Archives pour la catégorie Fiction

La suite de Balbec – Chapitre 3

(…) Quand j’arrivais dans la rue du Caporal Machinchose, on n’y voyait presque plus rien. J’avançais prudemment en longeant de près la façade des immeubles. A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m’affalai sur le sol en me cognant violemment la tête contre quelque chose d’incroyablement dur.

— Acréroneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m’adressant au trottoir.

3-Les Cahiers du Temps

Je me relevai, étourdi, en me frottant le front. J’avais froid, j’étais furieux et fatigué et mes deux genoux me faisaient souffrir. J’allais rebrousser chemin et retourner au chaud à mon hôtel quand je vis un spectacle étrange : noyée dans le brouillard, une vague lueur orangée avançait vers moi par petits bonds successifs depuis le fond de la rue. Quand elle arriva juste au-dessus de moi, je m’aperçus qu’elle provenait des réverbères de la ville qui venaient de s’allumer l’un après l’autre. J’étais maintenant baigné dans un cône de lumière jaune qui se découpait dans la masse sombre du brouillard qui m’entourait. Je levai les yeux et c’est alors que je vis l’enseigne.

Au-dessus de la porte d’entrée, accrochée par Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 3 

La suite de Balbec – Chapitre 1

En cinq épisodes qui paraitront chaque jour à partir d’aujourd’hui mercredi 9 janvier et  jusqu’à dimanche prochain, voici le texte intégral de cet essai sur Marcel Proust en vacances que vous avez pu lire ici il y a un peu plus de deux ans. Cette édition a bénéficié de la correction de quelques erreurs typographiques et orthographiques récalcitrantes ainsi que de quelques rectifications stylistiques. À propos, ne me demandez pas quand le « début de Balbec » a été publié. Il y a un piège.

La suite de Balbec

Essai

1-A la recherche de Marcel Proust

Tout le budget va y passer! Faut dire ! Quelle idée de m’installer au Grand Hôtel ! Je croyais que le cadre, le luxe, la vue, tout ça, ça me donnerait des idées. Mais, rien. Depuis quatre jours que je suis installé dans cette chambre, je passe pratiquement tout mon temps assis à cette petite table devant l’écran de mon ordinateur. Et rien ! Je regarde les nuages, les vagues et les mouettes par la fenêtre ouverte. Je n’ai pas écrit une seule ligne valable.

Quand j’avais fait ma réservation, le prix annoncé pour la chambre et la pension complète m’avait fait frémir. Il dépassait de loin ce que j’avais imaginé. Il restait cependant dans les limites de ce que m’avait accordé Cottard, mon éditeur, pour lui livrer sous un mois un essai de 25.000 mots sur Proust. Le sujet précis, le point de vue, l’angle d’attaque, tout ça, il s’en fichait. Cottard m’avait dit :

— Coco, tu fais ce que tu veux du moment que tu parles de Proust. Proust, ça se vend en ce moment. Alors, vas-y! Mais, attention Coco, il y a urgence ! Télérama, Elle et les Inrocks sortent chacun un numéro spécial sur Proust pratiquement le même jour, dans six semaines, Il faut que Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 1 

Les voisins

Ce texte se compose de deux versions distinctes d’un même évènement anodin : la rencontre de deux voisins dans un train.Il a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture : « Prendre une histoire bien connue et la raconter d’un autre point de vue« . C’était le thème de l’exercice.
Ne soyez pas surpris : dans la première version, celle du 4ème droite, vous reconnaitrez peut-être une partie d’un texte publié en octobre 2015. C’était ça, l’histoire bien connue.

