Archives pour la catégorie Textes

Anna, une vie brève

Anna, une vie brève

1

Un vacarme continuel, une odeur de soupe et partout de la laideur. Voilà ce qu’Anna se rappelle lorsqu’elle pense à son enfance. Elle revoit aussi ses frères galopant dans l’escalier, sa mère pleurant et son père vociférant en vain. Et pas un coin où on puisse être seul, où on échappe à la promiscuité.

Pire que tout, il y avait l’abattoir planté là-bas, juste au bout du jardin. Son père y travaillait. Elle n’a jamais pu effacer de sa mémoire la peur des animaux, leurs cris et le sang, le sang qu’elle avait vu deux ou trois fois, par un malheureux hasard.

Elle a quinze ans. Elle est toujours petite et frêle mais les garçons lui jettent maintenant des regards obliques.  Elle essaie de leur échapper, rase les murs, marche vite.  Ces changements lui font un peu peur mais elle se trouve jolie.

Elle voudrait tant qu’autour d’elle cela change aussi : plus d’affreux abattoir, de gens vulgaires, trop gros, trop maigres. Si seulement elle avait quelque chose de beau à se mettre sous les yeux…

2

La chambre immense est froide.  Anna ne s’attendait pas à ça. Dans la famille de Marc, «  on la réserve aux jeunes mariés » a dit sa belle-mère.  Elle ne sait ce qui est pire : l’affronter ou voir ses parents si étranges parmi ces gens raffinés…

Mais la voilà dans cette chambre somptueuse avec son lit garni de velours et ses Continue reading

Les Plateaux de Buren – Critique aisée n°108

Critique aisée n°108

Vous, vous avez toujours appelé ça les « Colonnes de Buren », mais en fait le titre donné par l’artiste à cette œuvre est « Les Deux Plateaux ». Il y a une explication à cela, mais c’est plutôt rasoir.

Avec Klein suivi de près par Arman, j’avais entamé il y a peu une petite série de photographies intitulée « Les bidons de l’Art « . La photographie que je vous présente aujourd’hui aurait fort bien pu en constituer le troisième élément car voici, selon moi, un très joli exemple d’art bidon. Mais Buren, ses plateaux, ses colonnes et le reste de son œuvre méritaient plus que ça. Alors, voilà :

Commandé en 1983 par François Mitterrand à Daniel Buren sous l’impulsion de Jack Lang, alors Ministre de la Culture, cette installation a déclenché de nombreuses polémiques dès la publication du projet. Les travaux ont été stoppés sous la présidence de Jacques Chirac, et le projet de destruction de ce qui avait été réalisé a failli aboutir. Il a finalement été abandonné devant l’assignation lancée par Buren contre François Léotard, successeur de Lang au ministère de la culture, sur la base du droit moral de l’artiste sur son œuvre. Le projet a donc été mené à son terme, et même rénové entièrement tout récemment.

On ne peut associer les noms de Buren et de Lang sans évoquer ce bruit qui a couru très fort en son temps : en 1983, au moment où Jack Lang passait commande des colonnes, les parents de Daniel Buren lui vendaient leur appartement de la Place des Vosges pour une somme dont la modicité pourrait s’expliquer par la générosité de la commande de l’Etat. Je ne sais absolument pas si cela est la vérité, mais ça y ressemble tellement !

Revenons à l’art, ou à l’esthétique, ou appelez ça comme vous voulez.

Les quelques oeuvres que j’ai pu voir de Buren ne m’ont inspiré ni beaucoup d’émotion ni beaucoup d’admiration.

Tout d’abord, les colonnes : leur très onéreuse répétitivité donne une impression de sécheresse, de désert, d’apocalypse froide.  Par ailleurs, on a le droit de se demander ce que viennent faire là les profondes tranchées qui sillonnent le plateau, pratiquement invisibles et parcourues d’eau, sinon de permettre au passant d’y jeter sa cigarette comme dans un vulgaire caniveau.

Ensuite, quelques panneaux verticaux d’altuglass (ou équivalent) à la —par ailleurs très intéressante— Galleria Continua de Boissy-le-Chatel, m’ont fait penser irrésistiblement à un présentoir-nuancier de panneaux de salle de bain chez Leroy-Merlin.

Et puis, l’énorme exposition Monumenta au Grand Palais, avec son accumulation de disques d’altuglass (encore) placés à différentes hauteurs au-dessus des visiteurs comme d’énormes parasols plats décorés à la manière « sucette rock », un peu migraineux, ou un peu écœurant selon les tempéraments.

Enfin, la transformation ­—heureusement provisoire— par collage de film aux couleurs habituelles sur les magnifiques voiles transparentes de la Fondation Louis Vuitton au Bois de Boulogne, devenues de la sorte une gigantesque papillote pour bonbon acidulé.

