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Désintoxication – 2ème partie

Désintoxication  — Deuxième partie

Le patient, dont la fatigue nous avait conduit hier à interrompre l’interview, se porte beaucoup mieux ce matin. Nous reprenons donc notre entretien. Il vous est bien entendu toujours possible d’en réentendre la première partie en cliquant ici.

  • … ?
  • Oui, oui, j’ai passé une bonne nuit, je vous remercie. Nous pouvons reprendre.
  • … ?
  • Tout à fait ! C’est bien ce mot qui a déclenché ma petite crise d’hier soir. D’ailleurs, je tiens à m’en excuser auprès de vous. Mais que voulez-vous, il m’a échappé et vous avez pu voir qu’il provoquait encore chez moi des automatismes douloureux.
  • C’est cela, nous parlions de Dallas et je vous disais que je me faisais une fierté de n’avoir jamais vu un seul, comment dire, un seul morceau de Dallas. Ceci dit, nous étions peu nombreux à résister à ce que nous considérions encore comme une simple mauvaise habitude, pas plus grave que celle qui consiste à boire trop de café au bureau. Pourtant la souche du virus était là, bien qu’encore peu virulente. En effet, pour voir Dallas, il fallait attendre le jour et l’heure de la semaine, et il n’y avait aucun moyen d’en abuser, mis à part l’enregistrement sur magnétoscope. Mais là, il fallait vraiment être …
  • … ?
  • Dites-donc, vous sortez d’où, vous ? Un magnétoscope, enfin ! Un truc moche et encombrant qui servait à enregistrer sur des bandes des tas de trucs qu’on ne regardait jamais… Vous ne voyez pas ? Bon, passons ! De toute façon, ça n’a aucune Continuer la lecture de Désintoxication – 2ème partie 

Désintoxication – 1ère partie

Désintoxication — Première partie

  • Ah ! Bonjour, jeune homme !
  • … ?
  • Ah, oui ! Ça va beaucoup mieux, merci. Aujourd’hui, j’ai pu lire une demi-heure… au moins. Ça n’a pas été facile et ça m’a fichu une belle migraine ophtalmique, mais c’est une vraie victoire. Quand je pense que la semaine dernière, je n’arrivais même pas à lire la carte postale que m’avait envoyée mon beau frère de Montalivet-les-bains ! Non, c’est vrai, ça va mieux.
  • … ?
  • Pour la suite ? Aïe ! Je vous en prie, n’utilisez pas ce mot. Quand vous le prononcez devant moi, c’est comme si vous allumiez une cigarette devant un grand fumeur repenti. On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu, voyons ! Faites attention, s’il vous plait.
  • … !
  • Bon, bon, ce n’est pas grave… Mais de quelle humhum vouliez-vous parler ?
  • Ah ! Ce qui va se passer ensuite !
  • … ?
  • Non, non, je supporte très bien le mot ensuite. Quand même, il ne faut pas exagérer, je ne suis pas atteint à ce point ! Donc, ensuite ? Eh bien mais, je vais sortir d’ici dans quatre ou cinq semaines et, ensuite, je reprendrai peu à peu une vie normale.
  • … ?
  • Eh bien, mais ça veut dire : chez moi, avec ma femme, mes enfants, mes livres…
  • … !
  • Mais si ! Justement ! Avec mon ordinateur, mon iPad, mon iPhone. Ça sera le vrai test de réussite du traitement. J’ai confiance, j’y arriverai. Je peux le faire !
  • … ?
  • Ah, non ! Pas le travail ! Pas tout de suite, en tout cas. Pour ça, il faudra attendre cinq ou six mois, dans le meilleur Continuer la lecture de Désintoxication – 1ère partie 

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes – Texte intégral

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes


C’est le 26 juin 2016 à 11 heures 45…

1-Une mécanique bien huilée

Chapitre premier : Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 26 juin 2016 à 11 heures 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet (1), technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel évènement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait  Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes – Texte intégral 

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (15)

SI VOUS N’AVEZ TOUJOURS PAS LU LES QUATORZE CHAPITRES PRECEDENTS, IL EST ENCORE TEMPS DE CLIQUER DESSUS AVANT DE LIRE LE QUINZIÈME ET DERNIER : 

CHAPITRE 1    CHAPITRE 2   CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5 CHAPITRE 6  CHAPITRE 7   CHAPITRE 8  CHAPITRE 9    CHAPITRE 10   CHAPITRE 11  CHAPITRE 12  CHAPITRE 13     CHAPITRE 14  

Résumé : Madame Hidalgo est en train de lire l’article de son propre hebdomadaire qui narre innocemment l’anecdote de la non-existence des quarante premiers numéros de la rue de Rennes. Ça ne lui plait qu’à moitié, et on sent bien que ça va mal finir. Mais pour qui ?