Les voisins

(1er voisin – 4ème droite)

— Vous ne connaissez pas mon voisin du dessus ? C’est un type plutôt petit, étroit, précis, mais pas tout à fait ridicule. Ses traits sont assez fins, mais ils portent une expression pusillanime. Il approche de la cinquantaine, mais il a les cheveux presque blancs. Il porte des Continuer la lecture de Les voisins 

The Thing in Death Valley

Pour la version originale française de ce texte, cliquez sur le titre ci-dessous:
La Chose dans la Vallée de la Mort

The Thing in Death Valley

We had left Las Vegas and the Golden Nugget around 2 a.m. after half a night of frantic gambling: I had won a ten- dollar silver coin at my fourth attempt on a slot machine and I thought that it was time for me to stop. After that, I had danced from one foot to the other in front of a black-jack or a roulette table not daring to take a chance with the least of my remaining one hundred dollars. The three others had encountered various fortunes, that is they had lost more or less money. Around one in the morning, a kind of a tacit agreement appeared when we had found ourselves wandering under the gigantic light-up cow boy who was dancing above the casino main entrance. Another hour of hesitation and, to conclude this night of madness, we had decided to go back to the Chevrolet waiting in the parking lot.

It was my turn to drive. For one hour or two, we went North-West, towards Death Valley. Under the white light of the hi-beams, the concrete of US 95 had Continuer la lecture de The Thing in Death Valley 

Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)

Couleur Café n° 26

 Le Comptoir du Panthéon

Avertissement : J’avais un compte à régler avec le Comptoir du Panthéon, 5 rue Soufflot, Paris 5ème. Alors, j’y suis retourné, j’ai regardé et j’ai écrit cette histoire. Ça va mieux maintenant.

C’est dimanche et il fait beau et chaud. Dans la partie haute de la rue Soufflot, la terrasse du Comptoir du Panthéon est bondée. Quelques habitués du quartier, raisonnablement halés, y retrouvent Paris avec plaisir en cette fin du mois d’août, mais l’essentiel de la clientèle est constitué de touristes. Ce sont des touristes comme je les aime, par couple ou par petits groupes de trois ou quatre, pas plus. Pas bruyants, contents d’être là, de se reposer une petite demi-heure avant de chercher la station de ce terrifiant RER qui devrait les mener aux Champs Élysées.

Il y a quelques minutes, je me suis installé de biais de manière à faire face au Panthéon.  J’observe le cheptel d’un œil bienveillant, satisfait de le voir nombreux et bien portant, un peu comme si j’en étais le propriétaire. En espérant la serveuse qui prendra tout à l’heure ma commande d’un Perrier sans glace et sans citron, je pense que j’ai bien fait de choisir cet endroit. N’eut été la chaleur de ce milieu d’après-midi, je me serais bien sûr installé au Rostand ou à la Crêperie. Mais à cette heure et en cette saison, leurs terrasses sont souvent surchauffées sous leurs vélums frappés par le soleil. A l’ombre, à distance des motocyclettes hystériques qui hurlent en gravissant la rue Saint Jacques comme si c’était une rampe de lancement, loin des marchands de vêtements du Boulevard Saint-Michel et de la foule bigarrée qui entre et sort du Luxembourg ou qui se presse devant les chromos accrochés aux grilles du jardin, la terrasse du Comptoir m’a parue accueillante.

Ce n’est pas comme la serveuse. Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir, ses yeux évitent les miens, au point que, Continuer la lecture de Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26) 

L’Entracte (Couleur café n°25)

Couleur Café n°25

L’Entracte 
75 avenue des Gobelins, Paris

9h20 : la terrasse du café est à l’ombre, mais le soleil brille sur l’avenue des Gobelins. Par ces deux ou trois jours extraordinaires d’avril, le matin, il fait encore frais, mais on sent que la douceur ne va pas tarder. A l’autre bout de la terrasse où je bois mon double-express, une jeune femme vient de s’asseoir. Elle me fait face, mais elle ne me voit pas. Elle allume une cigarette, commande je ne sais quoi, ouvre son téléphone et compose. En attendant la réponse, machinalement, elle regarde dans ma direction. Gêné d’avoir été surpris en train de l’observer, je plonge vers mon écran et passe à autre chose. Quelques lignes plus tard, je relève les yeux. Elle a la tête penchée, le téléphone collé à son oreille gauche. À la hauteur de sa bouche, sa main droite tient une cigarette allumée qui fume devant ses yeux baissés. Elle parle. Entrecoupée par le bruit des voitures qui descendent l’avenue, j’entends confusément sa conversation :
«  …mais pourquoi tu dis ça… tu sais bien que ça ne pouvait pas… jamais discuter avec toi…prendre mes affaires ce soir… te voir souvent quand même…c’est ça, moi aussi, moi aussi…  » 
Un capuccino et un verre d’eau sont maintenant sur la table. La main qui tient la cigarette s’écarte un instant pour chasser la fumée de devant ses yeux et je vois qu’elle pleure.

