un jour bientôt si Dieu le veut. Je suis sûr aussi que, maintenant que le Père est décédé, Abel fait marcher la ferme encore mieux qu’avant, car il a toujours eu des idées modernes. Avec toutes ses qualités de bonne ménagère, Louise ne tardera pas à trouver un mari que j’espère aussi prometteur que Jean. Quant à Josette, son troisième prix de français au concours général m’a rempli de joie. Il faut absolument qu’elle continue ses études pour devenir la fierté de la famille.

Pour moi, il y a eu beaucoup de changement dans ma vie et je vais te les dire. Continuer la lecture de Le Cujas (13) 

Le Cujas (12)

(…) Je sais bien que je n’ai que dix-huit ans et que je ne suis pas majeur, mais dis-lui bien qu’il ne m’envoie pas les gendarmes pour me ramener, parce qu’avec mon ainé Abel, mes trois sœurs Louise, Marie et Josette, le Père, toi et moi, ça fait bien trop de monde à vivre sur la ferme.
Donne bien le bonjour à Abel, Louise, Marie et Josette et aussi à Constance et Jean et donne bien le salut respectueux au Père.
Je t’écrirai bientôt une nouvelle lettre.
Ton fils affectionné et qui t’aime de même.
Robert

 Chapitre 4 – Robert Picard

Deuxième partie

Vous savez, je la connais bien cette photo. Mon fils me l’avait envoyée dans cette lettre, la deuxième qu’il m’a envoyée de Paris.

Non, je préfère la garder. Vous savez, il ne me reste pas grand-chose de mon petit Robert. Mais vous pourrez la recopier tout à l’heure, si ça vous intéresse.

Il n’y a pas de quoi. Vous savez, ça me fait plaisir que quelqu’un comme vous, un journaliste, s’intéresse à mon fils. Et puis, ça me donne l’occasion de parler de lui…

Oui, la photo est un peu sombre mais on le reconnait bien, là, avec son beau gilet de garçon de café. Le pauvre, il était content comme tout d’avoir trouvé du travail aussi vite. En plus, ça l’intéressait ; voir du monde, parler avec les clients, discuter avec les autres garçons, et puis surtout Continuer la lecture de Le Cujas (12) 

Le Cujas (11)

Chapitre 4 – Robert Picard

Première partie

Ma chère Maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé, et le Père aussi. Moi, je me porte bien. Je commence à m’habituer à vivre à Paris car cela fait aujourd’hui trente –  six jours que je suis arrivé dans la Capitale. Je me sens beaucoup mieux qu’au début parce que maintenant je dors bien et que je mange de même. C’est moins bon qu’à la maison mais c’est bon quand même.

Dans ma lettre du mois dernier je t’avais dit que j’avais trouvé un travail d’apprenti comme serveur dans un café. C’est le Café Le Cujas. Il est rue Cujas mais sa terrasse est Boulevard Saint-Michel. C’est un beau quartier et il y a des beaux immeubles et des gens du monde, des propriétaires surtout mais aussi des professeurs de Droit et de Sorbonne. Il y a beaucoup d’étudiants qui viennent au café. Ils rient beaucoup. Ils sont gentils même si ils se moquent souvent de moi. Je ne comprends pas toujours pourquoi mais si je ris aussi, ils s’arrêtent de rire et ils me laissent tranquille pour faire mon travail. La patronne du café s’appelle Madame Antoinette. Elle est très gentille avec moi mais à condition que je sois propre, que je sois poli avec les clients et que je sois honnête. Ça ne m’est pas difficile et tous les jours je remercie le Ciel de m’avoir donné une Maman comme toi qui m’a tout appris et bien appris. Continuer la lecture de Le Cujas (11) 

Au service du Prince

Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. C’est le dernier à être publié dans cette série.

 Au service du Prince

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait 1 les pans de son peignoir chamarré qui venaient battre des mollets gras et poilus tandis que ses chaussures vernies à boucle d’argent sonnaient sur le marbre du corridor qui conduisait à la chambre de Sa Seigneurie.

