Archives de catégorie : Fiction

Le Cujas (75)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Neuvième  partie

(…) — Dites, mon vieux, a demandé Antoine, vous êtes ici pour quelques jours encore, non ? Ce serait idiot que vous alliez coucher n’importe où, dans un quelconque mess américain ou dans un hôtel réquisitionné. Je vous invite à Obernai, chez mes cousins, les Wendling. On passe à la gare prendre votre sac et on y va. C’est à trente kilomètres d’ici. Ce sont des gens que j’aime beaucoup. Ils m’ont même prêté une voiture. Le seul problème, c’est que c’est une Mercedes ! Blague à part, ils seront ravis d’avoir chez eux un officier de la glorieuse armée américaine. Allez, zou ! On y va.

Emporté dans ce tourbillon de vin, de soleil et d’amitié, Dashiell s’est laissé faire.

*

L’Hôtel de Wendling est l’une des maisons les plus anciennes d’Obernai. Incorporé dans les remparts de la ville, en plus d’une entrée majestueuse donnant sur le centre du bourg, elle dispose de l’incroyable privilège d’avoir sa propre porte percée dans la muraille. C’est par elle qu’Antoine a fait pénétrer la Mercedes dans la cour.  À son coup de klaxon, un couple est sorti de la maison à leur rencontre.

— Ah ! Chère Élisabeth ! Cher Victor ! Regardez un peu ce que j’ai trouvé tout à l’heure en extase devant Notre-Dame de Strasbourg. Un véritable héros américain ! Permettez-moi de vous présenter Dashiell Stiller, lieutenant à la 101ème Division aéroportée, New-Yorkais, mélomane, francophone et bien élevé. Dashiell, voici mes cousins bien-aimés, Élisabeth et Victor de Wendling !

L’accueil est chaleureux mais bref : ils sont invités à diner chez des amis à quelques kilomètres dans la Continuer la lecture de Le Cujas (75)

Le Cujas (74)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Huitième  partie

(…) 4- Dès le début mai, la conquête du Nid d’Aigle ne présentait plus d’intérêt stratégique ni même tactique, la résistance allemande ayant pratiquement disparu depuis l’annonce de la mort d’Hitler. Il s’agissait donc, tant pour les Américains que pour les Français d’un acte purement symbolique, destiné sans doute à contrebalancer la prise de Berlin par les troupes russes. Sans sous-estimer l’importance de ce symbole, on peut regretter que l’esprit de secret et de rivalité qui a régné entre les deux armées à cet instant de la guerre ait créé les circonstances qui ont conduit à ce tir ami indirectement mortel.

A Berchtesgaden, le 7 mai 1945
Cpt Derek Bronski

*

En lui donnant une copie du rapport d’enquête, le sergent Yanichewski croyait sincèrement que sa lecture calmerait le remord de Dashiell. Il ne se doutait pas qu’au contraire, elle allait le plonger dans un désespoir encore plus profond.

Dashiell a pu enfin se retirer dans sa chambre et il s’est mis à lire le rapport Bronski. Quand il en est arrivé au passage qui lui révélait l’identité des deux victimes de l’accident, il a rejeté les feuillets loin de lui. Sa poitrine s’est vidée d’un coup. Incapable de reprendre son souffle, il a senti le froid l’envahir. Quand il a pu respirer à nouveau, une bouffée de chaleur lui est montée au visage. Il regardait le petit paquet de feuilles qui avait glissé sous la table. Il ne fallait pas qu’il y touche. Tout le temps qu’il n’y toucherait pas, il pourrait Continuer la lecture de Le Cujas (74)

Le Cujas (73)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Septième  partie

(…) J’ai le Lt Stiller sous mes ordres depuis 14 mois. Nous avons été parachutés ensemble sur le Cotentin, on a fait la campagne de Normandie ; on a sauté sur la Hollande, on était à Bastogne en plein milieu de la bataille des Ardennes ; on est entré en Allemagne, on a libéré le camp de concentration de Dachau, et maintenant on vient de prendre Berchtesgaden. Pendant tout ce temps, le Lt Stiller a fait preuve de calme, de réflexion et d’initiative.  J’ai été le témoin direct d’actes de courage et même de bravoure de sa part. C’est un excellent officier en qui j’ai toute confiance. Il a reçu la Bronze Star pour une action décisive en Normandie. Après la Bataille des Ardennes, je l’ai recommandé pour la Silver Star. Il devrait passer capitaine incessamment.

