Archives pour la catégorie Fiction

L’histoire de Noël – 5/5

…à six pas de lui, entre deux monuments funéraires, une tête énorme, triangulaire, toute blanche, ruisselante de pluie, surmontée de multiples cornes, une tête qui lui fait face avec, sur les côtés, deux yeux jaunes qui le fixent intensément ; le temps que l’éclair s’éteigne, la tête se renverse en arrière, les yeux disparaissent et une gueule noire s’ouvre tandis qu’en sort un énorme cri rauque qui se noie dans le roulement du tonnerre. C’est le Diable qui rit.

Chapitre 5

L’épouvante a envahi l’esprit de Noël. Il est pétrifié par la terreur. Alors que le hurlement de la Bête a repris, sa silhouette massive grossit en contre-jour dans la vague lueur d’un nouvel éclair lointain. Noël comprend que le monstre est en train de foncer sur lui. Il se retourne et se met à courir pour échapper à cette horreur bondissante. Dans le noir absolu, il ne réfléchit pas, il court, il trébuche, il se redresse, il se heurte à une grande croix de pierre, il se blesse au fer forgé qui entoure un monument funéraire, il court. Il entend derrière lui le souffle immonde qui se rapproche à chaque foulée. Il se met à hurler de terreur et son hurlement se confond avec le rire du démon qui le poursuit. Alors, dans la lumière d’un dernier éclair, il aperçoit la porte, la petite porte qui lui permettra de sortir de cet enfer, de dévaler vers la ville, de sauver son âme. Une seule pierre tombale l’en sépare. Il faut qu’il la saute. Instinctivement, il prend appui sur sa bonne jambe et s’élance. Il s’élève, le visage fouetté par le vent. Son manteau bat sur ses flancs, son chapeau s’envole tandis qu’il redescend vers le sol, crispé dans l’attente du choc douloureux de son pied-bot sur l’allée. Mais sa chute lui semble durer une éternité et c’est sur ses deux genoux et ses deux coudes qu’il finit par tomber dans quelques pieds d’eau. En un éclair, il pense qu’il ne s’est pas blessé, qu’il va pouvoir se relever, reprendre sa course, atteindre cette porte et fuir vers les hommes, loin des monstres de la nuit. Il est presque debout quand Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 5/5 

L’histoire de Noël – 4/5

(…) Brusquement décidé, il repoussa de la main le mur de l’église et se dirigea vers une allée entre les tombes. Il lui suffirait de la parcourir jusqu’au bout. Là, il ne pourrait pas manquer de rencontrer le mur d’enceinte qu’il lui serait facile de suivre jusqu’à atteindre la petite porte. Il entra dans l’allée. C’est quand il eut parcouru une dizaine de pas entre les premières stèles qu’il crut voir quelque chose bouger sur sa gauche.

Chapitre 4

Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. Un sourd grondement se fait entendre. Ce qui reste de raison Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 4/5 

L’histoire de Noël – 3/5

(…) Pendant qu’on y transportait les tombes de l’ancien cimetière, on avait construit une église plus grande et plus belle. Et depuis cette époque, entourée des tombeaux des habitants, protégée par son mur d’enceinte, la nouvelle église dominait la petite ville comme un château seigneurial.

Chapitre 3

Quand la grand-route qui vient de St-Géraud approche de St-Martin, elle commence par longer le mur du cimetière, puis elle descend du plateau pour contourner la butte de l’église. Elle passe entre la rivière et la petite falaise pour entrer dans le bourg, le traverser et rejoindre enfin le pont qui lui permet de filer vers La Claux et au-delà.

Noël avait à peine entrepris la descente vers le bourg qu’il comprit que cette route aussi était coupée. La Petite Sandre en crue avait envahi tout l’espace entre son lit habituel et le pied de la butte de l’église. L’épuisement et le désespoir le saisirent d’un coup. Il faisait nuit et seul le bon vouloir d’une lune incertaine lui permettait d’avancer sans chuter tous les dix pas. L’angoisse d’avoir peut-être à attendre le jour sans toit ni murs pour le protéger des créatures de la nuit l’avait Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 3/5 

L’histoire de Noël – 2/5

(…) Et c’est ainsi que les années avaient passé, lui travaillant à l’étable ou aux champs, faisant son ordinaire des restes de la famille et dormant près des vaches, jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. À l’exception du Maître ou de la Patronne quand ils lui donnaient des ordres, personne ne lui adressait la parole. Il ne parlait jamais à personne.

