Archives pour la catégorie Fiction

Les immigrants

Nous n’en pouvions plus de rester dans l’obscurité totale, le bruit assourdissant et les odeurs écœurantes. Cela devait faire trois ou quatre jours que nous étions enfermés dans la cale, « par sécurité » nous avait dit le commandant, mais nous avions perdu la notion du temps et nous ignorions où et quand nous allions arriver. C’était devenu l’unique objet de nos discussions qui tournaient de plus en plus souvent à la bagarre.

Tout à coup, une lumière se fit vers le haut de la cale où un rectangle clair venait d’apparaitre. Quelqu’un avait dû réussir à ouvrir une porte. Nous nous précipitâmes en nous bousculant dans l’escalier pour sortir et nous retrouver une cinquantaine, entassés à l’avant du bateau dans l’air froid et humide. Le commandant était furieux. Il hurlait dans son micro, mais personne ne bougeait. Nous regardions tous avidement vers l’avant. Sur tribord, le brouillard nous laissait deviner une dizaine de ces grues qui ressemblent à d’immenses girafes. Bientôt, sur bâbord, apparut Continuer la lecture de Les immigrants 

Country club

Je crois que dans ce journal, je n’ai pas raconté une seule histoire drôle. Il est temps de combler cette lacune. Cette très vieille histoire m’est revenue l’autre jour alors que, sortant de la douche, vêtu d’une unique serviette de bain, je traversai le vestiaire de mon club de gym.

Le Maire de la ville est invité à faire une partie de golf avec quelques uns de ses amis dans un club où il n’a jamais mis les pieds auparavant. Au bout du neuvième trou, fatigué, il annonce à ses amis qu’il quitte la partie et qu’il attendra au bar qu’ils finissent leur parcours.

Il se rend au vestiaire, se déshabille et prend une douche. Au moment où Continuer la lecture de Country club 

De La Flèche au Mans (3/3)

De La Flèche au Mans (3/3)

Le train a démarré. Nous en avons bien pour une demi-heure. Qui de nous deux va parler le premier ? Il ne faut pas laisser la gêne s’installer, sinon ça va être très pénible. Il faut dire quelque chose, maintenant, tout de suite.

—Vous allez au Mans ?

C’est moi qui ai fait le premier pas. La question est stupide, bien sûr. Enfin… ni plus ni moins que son « Vous prenez le train ? » de tout à l’heure.

—Oui.

<< Oui ! Bon sang, c’est tout ce qu’il trouve à dire ! Oui ! C’est à peine croyable, c’est moi qui fais les frais, et c’est lui qui se permet d’être laconique ! Manquerait plus qu’il se fiche de moi ! Non mais sans blague ! Mon bouquin… >>

D’un air calme, je fais glisser la fermeture Éclair de mon sac.

—J’habite au Mans, mais je travaille ici, à La Flèche, reprend-il comme s’il m’avait entendu penser.

—Ah bon ? Et qu’est-ce que vous faites comme métier ? dis-je en reposant mes mains sur mon sac.

—Je suis professeur de Physique au lycée de La Flèche… Physique et Informatique…

—Ah, mais c’est bien, ça…

<< Qu’est-ce qui me prend de dire des trucs comme ça ? Je ne l’ai surement pas Continuer la lecture de De La Flèche au Mans (3/3) 

De La Flèche au Mans (2/3)

De La Flèche au Mans (2/3)

« Vous prenez le train ? » me demande-t-il tout à coup.

Il a dit ça d’un ton hésitant, timide, sans vraiment me regarder. Ça me rassérène un peu et je me sens presque en état de supériorité. J’hésite pourtant sur la réponse à donner. Cinglante, mystérieuse, spirituelle, absurde, philosophique, cultivée, mondaine, méprisante … ? Je sais que mon esprit d’escalier me fournira dans une heure, demain ou la semaine prochaine la réponse adaptée, celle qui serait restée dans la mémoire du pauvre homme pour le restant de ses jours. Mais pour l’instant, rien. Alors, je dis seulement : « Oui. » Est-ce la sécheresse de ma réponse qui me fait craindre de heurter la sensibilité de mon interlocuteur ? Je ne sais pas, toujours est-il qu’après deux secondes de silence, j’ajoute bêtement : « …pour Le Mans ».