Dix heures, c’était l’heure choisie par Buck pour procéder à la toilette du Prince. Bien sûr, c’était un peu tard, et le Prince aurait sans doute préféré des soins plus matinaux, lui qui se réveillait toujours avant l’aube après une nuit agitée de malaises et de cauchemars dans des draps poisseux de transpiration et de taches de soupe. Mais, depuis plusieurs mois, avant de s’occuper de Sa Seigneurie, Buck avait adopté l’habitude de prendre son petit déjeuner Continuer la lecture de Au service du Prince 

L’affaire Blaireau

Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. Demain, un troisième  texte, tout aussi anonyme, sera publié : Au service du Prince.

L’affaire Blaireau

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait (1) des effluves pestilentiels venant de la station d’épuration à proximité de la maison délabrée où il avait passé une nuit désagréable. Le matin enfin venu, il avala en bas, au rez-de-chaussée, un café infecte mélangé avec ce qu’il restait de sa bouteille de wiskey entamée la veille, et de retour à l’étage il était d’une humeur exécrable, jurant à voix haute que l’on ne l’y reprendrait plus car les commanditaires de sa mission à Dublin l’avaient tout simplement humilié, lui un irlandais de pure race.

Buck Mulligan était en effet un irlandais du comté de Galway, fier de l’être et pointilleux sur ses origines gaéliques. Il ressemblait Continuer la lecture de L’affaire Blaireau 

Ce soir, à Samarcande

Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. Demain, un autre texte, tout aussi anonyme, sera publié : L’affaire Blaireau.

Ce soir, à Samarcande

 En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait (1) de petites volutes de poussière voletant devant lui dans le couloir qui menait à la chambre qu’il s’était choisie quelques jours auparavant. Buck accrocha le miroir à la poignée de la fenêtre ouverte, se contempla un instant et, satisfait, commença à se raser. La température était encore agréable ; il fallait en profiter car les degrés n’allaient pas tarder à grimper vers la centaine et au-delà.  Planté face au désert, Buck admirait le paysage tout en réfléchissant. Il pensait à tout ce qu’il avait vécu en plus de trois ans de cavale à travers le pays.

« Tout ça, c’est pas vraiment de ma faute, se disait-il. Ça a commencé avec cette foutue attaque de Pearl Harbour. Salopards de Japonais ! Alors, à la mobilisation générale, moi, je voulais bien faire comme les autres, passer des visites médicales, me faire couper les cheveux à ras, porter des vêtements de ploucs, dormir dans des dortoirs remplis de pèquenauds, me faire engueuler par tous Continuer la lecture de Ce soir, à Samarcande 

Le Cujas – Chapitre 3 – Armelle Poder

Il y en a qui n’aiment pas lire les histoires par petits bouts, alors, pour ceux-là, je livre aujourd’hui en un seul morceau la totalité du chapitre 3, entièrement consacré à Armelle Poder, alias Simone Renoir. Elle vaut bien ça. 

Oui, oui. C’est bien moi sur la photo. Mais comment vous m’avez trouvée ? Vous êtes flic ou quoi ? Ce que j’peux être bête, quand même ! Si vous étiez flic, vous m’auriez pas offert un verre avant de me montrer la photo. Et puis, avec votre accent, vous pouvez pas être flic, en tout cas pas flic d’ici. Alors, vous êtes quoi ?

Ah, Américain ?  Et photographe ? Et aussi écrivain ? Et journaliste ? C’est tout, oui ? Alors comme ça, vous êtes un écrivain journaliste photographe américain. Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur… ? Vous voulez faire des photos de moi ? Des photos de nu, bien sûr. Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 3 – Armelle Poder 

Le Cujas (10)

(…) Il est parti en me laissant un peu d’argent sur la table et en me disant qu’il comptait sur moi le lendemain au Marquis, parce que sans Sammy et sans moi, il s’en sortait plus. Le lendemain, je suis allée au Marquis. Personne n’avait de nouvelles de Sammy. J’ai repris le boulot. Y a que ça de vrai, le boulot, pour vous changer les idées quand ça va pas, mais tous les jours, j’attendais des nouvelles et rien. Et puis un soir, y a Casquette qui m’emmène à La Closerie.