Ils ont sans doute fait l’amour vers une heure du matin, pas très bien. Et puis, au lieu de s’endormir, à plat dos, côte à côte, les yeux fixés Continuer la lecture de L’Entracte (Couleur café n°25) 

Chez Lipp (Couleur café n°5)

Couleur Café 5

Quand on suit le flot des voitures qui remontent le boulevard Saint Germain depuis son confluent avec le Quai Anatole France jusqu’à sa source du Pont de Sully, on passe inévitablement devant Chez Lipp. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça depuis plus de cent ans.
La petite terrasse fermée est couverte d’un assez vieux vélum dont la couleur brique est passée depuis longtemps. Au-dessus de la terrasse, sur la faible largeur de l’immeuble qui abrite le restaurant, la façade en bois d’acajou est percée de quatre fenêtres. Au milieu, un disque lumineux aux dimensions modestes et à l’éclat discret est planté perpendiculairement au boulevard. L’enseigne représente un bock débordant d’une mousse abondante, surmonté et souligné sobrement par les quatre lettres LIPP.
Si vous restez sur le trottoir, vous ne verrez rien d’autre que les quelques tables inconfortables de la sombre terrasse, et le fantôme de Françoise Sagan, assis sur sa chaise d’osier et fumant nerveusement une cigarette devant un verre de Morgon. De là où vous êtes, vous Continuer la lecture de Chez Lipp (Couleur café n°5) 

La maison retrouvée


Quelques kilomètres après Écouis, il fallait tourner à gauche, juste à la sortie du tunnel qui passait sous la voie ferrée. Une centaine de mètres plus loin, on entrait dans le village. On devait alors prendre le premier chemin sur la droite, descendre vers la rivière, la franchir sur un petit pont métallique et aborder la côte de l’église.

Je me souvenais très bien de l’itinéraire. Je l’avais pris mille fois à l’arrière de la 203, puis de la 403, puis de la grosse Fiat, puis à l’avant comme passager et parfois même derrière le volant quand je conduisais en fraude la deux-chevaux de ma mère.

Je n’étais pas revenu à Touffreville depuis près Continuer la lecture de La maison retrouvée 

Désintoxication – 2ème partie

Désintoxication  — Deuxième partie

Le patient, dont la fatigue nous avait conduit hier à interrompre l’interview, se porte beaucoup mieux ce matin. Nous reprenons donc notre entretien. Il vous est bien entendu toujours possible d’en réentendre la première partie en cliquant ici.

  • … ?
  • Oui, oui, j’ai passé une bonne nuit, je vous remercie. Nous pouvons reprendre.
  • … ?
  • Tout à fait ! C’est bien ce mot qui a déclenché ma petite crise d’hier soir. D’ailleurs, je tiens à m’en excuser auprès de vous. Mais que voulez-vous, il m’a échappé et vous avez pu voir qu’il provoquait encore chez moi des automatismes douloureux.
  • C’est cela, nous parlions de Dallas et je vous disais que je me faisais une fierté de n’avoir jamais vu un seul, comment dire, un seul morceau de Dallas. Ceci dit, nous étions peu nombreux à résister à ce que nous considérions encore comme une simple mauvaise habitude, pas plus grave que celle qui consiste à boire trop de café au bureau. Pourtant la souche du virus était là, bien qu’encore peu virulente. En effet, pour voir Dallas, il fallait attendre le jour et l’heure de la semaine, et il n’y avait aucun moyen d’en abuser, mis à part l’enregistrement sur magnétoscope. Mais là, il fallait vraiment être …
  • … ?
  • Dites-donc, vous sortez d’où, vous ? Un magnétoscope, enfin ! Un truc moche et encombrant qui servait à enregistrer sur des bandes des tas de trucs qu’on ne regardait jamais… Vous ne voyez pas ? Bon, passons ! De toute façon, ça n’a aucune Continuer la lecture de Désintoxication – 2ème partie