Chapitre 2

Un jour, le nouveau médecin de Saint-Géraud, le docteur Cottard, était venu se présenter à la Prétentaine. Il venait de reprendre le cabinet du bon docteur Bonenfant et faisait la tournée des fermes des environs afin de rencontrer la patientèle qu’il avait achetée, d’ailleurs fort cher, à son prédécesseur. Après avoir donné une première consultation gratuite pour la jambe enflée de la Patronne, il avait accepté, pour la route, un petit verre de liqueur de châtaigne. Il allait prendre congé, quand Noël entra brusquement dans la grande salle pour informer la cantonade que la Maurine allait vêler dans l’heure.  Plaisantant à demi, Patenaude suggéra au docteur de venir assister la vache dans son vêlage. Cottard déclina l’offre sur le même ton trivial, mais en retour, il proposa d’examiner sur le champ l’infirmité de Noël. « Il se trouve, disait-il, qu’au temps de Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 2/5 

L’histoire de Noël – 1/5

Chapitre 1

Cette année-là, alors que la température restait étrangement douce, la pluie avait commencé à tomber la veille de la Toussaint et, depuis ce jour, il n’avait pas cessé de pleuvoir. Les chemins s’étaient transformés en bourbiers, les ruisseaux en torrents et les torrents en rivière. On disait que si ça continuait comme ça, demain, la route qui menait de St-Géraud à La Claux serait coupée.

Noël marchait sous la pluie depuis bientôt deux heures. Son chapeau de feutre avait perdu sa forme et ses larges rebords rabattus sur ses oreilles pendaient maintenant jusque sur ses épaules. Ses vêtements détrempés s’étaient collés à son corps et pesaient lourd sur son dos et sur ses reins. Il avançait encore Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 1/5 

Le Bal des Casse-pieds

Ces quatre petites histoires ont été publiées ici il y a maintenant plus de cinq ans. Je les avais regroupées sous le titre « Circonstances atténuantes ». J’aurais tout aussi bien ou l’appeler « Le Bal des Casse-pieds ». Eh bien, voilà, c’est fait.

Le Bal des Casse-pieds

1-Première séance

Je suis arrivé tôt, vingt minutes avant la séance. J’ai choisi ma place avec soin, pas trop loin, pas trop près, pas tout à fait dans l’axe, mais presque, comme j’aime, quoi ! Elle est arrivée au moment où les publicités commençaient. Tournant le dos à l’écran, elle s’est faufilée dans la rangée devant la mienne. Elle s’est arrêtée devant moi, m’a adressé un sourire, et s’est assise juste devant mon siège. Forcément, ça m’a énervé. Ces jolies femmes, ça se croit tout permis et ça s’assied comme ça, devant moi, comme si de rien n’était. Elle aurait été petite, encore, je n’aurais trop rien dit. Elle aurait été rasée, ou elle aurait porté un fichu, pareil. Je ne suis pas un enquiquineur. Mais non, elle était grande, avec des cheveux, beaucoup de cheveux. Ça dépassait de partout devant Continuer la lecture de Le Bal des Casse-pieds 

BONJOUR, PHILIPPINES ! – 13 – RATINET, SUITE ET FIN

CHAPITRE 13 – RATINET, SUITE ET FIN

Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines. Mais, ce qui fera l’objet de ce dernier chapitre, c’est plutôt le dénouement de celles de Ratinet. André Ratinet, dit Riton Padbol, dit Andy Bad Luck, dit Dédé la Déveine, a pris une pris une place de premier plan dans le développement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Après avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s’être fait dévaliser en douceur dans Luneta Park, après avoir photographié les plus belles fleurs du monde avec une caméra vide de pellicule, ne voilà-t-il pas qu’il a rencontré le démon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces dernières semaines, la jeune personne a beaucoup perturbé l’ingénieur dans sa recherche du meilleur tracé pour la route côtière nord de Mindanao. Ça lui a valu les reproches amers de son bien-aimé chef de mission, Gérard Peltier. Mais, quand il décide de ramener la donzelle à Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand même, à la Banque Mondiale, ou, à défaut, à ses collègues, les choses deviennent graves. A ce stade, et bien que l’éternel optimiste Peltier ait assuré que « ça allait se tasser », le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s’achever que dans la douleur. C’est ce qu’on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu’il porte le numéro 13. Mais pouvait-il en être autrement ?