15- Manière de penser l’urbanisme (15) 

Où, dans ce dernier chapitre, l’on assistera à un ultime feu d’artifice d’idées festives et à un joyeux départ à la campagne

Quand elle eut fini de lire, elle reposa l’article devant elle sur le bureau puis elle parut se concentrer quelques instants avant de relever les yeux et de s’adresser calmement à son Chef de Cabinet.

—Bon, écoutez Lubherlu. Il y a du bon et du mauvais là-dedans. D’abord, le style est déplorable : on dirait un mélange d’un Mallet-Isaac d’avant 68 et de la Gazette de Gouzon(15).  Et qu’est-ce que c’est que ce dicton faussement féministe et vraiment condescendant, genre « ce que femme veut... ». Qui est-ce qui a pu écrire un truc comme ça ? Ce serait Guitry que ça ne m’étonnerait pas. Et cette référence à Dieu, là ! Mais, ça va pas, la tête ? Vous voulez que j’aie toutes les associations laïques sur le dos. Je vous l’ai dit cent fois : jamais la moindre allusion à Dieu, Mahomet, Jéhovah, Bouddha ou Bourdieu, c’est une règle absolue. Et puis me comparer à l’Impératrice Iphigénie…

—Eugénie…

—Taisez-vous, Lubherlu, c’est un conseil que je vous donne ! … me comparer à l’Impératrice Eugénie, non mais, je rêve. Je suis républicaine, moi Monsieur ! J’ai été élue par le peuple, le peuple de gauche qui plus est. Je ne tiens pas mon pouvoir d’une coucherie avec un petit gros devenu par hasard calife à la place du calife, moi Monsieur ! Quoique, bon…

Lubherlu fit semblant de ne pas avoir entendu. Elle poursuivit : Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (15) 

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (14)

SI VOUS N’AVEZ TOUJOURS PAS LU LES CHAPITRES PRECEDENTS, C’EST VRAIMENT DÉSESPÉRANT MAIS C’EST LE MOMENT DE CLIQUER DESSUS : 

CHAPITRE 1    CHAPITRE 2   CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5 CHAPITRE 6  CHAPITRE 7   CHAPITRE 8  CHAPITRE 9    CHAPITRE 10   CHAPITRE 11  CHAPITRE 12  CHAPITRE 13

Résumé : Tout le monde, sauf la Reine-Maire, sait maintenant pourquoi la Rue de Rennes commence au numéro 41, mais tout le monde s’en fout, parce qu’il n’y a rien à tirer pour personne de cette information, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan personnel.  Pour personne, sauf pour le rédac-chef de Marianne qui a pondu là-dessus une petite chronique signée sous le pseudonyme d’un vieux grec. Mme Hidalgo ne va pas tarder à en prendre connaissance. Ça va faire du vilain.

14- Censure

Où l’on verra que, selon un ex-député socialiste frondeur, pour être élu, il ne faut pas négliger le petit personnel, même si cela demande parfois de gros efforts.

Quelques jours plus tard, le bon à tirer du prochain numéro de l’hebdomadaire municipal attendait l’imprimatur d’Hubert Lubherlu, quand Madame Hidalgo, tout sourire, entra dans le bureau de son Chef de Cabinet. Celui-ci n’eut que le temps de cliquer sur la touche « ESC » du clavier de son ordinateur pour faire disparaitre de son écran le Super Mario 63 qui bondissait en gloussant depuis le début de la matinée et faire apparaitre à la place un innocent tableur prévu à cet effet.

—Bonjour, mon petit Hubert. Pas trop débordé ? demanda-t-elle joyeusement.

Hubert ne décela aucune trace de sarcasme dans l’interrogation de sa patronne, mais cela ne le rassura qu’à moitié. Toute la Mairie savait qu’Hidalgo était imprévisible et le ton aimable de l’apostrophe ne présageait en rien de la suite de l’entretien.

—Euh … bon… bonjour Madame. Non, non, ça va, ça v…va bien, mer…merci.

Pendant le temps que prit la réponse, la Maire avait eu celui de traverser la pièce et de venir s’asseoir d’une seule fesse sur le coin du bureau de Lubherlu. Tout en dispersant d’un doigt distrait les papiers qui s’y trouvaient, elle continua d’un air enjoué :

—Et les enfants, la famille, tout ça…, ça va ?

Hubert n’avait pas d’enfants. Il était célibataire et orphelin. Sans attendre la réponse, Madame le Maire continua :

—Dites-moi, Hubert, ça fait combien de temps que nous n’avons pas déjeuné ensemble, tranquillement, pour discuter ? Plutôt longtemps, non ?