Dans les oeuvres de Buren, Ludovic Moreeuw, son biographe, voit ceci :

« Les œuvres de Buren, qui se mesurent à un ensemble de questions liées à la perception, la couleur, l’architecture ou les relations spatiales, visent à permettre une perception directe et à provoquer une réponse sollicitant la sensibilité et la réflexion du spectateur. Son art envahit l’espace pour en révéler les limites à la fois spatiales, institutionnelles et esthétiques.« 

Et Daniel Buren lui-même y voit cela :

« (une) transformation du lieu d’accueil faite grâce à différentes opérations, dont l’usage de mon outil visuel. Cette transformation pouvant être faite pour ce lieu, contre ce lieu ou en osmose avec lui, tout comme le caméléon sur une feuille devient vert, ou gris sur un mur de pierres. Même dans ce cas, il y a transformation du lieu, même si le plus transformé se trouve être l’agent transformateur. Il y a donc toujours deux transformants à l’œuvre, l’outil sur le lieu et le lieu sur l’outil, qui exercent selon les cas une influence plus ou moins grande l’un sur l’autre. »

En fait, moi qui n’ai reçu aucune éducation artistique, ce que je vois dans l’œuvre de Buren, c’est la volonté de jouer avec les effets d’optique, vingt ans après que Vasarely ait commencé à lasser tout le monde, avec les couleurs de supermarché des années 50 et, comme trop d’artistes contemporains, avec les accumulations, les répétitions et les déclinaisons d’une seule idée. Mais laquelle ?

ET DEMAIN, N’ÉCOUTEZ PAS, RAYMOND !

L’Univers, ses lois ses principes et autres âneries (4)

Le principe de Peter

Tout le monde connait ou a entendu parler du principe d’Archimède. Semblable à l’éléphant de Vialatte, il est irréfutable.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un principe ?

—Eh bien, cela peut être une proposition fondamentale, une hypothèse de base sur laquelle reposera toute une organisation, scientifique, sociétale ou philosophique, ou bien une règle définissant une manière d’agir, ou bien un élément constitutif de quelque chose, ou encore…

—Faudrait s’entendre alors ! C’est quoi, finalement ?

—Pour Archimède, c’était la règle scientifique selon laquelle quand on plonge un corps dans l’eau, il reçoit une poussée verticale dirigée de bas en haut égale au poids du volume d’eau déplacé. Peu compréhensible et sans application pratique, on le voit bien. Pour Pierre Desproges, Continue reading

La Chose dans la Vallée de la Mort

La Chose dans la Vallée de la Mort
Nous avions quitté Las Vegas et le Golden Nugget vers deux heures du matin après une demie nuit de jeu effréné : J’avais gagné dix dollars d’argent à ma quatrième tentative sur une machine à sous et j’avais jugé qu’il était temps de m’arrêter. Ensuite, j’étais resté à danser d’un pied sur l’autre devant une table de black jack ou de roulette sans oser risquer le moindre de mes derniers cent dollars. Les trois autres avaient connu des fortunes diverses, c’est à dire qu’ils avaient perdu plus ou moins d’argent. Vers une heure du matin, une sorte d’accord tacite s’était fait entre nous quand nous nous étions retrouvés errant sous le gigantesque cow-boy lumineux qui dansait joyeusement au-dessus de l’entrée du casino. Encore une heure d’hésitation et pour conclure cette soirée de folie, nous avions décidé de rejoindre la Chevrolet qui nous attendait sur le parking.

C’était mon tour de conduire. Nous avons roulé une heure ou deux en direction du Nord-Ouest, vers la Vallée de la Mort. Dans la lumière blanche des phares, le ciment de la route 95 avait Continue reading

Je n’ai jamais aimé Gainsbourg

Je n’ai jamais vraiment aimé Serge Gainsbourg. Je sais qu’en avouant cela, je choque beaucoup de gens. C’est un peu comme si je disais « Les films de Godard m’ont toujours profondément ennuyé » ou « À tout bien considérer, Montaigne a dit beaucoup de banalités. » Moins grave qu’avouer ne pas aimer le poète officiel du fan club de Jane Birkin eut été de dire qu’il y avait beaucoup trop de notes dans la musique de Mozart ou pas assez de ketchup sur le foie gras poêlé.
Mais je le dis et je le confirme, je n’ai jamais vraiment aimé Gainsbourg. Pourtant, en mon temps, j’ai beaucoup dansé sur la musique de « l’Eau à la Bouche » (quand une fille acceptait de danser sur ce torride slow jazzie, vous étiez pratiquement certain d’arriver à quelque chose, au moins jusqu’à « second base » comme disent les puceaux américains), ou sur « Je t’aime, moi non plus » (Ça, c’était le « home run » assuré). Mais je ne l’aimais pas, le poète autoproclamé maudit du septième arrondissement. Au début, il était supportable, souvent bon même, et même parfois très. Mais le succès, l’alcool et Jane Birkin l’ont beaucoup abimé. Il est devenu poseur enfumé, perpétuel paradoxal, oxymorique compulsif. Comme aurait dit Pierre Desproges s’il lui avait prêté une quelconque attention, Gainsbourg n’arrêtait pas de faire son intéressant.

Mais je lui pardonne. Je lui pardonne pour deux raisons. Voici la première :

Un jour, Serge Gainsbourg a composé Continue reading