*

Investigations

Je me suis rendu sur place et plus particulièrement sur les lieux de la fusillade. Le terrain est conforme à la description que les témoins en ont donné. Dans le sens de la descente, le dernier virage emprunté par la Jeep est précédé d’une ligne droite de 70 mètres avec le ravin sur la droite. Elle est en surplomb de la section de piste qui se trouve après ledit virage, de telle sorte qu’il est impossible que la Jeep ait pu voir les véhicules du commando Stiller, à plus forte raison de nuit et tous feux éteints. Contrairement aux autres épingles de la série de lacets, la largeur et le rayon de ce virage Continuer la lecture de Le Cujas (73)

Le Cujas (72)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Sixième partie

(…)

— C’est ça, Dashiell, c’est ça ! Allez, foutez le camp… et saluez New York pour moi !

Le dos appuyé contre le marbre, la tête renversée en arrière, les jambes allongées sur le carrelage poisseux de bière et de champagne, Winters a fermé les yeux. Il écoute Glen Miller et son Army Air Force Band jouer American Patrol. Les bras légèrement écartés du corps, les mains posées bien à plat, il appuie aussi fort qu’il peut sur le sol ; il lutte contre le tournis qui monte à sa tête et il pense à l’Amérique. L’Amérique, bientôt l’Amérique… si Dieu le veut… et il s’endort.

***

 

Affaires militaires – Dr 501 PIR – 234- B
Tir ami survenu le 06/05/45 à Obersalzberg, Allemagne
Ordre 501 -PIR-G1852-B
Rapport d’enquête

Établi en 6 exemplaires aux fins de discussion par la Commission d’enquête
Distribution : Gal Breed, Col Cooper, Maj Hondo, Capt Feeney, (membres de la Commission d’enquête) et LCol de Varax à titre d’observateur.

 Rappel

Le 5 mai 1945, un tir ami provenant d’un groupe de reconnaissance de l’Easy Company du 501e PIR en direction d’un véhicule de la 2ème Division Blindée de la 1ère Armée Française s’est produit à 2145 sur la piste de montagne qui mène d’Obersalzberg au Kehlstein. Il a entraîné la mort d’un officier français et de graves blessures à un homme de troupe, tous deux appartenant à la 2ème DB. 

Pour déterminer les circonstances dans lesquelles cet incident est survenu et les diverses Continuer la lecture de Le Cujas (72)

Le Cujas (71)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Cinquième partie

— Qu’est-ce qui se passe, Sergent ? Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est fini Dash ! C’est fini ! L’Allemagne vient de capituler ! Mon Dieu, c’est fini…, achève Yanichewski avec un sanglot dans la voix.

La gorge serrée, incapable de dire un mot, Dashiell regarde autour de lui tous ces hommes qui ne vont pas mourir et il entend Yanichewski qui répète :

— C’est fini ! Et nous avons survécu !