Comme en réalité, ils n’avaient jamais déjeuné ensemble en tête à tête, Hubert répondit en levant les yeux au ciel et en agitant sa main droite à hauteur de son visage :

—Oh, là, là…

Il se demandait ce qu’il pouvait bien se passer. Où voulait-elle en venir ?

L’avantage de la position de narrateur omniscient dans laquelle je suis, c’est que moi, je sais où elle veut en venir et que si je veux, je peux vous en faire part sans plus attendre. Voici : son mari, l’ex-député socialiste frondeur Jean-Marc Germain, avait eu des remontées du personnel de l’Hôtel de Ville. Celui-ci se plaignait souvent de la froideur et de l’autoritarisme de la Reine-Maire. La veille, après leur diner dans leurs appartements de fonction et après que leur maitre d’hôtel se soit retiré à l’office, il lui avait donc conseillé de se rapprocher de ses employés pour améliorer ses chances lors des prochaines élections.

—Moi, je fais ça depuis des années, lui assura-t-il. Je déjeune régulièrement avec des tas de gens qui m’emmerdent, des administratifs du parti, des maires de petites villes, des directeurs de coopératives, des patrons de PMU ou de PME, est-ce que je sais, moi ? Enfin, j’en passe et des plus chiants. Mais c’est efficace. Tu vois, je n’ai pas été réélu la dernière fois, bon, mais y avait une autre raison, mais j’ai quand même réussi à devenir cadre du Parti. Eh bien, c’est grâce à ces déjeuners, j’en suis sûr. Alors, penses-y. De temps en temps, va donc déjeuner avec deux ou trois connards du petit personnel.

En fait de connard, elle avait décidé de commencer par son Chef de Cabinet, et c’est pour ça qu’en déplaçant distraitement des papiers sur son bureau, elle se préparait mentalement à lancer son invitation.

C’est à cet instant que la maquette d’A Paris attira son attention.

—Tiens, c’est la Pravda de la semaine prochaine, dit-elle en plaisantant.

Hubert ignorait que la Patronne connaissait le surnom que tout le monde donnait à son hebdo.

— Il y a quelque chose d’intéressant, cette fois-ci ? Parce que d’habitude… hein, ha, ha ! .., poursuivit-elle.

—Ah, ben…ben si ! répondit-il tout content. Il y a un article d’Antana… d’Antana… Antanana… de Renaud Dély sur la rue de Rennes. C’est très int… C’est très intéressant et très po…positif sur votre …

La Maire changea de visage.

—Quoi ? Sur la rue de Rennes ! Je vous avais interdit de faire, de dire, de penser quoi que ce soit sur la rue de Rennes ! Vous êtes sourd ou idiot, mon vieux ? Non, je sais que vous n’êtes pas sourd. Bègue et sourd, ça serait vraiment pas supportable ! Par contre, bègue et idiot, ça se conçoit très bien.

—Mais, je … je vous assure qu’il est très bon cet art…cet article. Il vous plaira beauc… beauc… beaucoup. J’en… j’en… j’en suis sûr.

—Ah, écoutez ! Je ne supporte plus vos bafouillages. Vous ne bégayez pas quand vous téléphonez ? Eh bien, dorénavant, vous ne me parlerez plus qu’au téléphone… Non, je vous assure, c’est épuisant à la fin. Bon, faites le voir, ce papier… Dans les pas de l’Impératrice… Qu’est-ce que c’est que cette ânerie ?

Elle fit le tour du bureau.

—Poussez-vous, ordonna-t-elle en s’asseyant à la place d’Hubert.

Puis elle se tut un long moment.

A SUIVRE

POUR LE CHAPITRE 15, C’EST ICI

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (13)

SI VOUS N’AVEZ PAS LU LES CHAPITRES PRECEDENTS, C’EST LE MOMENT DE CLIQUER DESSUS : 

CHAPITRE 1    CHAPITRE 2   CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5 CHAPITRE 6  CHAPITRE 7   CHAPITRE 8  CHAPITRE 9    CHAPITRE 10   CHAPITRE 11  CHAPITRE 12

Résumé : On sait maintenant pourquoi les quarante premiers numéros de la Rue de Rennes n’existent pas et n’ont jamais existé : Napoléon III voulait prolonger cette rue jusqu’à la Seine mais Eugénie n’a pas voulu. Alors… Yvonne Ratinet le sait, Babette Éméchant le sait, Marianne le sait et l’OBS ne va pas tarder à le savoir.

13-  Dans les pas de l’Impératrice

Où l’on verra un vieux grec atteindre les limites de la flagornerie. 

