Archives de catégorie : Fiction

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (4)

(…) et tout en la regardant intensément dans les yeux, de ma main restée libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu’une tendre tiédeur gagnait la paume de ma main, je pensais que j’étais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s’échapper pour courir jusqu’au refuge et me dénoncer à mes camarades horrifiés, je serais chassé sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte…

— Non, Franz, dit Tavia en écartant doucement ma main de sa poitrine.

J’étais sauvé ! Elle n’allait pas me dénoncer… Et puis elle ajouta :

— Pas maintenant…

4

Pas maintenant ? Qu’est-ce que ça voulait dire pas maintenant ?

Pas maintenant, pas cette nuit, pas ici au milieu de tous nos camarades ? Pas maintenant, mais un autre jour, mais demain peut-être ?

Ou encore, pas maintenant, nous sommes, tu es, bien trop jeune ?

Ou alors, pas maintenant, mais tout à l’heure, tout à l’heure, quand nous rentrerons au refuge et que nous allongerons côte à côte dans le dortoir ?

Je ne savais que penser. Pour cacher mon égarement, je fis semblant d’être fâché. Je lui lâchai la main, lui tournai le dos et regardai loin devant moi. Du dos de ses doigts, elle frôla ma nuque. Je frissonnai. Et maintenant, Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (4)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (2)

(…) Nous partirons d’ici demain à trois heures. Je crois que tout le monde viendra. Demande à l’auberge qu’on te prépare des sandwiches.

— Mais si nous partons aussi tard, cela veut dire que nous ne serons pas arrivés avant six heures du soir et qu’il faudra rentrer de nuit !

— Sauf si on la passe au refuge, mon petit vieux !

— On passera la nuit là-haut ? Mais les filles ? …

2

Jamais, au grand jamais, mes sœurs ou mes cousines n’accepteraient de dormir dans un refuge avec des garçons. Elles n’oseraient même pas y songer. D’ailleurs, leurs parents ne les y autoriseraient pas.

— Quoi, les filles ? s’étonna Anton. Elles viennent aussi,  bien sûr !

Certes, au cours de nos après-midi dans la campagne, il arrivait bien que quelques gestes amoureux s’échangent entre garçons et filles, mais cela restait délicat, léger, naturel et toujours au vu et au su des autres. Ces manifestations affectueuses, auxquelles, à mon grand regret, je ne participais pas, auraient certainement choqué mes parents mais pour moi, elles restaient Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (2)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (1)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS

Le diner s’était prolongé fort tard dans la nuit. D’abondantes volutes de fumées bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l’auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules électriques, faisait office de lustre au-dessus de nos têtes. Depuis quelques instants, sans doute sous l’effet des mets et des vins que nous avions absorbés en quantité, nous étions tombés dans un silence méditatif qui contrastait avec la gaité et la vivacité des conversations que nous avions échangées jusque-là.

Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous étions rencontrés pour la première fois quelques heures auparavant dans les bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le Princesse des Mers devait appareiller dans la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.

Pour des raisons et des destinations différentes, chacun d’entre nous avait retenu une cabine sur le Princesse des Mers et nous avions lié connaissance en accomplissant les formalités d’embarquement. Compte tenu de la marée, le cargo ne pourrait quitter le port avant trois ou quatre Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (1)

Le pouvoir absolu rend fou absolument

La campagne de la Maire de Paris pour accéder à la Présidence de la République sombrant dans l’indifférence au point que c’en devient ridicule, Anne Hidalgo avait décidé de se reconcentrer  sur la Capitale. Selon leur caractère, les Parisiens étaient terrorisés ou résignés. Mais on sait que l’idéologie conduit toujours au totalitarisme et que le totalitarisme finit toujours par trouver en lui-même sa propre punition. Pour le prouver, voici un conte moral extrait de “L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes”, publié ici par le passé.

Le contexte :

La scène se passe à l’Hôtel de Ville. Anne Hidalgo, Maire d’alors, vient de lire un article de presse la concernant. Cet article ne lui convenant pas entièrement, elle rumine son mécontentement devant son Chef de Cabinet, Hubert Lubherlu.

Manière de penser l’urbanisme (15)

Quand elle eut fini de lire, elle reposa l’article devant elle sur le bureau puis elle parut se concentrer quelques instants avant de relever les yeux et de s’adresser calmement à son Chef de Cabinet.

—Bon, écoutez Lubherlu. Il y a du bon et du mauvais là-dedans. D’abord, le style est déplorable : on dirait un mélange d’un Mallet-Isaac d’avant 68 et de la Gazette de Gouzon(15).  Et qu’est-ce que c’est que ce dicton faussement Continuer la lecture de Le pouvoir absolu rend fou absolument

Sacrée soirée ! (28)

28

Dans la cuisine, il n’y a plus que moi, Renée qui hoche la tête au rythme de la musique militaire, Charles qui somnole dans un coin, agrippé à une bouteille de gin, Marcelle, les lèvres pincées, raide comme un passe-lacet, et André, qui regarde Renée, accablé.