*

Sur la terrasse du Kehlsteinhaus, la célébration de la capitulation de l’Allemagne avait duré jusqu’au petit jour. Un peu avant le crépuscule, les membres de la commission d’enquête avaient repris la piste pour rejoindre leurs véhicules.  Une trentaine d’hommes de l’Easy Company demeuraient seuls maitres des lieux. Alors, venues des entrailles du Nid d’Aigle, étaient apparus des monceaux de victuailles, des cartons de bouteilles d’alcool, des caisses de champagne et de vin, des boites de cigares. Les quelques officiers qui étaient présents avaient regardé ailleurs et les hommes, simples soldats, caporaux et sous-officiers confondus, avaient célébré dignement ce qui pour eux, ils en étaient certains, signifiait la fin de la guerre. Un groupe électrogène et un poste de radio avaient été apportés par la relève et on avait mangé et bu au son de Glen Miller et de Bing Crosby. Au fur et à mesure que la nuit avançait et que le froid montait, on s’était replié à l’intérieur Continuer la lecture de Le Cujas (71)

Les chaouesterces

Elles avaient disparu depuis le 9 juillet 2014 !
Mais les voilà qui reviennent !

Les premières chaouesterces sont arrivées au début du printemps. D’abord, elles ont suivi les courbes de niveau, puis, devenues trop nombreuses, elles ont dévalé vers le thalweg. Tant que la mardifleur a persisté, les pramagones, impassibles, les ont regardé passer. Puis, avec l’arrivée du saperneau pajeur, ils se sont désintéressés du partoufle et ont repris leur lent clombage vers les vilards.

Plus bas, au tornille, les tagaliens attendaient avec radatance l’arrivée des chaouesterces. Mais il y a prou du tornille au thalweg, et ce n’est qu’après mir dermes qu’un petit zigonu avita la chaouesterce de tête et donna le gropard des acromères. Aussitôt, ce ne birent plouf que dématonages et crapistouilles. Tout le tornille recanait de mufanorts et de bracantilles. La hitte devait riler toute la gomme.
Une daze encore, l’arrivée des chaouesterces afurait la gumeuse au tornille.

Le Cujas (70)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Quatrième partie

(…)Et il s’endormait quelques secondes, et puis l’idée qu’il avait tiré et probablement tué des camarades de combat le reprenait, et il se sentait pris d’une grande faiblesse, et puis la chaleur lui montait au visage et la sueur naissait sur ses tempes, sur son front et sous ses aisselles, et il se retournait dans son sac de couchage. Il se calmait et s’endormait encore quelques secondes. Et ses pensées funestes revenaient en rond : pourquoi avait-il tiré, la Jeep aurait-elle eu le temps de s’arrêter, le conducteur avait-il braqué instinctivement, avait-il été atteint par les tirs ?…

— Stiller, vous avez quelque chose à ajouter ?

— Non, Monsieur

— Vous pouvez disposer.

*

Tandis que le Colonel Cooper se plongeait dans la rédaction du Procès-Verbal de classement définitif de ce qu’il était maintenant convenu d’appeler « l’accident français », le Lieutenant Stiller est sorti de la bibliothèque. Il a pris l’escalier de pierre qui descend au niveau inférieur où se trouvent les cuisines et les logements des domestiques. C’est dans cette partie presque entièrement préservée des bombardements de la fin avril que le 5 au soir, le commando Stiller a installé son campement. Stiller a choisi une réserve sans fenêtre pour en faire Continuer la lecture de Le Cujas (70)

Le Cujas (69)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Troisième partie

(…) — Ben, mon salaud ! Il a fait un joli saut, le nazi !

Coney ne dit rien.

Stiller a descendu la pente sur quelques mètres jusqu’au bord du ravin. Il contemple le vide silencieusement. Yanichewski le rejoint. Ils regardent ensemble vers le bas et puis Yani prononce d’une voix blanche :

— Dash… je crois que c’était une Jeep…

*

— Lieutenant Stiller, en tant que président de la commission d’enquête, je dois vous informer qu’elle a achevé ses délibérations. Le rapport que le Capitaine Bronski a établi sur cet incident est accablant. Vous avez manqué de sang-froid en déclenchant votre tir contre la Jeep française sans laisser la moindre possibilité au conducteur de tenter de s’arrêter. Le Sergent Yanichewski n’a tiré que sur votre ordre. Les deux occupants de la Jeep sont morts, un lieutenant et un caporal — oui, le caporal qui conduisait la Jeep a succombé ce matin à l’hôpital de Berchtesgaden. C’est donc votre responsabilité qui est seule engagée. Vous êtes le seul responsable de ce drame, Stiller.