Chapitre 3 – Armelle Poder

Sixième partie

C’est plutôt chic comme endroit, La Closerie. Vous connaissez ? On prend l’apéritif, et vlan ! il me balance tout à trac qu’il a des nouvelles pour moi, des mauvaises, qu’il ajoute : un officier allemand, un habitué du Marquis, a fait des recherches ; Sammy est resté trois jours à Drancy et puis il a été embarqué dans un convoi pour la Pologne ; Treblinka, un camp dont personne ne sortait jamais ; l’officier était désolé mais il avait appris trop tard l’arrestation de Sammy et maintenant, il ne pouvait plus rien faire. J’écoutais Casquette et je sentais le froid qui m’envahissait. Et Casquette parlait, parlait, doucement, gentiment, et moi je voulais pas entendre et j’avais de plus en plus froid, et je buvais, je buvais, je buvais. Il paraît que je suis tombée dans les pommes. Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillée chez moi, dans mon lit, avec Casquette qui Continuer la lecture de Le Cujas (10) 

Le Cujas (9)

Après, il est rentré à Vaugirard pour faire sa valise et moi j’ai passé un coup de fil à Sammy pour lui annoncer la couleur. Au début, l’était pas content-content, Sammy, mais il a bien fallu qu’il se fasse une raison, surtout après qu’on soit passé chez Motsch pour lui acheter un nouveau chapeau. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fini avec Antoine. C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous voulez toujours pas monter ? Non ?

Chapitre 3 – Armelle Poder

 Cinquième partie

Ensuite ? Ensuite quoi ? Moi ? Ben, j’ai repris ma vie d’avant, avec Sammy, la rue Bréa, le trottoir, mais j’ai jamais retrouvé un monsieur comme Antoine, ça non. Et puis la crise est arrivée.

La crise ? Ben, la mobilisation, quoi ! Aout 39 ? Vous êtes au courant quand même ? Mobilisation générale ! Fin aout, la moitié des hommes en âge de consommer qui partent en guerre, enfin… en drôle de guerre plutôt. En tout cas, pour nous les filles, c’était la crise. Et puis, voilà Sammy qui part aussi. Bon, lui, il revenu au bout d’un mois seulement. Le Suédois lui avait passé une drogue à prendre au bon Continuer la lecture de Le Cujas (9) 

Le Cujas (8)

De temps en temps, je retournais rue Bréa pour passer quelques heures avec Sammy, qu’est-ce que vous voulez ? C’était mon mec à moi. Mais j’avais complètement arrêté le trottoir. D’abord, j’avais plus le temps. Et puis, pourquoi que je serais montée avec plein de caves alors que je gagnais plus avec un seul, et dans le confort par-dessus le marché. Antoine n’y voyait que du feu, Sammy recevait son dû et moi, ça me reposait. Tout le monde était content.

Chapitre 3 – Armelle Poder 

Quatrième partie

Le matin, vers dix heures, on allait prendre le petit déjeuner dans un café du quartier, le Cujas le plus souvent, celui qu’est sur la photo, justement. Un jour, quand on est arrivé au Cujas, j’ai vu que Sammy et Casquette étaient déjà installés à la terrasse. Plus tard, il m’a dit qu’il était jaloux et qu’il voulait casser la figure à Antoine et que c’était pour ça qu’il avait amené Casquette avec lui. J’étais à la fois furieuse parce qu’il allait tout gâcher, et heureuse parce qu’il était jaloux et que ça prouvait qu’il m’aimait un peu. Je craignais une bagarre mais, finalement, il s’est rien passé. Peut-être que Sammy a réfléchi quand il a vu qu’avec nous il y avait un ami d’Antoine, Georges, le type en costume bleu sur la photo, un costaud. En tout cas, quand on s’est assis à la table d’à côté, Sammy a pas moufté. Antoine, lui, il l’a bien reconnu. Il a soulevé légèrement son chapeau en disant : “Messieurs…” et ça n’a pas été plus loin. Un vrai gentleman, je vous dis. Et puis, il y a un jeune type qui est arrivé sur le Boul Mich’. Il a demandé s’il pouvait prendre des photos, on lui a dit oui, et Continuer la lecture de Le Cujas (8)