<< Je suis comme ça, qu’est-ce que vous voulez : un moment je pense à écrabouiller quelqu’un de mon spirituel mépris, et l’instant d’après, je crains de le froisser avec un « Oui » trop sec ! >>

Et j’ajoute : « …pour Le Mans. » Et au moment où je prononce les trois syllabes, j’ai beau me replonger ostensiblement dans mon livre, je me dis que Continuer la lecture de De La Flèche au Mans (2/3) 

De La Flèche au Mans (1/3)

De La Flèche au Mans (1/3)

Quarante minutes à attendre. Je me suis trompé sur Internet : le prochain train pour Le Mans ne partira qu’à 11 heures 35. Il va falloir attendre quarante minutes dans cette toute petite gare de cette toute petite ville. Le café le plus proche se trouve de l’autre côté de la place, étonnamment grande. Trop écrasée de soleil pour que je la traverse… Il ne fait pas trop chaud dans le hall de la gare. Un routard, sac à dos, est assis par terre. Adossé contre un distributeur de barres de chocolat, il somnole sous sa casquette. Son chien — maigre, longs poils noirs et blancs — est couché à côté de lui. Il a posé son museau dans le creux de l’aine du jeune homme. Il lève un sourcil et me regarde passer. Je lui souris. Le chien cligne de l’œil, exhale un soupir dans le short de son maitre et se rendort.

<< Qu’est-ce que vous voulez ? J’aime les chiens. L’autre jour, tiens, justement, dans un train, j’ai passé une demie heure à faire du gringue à un labrador allongé dans le couloir.>>

Un homme debout devant le mur du fond — blouson de toile gris-bleu, pantalon idem, chemise bordeaux, sacoche posée entre ses pieds — se retourne et consulte l’écran des départs. Le train pour Angers, voie B, est annoncé avec Continuer la lecture de De La Flèche au Mans (1/3) 

L’histoire de Noël – 5/5

…à six pas de lui, entre deux monuments funéraires, une tête énorme, triangulaire, toute blanche, ruisselante de pluie, surmontée de multiples cornes, une tête qui lui fait face avec, sur les côtés, deux yeux jaunes qui le fixent intensément ; le temps que l’éclair s’éteigne, la tête se renverse en arrière, les yeux disparaissent et une gueule noire s’ouvre tandis qu’en sort un énorme cri rauque qui se noie dans le roulement du tonnerre. C’est le Diable qui rit.

Chapitre 5

L’épouvante a envahi l’esprit de Noël. Il est pétrifié par la terreur. Alors que le hurlement de la Bête a repris, sa silhouette massive grossit en contre-jour dans la vague lueur d’un nouvel éclair lointain. Noël comprend que le monstre est en train de foncer sur lui. Il se retourne et se met à courir pour échapper à cette horreur bondissante. Dans le noir absolu, il ne réfléchit pas, il court, il trébuche, il se redresse, il se heurte à une grande croix de pierre, il se blesse au fer forgé qui entoure un monument funéraire, il court. Il entend derrière lui le souffle immonde qui se rapproche à chaque foulée. Il se met à hurler de terreur et son hurlement se confond avec le rire du démon qui le poursuit. Alors, dans la lumière d’un dernier éclair, il aperçoit la porte, la petite porte qui lui permettra de sortir de cet enfer, de dévaler vers la ville, de sauver son âme. Une seule pierre tombale l’en sépare. Il faut qu’il la saute. Instinctivement, il prend appui sur sa bonne jambe et s’élance. Il s’élève, le visage fouetté par le vent. Son manteau bat sur ses flancs, son chapeau s’envole tandis qu’il redescend vers le sol, crispé dans l’attente du choc douloureux de son pied-bot sur l’allée. Mais sa chute lui semble durer une éternité et c’est sur ses deux genoux et ses deux coudes qu’il finit par tomber dans quelques pieds d’eau. En un éclair, il pense qu’il ne s’est pas blessé, qu’il va pouvoir se relever, reprendre sa course, atteindre cette porte et fuir vers les hommes, loin des monstres de la nuit. Il est presque debout quand Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 5/5 