Au cours de notre dîner du vendredi précédent, obstinément optimiste, Peltier avait déclaré que  » ça allait se tasser ». Il parlait bien entendu des velléités de Ratinet d’emporter la Continuer la lecture de BONJOUR, PHILIPPINES ! – 13 – RATINET, SUITE ET FIN 

BONJOUR, PHILIPPINES ! – 12 – LE SERPENT DE MER

LE JOURNAL DES COUTHEILLAS – 4 AOUT 2019 – N°2079

CHAPITRE 12 – LE SERPENT DE MER

La soirée au Chalet au cours de laquelle Ratinet s’était vu refuser 5000 dollars tant par la Banque Mondiale que par ses collègues de mission avait eu lieu un mercredi. Le jeudi matin, j’accompagnai Robertson à l’avion de Kuala-Lumpur, et je ne repassai pas au bureau de la journée. Comme le lendemain, c’était le week-end de Pâques qui commençait, je n’entendis plus parler de Ratinet jusqu’au mercredi suivant. Après-tout, c’était le problème d’un chef de mission de gérer ce genre de situation, pas le mien.

Depuis plusieurs semaines, Antoine, son ami Jean-Marc et moi, nous projetions de passer ce week-end quelque part au bord de la mer à faire de la plongée sous-marine. Cela paraissait compliqué. On nous avait bien indiqué qu’il était possible de louer des petites maisons dans les villages de pêcheurs de la presqu’ile de Mabini, mais c’était un endroit difficile d’accès et nous n’avions Continuer la lecture de BONJOUR, PHILIPPINES ! – 12 – LE SERPENT DE MER 

BONJOUR, PHILIPPINES ! – 11 – LES 5000$ DE RATINET

CHAPITRE 11 – LES 5000 DOLLARS DE RATINET

Il m’a fallu quitter le paradis des plages de Mindanao car je n’avais plus rien à y faire. Grâce à l’efficacité des jeunes filles que Placido avait placées sous son affectueuse autorité, le dépouillement de l’enquête de transport se déroulait tranquillement.

Me voici donc à nouveau dans le purgatoire de Manille pour m’occuper maintenant de l’étude économique proprement dite. Je dois, entre autres choses, me poser des questions du genre de celles-ci : pour les dix, quinze et vingt prochaines années, quelle sera la croissance démographique de l’île, combien y aura-t-il de voitures, de camions, d’autocars, de tonnes d’ananas, de mètres cubes de noix de coco…? Mais, si je veux avancer, je dois éviter de me poser des questions comme : est-ce que la tension qui existe entre l’Islam des propriétaires actuels de l’île et le catholicisme des colons envoyés par le gouvernement ne va pas exploser un jour ou l’autre en Continuer la lecture de BONJOUR, PHILIPPINES ! – 11 – LES 5000$ DE RATINET 

Une vie de dingue

Attention, ceci est le 2069ème numéro du JdC !
c’est dingue, non ? 

Une vie de dingue

C’est quand le gnou fugace
commence à barbifier
dans les surtarbrandurs
qu’il faut que l’oxymore subtil
manduque vers son ergastule.
Proverbe Chihuahua

 

Je dédie cette biographie à moi-même,
sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

Chapitre premier : les origines 

Si mes souvenirs sont bons, je suis né un 24 décembre vers 23h45 entre un bœuf et un âne gris. Et pourquoi cela, vous demandez-vous ? Eh bien, essentiellement parce que le gynécologue accoucheur de ma mère était parti à l’improviste à la Martinique pour trois semaines. Ma mère ne put se résoudre à attendre son retour et, en l’absence de mon père pour la conduire à l’hôpital, elle me donna le jour dans la ferme familiale. Il faut dire qu’à cette époque, papa était parti acheter des langoustines depuis plus de trois ans, ce qui rendait ma filiation incertaine. Dès que je fus en âge de comprendre cette bizarrerie de calendrier, je posai la question à ma mère et m’éloignais aussitôt. Un peu plus tard, elle me répondit très franchement en m’expliquant qu’il s’agissait là de l’un de ces miracles de l’amour et que je ferais mieux de réviser l’annuaire des marées plutôt que de perdre mon temps à faire de la généalogie. Sur quoi, elle me laissa redescendre du toit de la grange où je m’étais réfugié.

Cette question étant résolue, je pus retourner à la construction de Continuer la lecture de Une vie de dingue