Le colonel Cooper est assis derrière la table que l’on a dressée hier soir dans ce qui fut la bibliothèque du Nid d’Aigle et que l’on a aménagée au Continuer la lecture de Le Cujas (69)

Le Cujas (68)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Deuxième partie

(…)Dashiell a regardé la voiture se dégager du trottoir, tourner à gauche le long des murs de la Sorbonne et descendre lentement en direction de la Seine. Quand elle a disparu dans la rue des Écoles, il est rentré dans ma chambre et il s’est allongé tout habillé sur le lit, crispé, les bras le long du corps, les yeux écarquillés, fixés sur le filament orangé de la lampe qui pendait du plafond. Au bout de quelques instants, sa respiration a commencé à se calmer et son dos à se détendre. Épuisé, il a fini par s’endormir. Et tout de suite, les phares sont revenus.

*

Le lieutenant Dashiell Stiller, 101e Division aéroportée, 501e Régiment d’infanterie parachutée, 2e bataillon, Compagnie E, a passé sa jambe droite à l’extérieur de la Jeep. Du pied, il appuie fortement sur l’aile droite. Sa main gauche est crispée sur le montant du pare-brise. Il ne quitte pas des yeux la piste qui se déroule devant lui, dont une épaisse couche de neige fondue recouvre les cailloux et les ornières. C’est Königsberg qui conduit. Allan Königsberg a dix-neuf ans. Il vient d’arriver à la Compagnie E et Stiller ne sait Continuer la lecture de Le Cujas (68)

Le Cujas – Chapitre 9 – Mattias Engen -Texte intégral

Après que Mattias Engen vous ait été livré en treize petits morceaux en un peu plus d’un mois, le voici dans toute sa splendeur et toute son intégralité.
Le chapitre suivant, qui sera sans doute le dernier — mais qui sait ? — sera consacré à Dashiell Stiller. Celui qui, jusqu’à présent, ne s’est exprimé qu’au moyen de groupes de trois petits points va-t-il enfin parler ? Va-t-il enfin nous révéler le pourquoi du comment de cette histoire chorale et compliquée ?

Vous le saurez bientôt, mais surement pas la semaine prochaine.

 

Chapitre 9 – Mattias Engen

Monsieur Stiller ? Bonsoir Monsieur Stiller. Je suis Mattias Engen. C’est moi qui vous ai téléphoné hier au sujet de Samuel Goldenberg. J’ai des choses importantes à vous dire. Vous voulez bien monter dans ma voiture, s’il vous plaît ? C’est celle-là.

Non, non ! Dans le bar de votre hôtel, on risquerait de nous entendre. On sera très bien dans ma voiture pour causer.

Écoutez, Stiller, on ne va pas rester là plantés sur le trottoir comme deux pingouins congelés. Il fait froid, la nuit va tomber et il va bientôt neiger, alors montez ou je rentre chez moi illico et vous ne saurez rien du Journal de Samuel.

Oui, le Journal de Samuel ! Quand il était à Treblinka, Samuel a écrit un journal. Ça devrait vous intéresser, non ? Allez, montez.

Voilà, c’est mieux. Installez-vous. Pas trop chaud ? Elle est chouette, hein, ma Chrysler ? Vous vous intéressez aux voitures, Monsieur Stiller ?  Non ? Vous devriez… Elle a été fabriquée chez vous, celle-là. Ah, pour le vrai luxe, avant la guerre, il n’y avait que les Anglais, et puis les Allemands aussi, un peu. Mais après les bombardements, il est pas resté grand-chose de leurs usines. Alors maintenant, il n’y a plus que Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 9 – Mattias Engen -Texte intégral