L’histoire de Noël – 4/5

(…) Brusquement décidé, il repoussa de la main le mur de l’église et se dirigea vers une allée entre les tombes. Il lui suffirait de la parcourir jusqu’au bout. Là, il ne pourrait pas manquer de rencontrer le mur d’enceinte qu’il lui serait facile de suivre jusqu’à atteindre la petite porte. Il entra dans l’allée. C’est quand il eut parcouru une dizaine de pas entre les premières stèles qu’il crut voir quelque chose bouger sur sa gauche.

Chapitre 4

Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. Un sourd grondement se fait entendre. Ce qui reste de raison Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 4/5 

L’histoire de Noël – 3/5

(…) Pendant qu’on y transportait les tombes de l’ancien cimetière, on avait construit une église plus grande et plus belle. Et depuis cette époque, entourée des tombeaux des habitants, protégée par son mur d’enceinte, la nouvelle église dominait la petite ville comme un château seigneurial.

Chapitre 3

Quand la grand-route qui vient de St-Géraud approche de St-Martin, elle commence par longer le mur du cimetière, puis elle descend du plateau pour contourner la butte de l’église. Elle passe entre la rivière et la petite falaise pour entrer dans le bourg, le traverser et rejoindre enfin le pont qui lui permet de filer vers La Claux et au-delà.

Noël avait à peine entrepris la descente vers le bourg qu’il comprit que cette route aussi était coupée. La Petite Sandre en crue avait envahi tout l’espace entre son lit habituel et le pied de la butte de l’église. L’épuisement et le désespoir le saisirent d’un coup. Il faisait nuit et seul le bon vouloir d’une lune incertaine lui permettait d’avancer sans chuter tous les dix pas. L’angoisse d’avoir peut-être à attendre le jour sans toit ni murs pour le protéger des créatures de la nuit l’avait Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 3/5 

L’histoire de Noël – 2/5

(…) Et c’est ainsi que les années avaient passé, lui travaillant à l’étable ou aux champs, faisant son ordinaire des restes de la famille et dormant près des vaches, jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. À l’exception du Maître ou de la Patronne quand ils lui donnaient des ordres, personne ne lui adressait la parole. Il ne parlait jamais à personne.

Chapitre 2

Un jour, le nouveau médecin de Saint-Géraud, le docteur Cottard, était venu se présenter à la Prétentaine. Il venait de reprendre le cabinet du bon docteur Bonenfant et faisait la tournée des fermes des environs afin de rencontrer la patientèle qu’il avait achetée, d’ailleurs fort cher, à son prédécesseur. Après avoir donné une première consultation gratuite pour la jambe enflée de la Patronne, il avait accepté, pour la route, un petit verre de liqueur de châtaigne. Il allait prendre congé, quand Noël entra brusquement dans la grande salle pour informer la cantonade que la Maurine allait vêler dans l’heure.  Plaisantant à demi, Patenaude suggéra au docteur de venir assister la vache dans son vêlage. Cottard déclina l’offre sur le même ton trivial, mais en retour, il proposa d’examiner sur le champ l’infirmité de Noël. « Il se trouve, disait-il, qu’au temps de Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 2/5 

L’histoire de Noël – 1/5

Chapitre 1

Cette année-là, alors que la température restait étrangement douce, la pluie avait commencé à tomber la veille de la Toussaint et, depuis ce jour, il n’avait pas cessé de pleuvoir. Les chemins s’étaient transformés en bourbiers, les ruisseaux en torrents et les torrents en rivière. On disait que si ça continuait comme ça, demain, la route qui menait de St-Géraud à La Claux serait coupée.

Noël marchait sous la pluie depuis bientôt deux heures. Son chapeau de feutre avait perdu sa forme et ses larges rebords rabattus sur ses oreilles pendaient maintenant jusque sur ses épaules. Ses vêtements détrempés s’étaient collés à son corps et pesaient lourd sur son dos et sur ses reins. Il avançait encore Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 1/5