Français, Françaises, mes chers concitoyens…

Je n’y comprends rien. Je ne sais pas ce que je pense. Ce n’est pas une façon de parler : à ce moment, je n’ai aucune idée de ce qui vient de se passer : rêve ou réalité, canular de potaches ou théâtre de boulevard ? Je ne sais pas, je n’arrive pas à me décider. Après tout, c’est peut-être vrai tout ce qu’Anne vient de me raconter. Mais non, voyons, je n’aurais pas mis dix ans à m’en apercevoir ! C’était une blague, forcément. Je ne sais pas… je ne sais rien…

Mais tout d’un coup, il y a une chose que je sais, un truc qui me saute aux yeux, c’est que je déteste tous ces gens. André, le gigolo, Longchamp, le playboy de Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (28)

Sacrée soirée ! (27)

27

C’est vrai que nous étions beaucoup invités à la chasse chez Fernand. J’étais même étonné qu’Anne accepte d’y aller aussi souvent, elle qui, avant, détestait la campagne. Fernand, lui, il aurait bien voulu que je vienne chaque semaine, mais c’était parce que je lui donnais des conseils sur le gibier, sur la façon de placer les chasseurs ou de conduire les battues. Il m’arrivait même de lui donner des trucs pour améliorer son tir. Il était content ! Il me le disait : « Gérald, vous et votre épouse êtes vraiment indispensables à un bon weekend de chasse ». Il m’était aussi très reconnaissant d’avoir embauché son neveu, le petit Rajchman, pour me seconder au cabinet. C’est comme ça que nous étions devenus de vrais amis, Fernand et moi. Bien sûr, déjà à l’époque, je trouvais Renée un peu snob, mais quand même, j’aimais bien aller diner chez eux de temps en temps. Il y avait une sorte de complicité virile entre Fernand et moi, un peu comme si nous avions gardé les vaches ensemble. Et puis les deux femmes s’entendaient vraiment bien, ça faisait plaisir à voir. Bref, une vraie amitié entre couples comme Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (27)

Sacrée soirée ! (26)

26

— Ta gueule, Gérald.

Elle a dit ça d’un ton tellement calme, tellement détaché que j’ai dû mal entendre… ou mal comprendre.

— Qu’est-ce que tu dis, ma chérie ?

—Je dis : « Ta gueule, Gérald », répond-elle encore plus calmement.

— Mais enfin, ma chérie, je ne peux pas laisser cet ivrogne nous insulter de cette manière. Il faut bien que…

— Ta gueule, Gérald ! D’abord, ce n’est pas nous qu’il a insulté, c’est toi et toi tout seul. C’est toi qu’il a traité d’imbécile, de vaniteux et de bouché à l’émeri, pas moi. Ensuite, moi, ça fait déjà des années que je le sais, que tu es un con. D’ailleurs, tout le monde le sait. Renée le sait, son mari Fernand le savait, ton meilleur ami Hubert, ta secrétaire et maintenant les invités de Renée. Tout le monde, je te dis ! Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (26)

Sacrée soirée ! (25)

25

Le bruit s’est à peine éteint dans nos oreilles que voilà Charles qui reprend la parole :

— Alors ? Elle était pas chouette, mon idée ? On apprend des trucs intéressants, vous trouvez pas ?  D’abord que le toubib couche avec la veuve, ensuite qu’elle le paie pour ça. Après ça, c’est Coco Chanel qu’abandonne son lardon chez les Thénardier, et le Delon de Cachan qu’est viré de partout parce qu’il joue comme un trombone et qu’il emmerde tout le monde et pour finir, voilà-t-il pas que Madame la Maire vend de la drogue aux gamins de la ville ! Qu’est-ce qu’on rigole ! Vous trouvez pas ? Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (25)

Sacrée soirée ! (24)

24

Gérard, encore une qui m’appelle Gérard ! C’est agaçant, à la fin ! Je m’apprête à répliquer énergiquement à la dame mais avec calme et humour selon la règle que je me suis fixée il y a deux ans quand je me suis aperçu que la colère avait tendance à me faire perdre le fil de mes idées.

— Chère madame, commencé-je…

— Pauvre type !

Longchamp ne semble plus du tout avoir besoin de mon tabouret. C’est lui qui, très impoliment, vient de m’interrompre dans ma protestation… et avec une nouvelle insulte, en plus ! Je m’apprête à lui clouer le bec :

— Mais enfin, cher ami, qu’est-ce que je vous…

— Ta gueule, connard ! C’est pas à toi que je parle !

— Ah ! Eh bien, j’aime mieux ça, parce que sans ça… Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (24)

Sacrée soirée ! (23)

23

Le silence est retombé sur la cuisine. Tout à coup, sur le frigidaire, le Pizon Bros fait crack, scrouitch, twouiitt et revient à la raison. Ça doit être de la harpe, maintenant ! Le comble !

— Vous ne pouvez pas arrêter de tripoter ce machin, Longchamp ! Vous ne voyez pas que ça ne sert à rien. Vous faites chier tout le monde, à la fin.

Ça, c’est Kris qui passe ses nerfs sur l’autre vedette de la soirée. Mais Longchamp, debout sur son escabeau, se retourne vers la grosse :

— Eh ! Oh ! Bouboule ! En veilleuse, s’il vous plait ! dit-il en faisant un geste de la main carrément vulgaire. Je fais peut-être chier tout le monde, mais moi, je colle pas mes enfants à l’Assistance ! J’ai aussi un fils, moi, Madame ! Mais je ne le confie pas aux Thénardier, moi ! Je le mets dans la meilleure Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (23)