A son retour de Val d’Isère, Renaud trouva le rapport Éméchant. La méthode de lecture rapide qu’il avait apprise lors d’un séminaire professionnel de deux semaines à Las Vegas du temps où il travaillait à l’OBS lui permit de comprendre en moins de quarante-cinq secondes que, dans cette histoire de la Rue de Rennes, il n’y avait pas de matière pour un article à scandale dans Marianne. La consultation de Wikipédia le lui confirma bientôt. Il se promit de faire savoir en temps utile à son ami Mathieu que son tuyau était ramolli et qu’en conséquence, il ne lui était en rien redevable.

Mais tout ce travail ne devait pas rester vain. Il se trouve que, pour arrondir ses fins de semaine, à l’insu de son employeur officiel, Renaud travaillait comme pigiste pour le magazine « A Paris« , bulletin hebdomadaire rédigé en écriture inclusive, édité à grands frais par l’Hôtel de Ville et destiné à célébrer les réalisations de la Municipalité en général et de sa patronne en particulier. C’est ainsi que, de temps en temps, Renaud y enfonçait quelques portes ouvertes dans des petits billets pleins de sagesse et d’habile flatterie qu’il signait du nom d’Homéotéleute d’Antanaclase. Ça faisait sérieux, cultivé, et personne ne savait vraiment qui avait bien pu être ce personnage, certainement mort, grec et philosophe.

En quelques minutes, il rédigea donc son prochain billet et l’envoya à Hubert Lubherlu qui, en plus de ses fonctions de Chef de Cabinet, avait la tâche de contrôler et d’autoriser les publications de « A Paris« . Il touchait d’ailleurs pour cela une conséquente prime de salissure. Lorsque Hubert eut lu l’article, qui dégonflait singulièrement l’affaire qui lui avait valu l’engueulade et la cuite la plus sévère de sa vie post-estudiantine, il ne vit aucun inconvénient, au contraire, à le laisser publier.

Cet article disait ceci :

Dans les pas de l’Impératrice

Chacun.e sait (14) qu’à Paris, la Rue de Rennes ne commence qu’avec le numéro 41. Pourtant, peu de gens en connaissent la véritable raison. A la suite de longues recherches dans la poussière des archives et des mémoires, les spécialistes du service historique de la capitale ont découvert la raison de cette apparente anomalie. Il ne s’agit pas, non, d’une bête erreur technique d’un.e ingénieur.e inexpérimenté.e ni de l’oubli malencontreux d’un.e obscur.e préposé.e au cadastre, mais de tout autre chose. En 1853, lorsque le percement de la Rue de Rennes fut décidé, son tracé était tel que, s’il épargnait l’église Saint-Germain des Prés, il n’en était pas de même pour le Palais de l’Institut. Il passait en plein dessus. Quand ce détail du projet fut connu du public, des protestations s’élevèrent de toutes parts contre la démolition de ce bâtiment : les Académicien.ne.s craignaient de devoir tenir leurs séances du dictionnaire en plein air, et à leur âge, vous comprenez… ; les riverain.e.s protestaient à l’avance contre les nuisances que le chantier ne manquerait pas de leur apporter pendant des années, et les conducteur.rice.s d’omnibus à impériale et les cocher.e.s de fiacre menaçaient de faire grève si on leur supprimait la place sur laquelle ils aimaient à faire la sieste entre l’Institut et le Pont des Arts. Bref, la moitié de Paris s’élevait contre la démolition, tandis que l’autre moitié s’en contrefichait impérialement. Mais le Baron Haussmann, initiateur du projet, et l’Empereur Napoléon III en tenaient pour lui et ils tenaient bon. Pourtant, comme on peut encore le constater si l’on se donne la peine de parcourir le Quai Conti entre la rue Guénégaud et la rue Bonaparte, la coupole dorée se dresse toujours fièrement face au Pont des Arts et au Louvre. En effet, l’Institut n’a jamais été démoli. Et pourquoi, s’il vous plait ? Mais parce que l’Impératrice Eugénie s’y est opposée : selon ses propres mots, elle trouvait « la bâtisse très mignonne ».

Et l’on sait que ce que femme veut, Dieu le veut.

C’est ainsi que la partie de la Rue de Rennes qui devait accueillir les quarante premiers numéros à partir de la Seine ne fut jamais achevée. Et c’est ainsi que la rue de Rennes commence au numéro 41. Et c’est ainsi que nous devons d’avoir encore parmi nous ce magnifique palais du XVIIème siècle.

Ah ! Ce que femme veut…

Devant cette anecdote historique et exemplaire, comment ne pas céder à la tentation d’établir un parallèle entre l’Impératrice Eugénie, protectrice de l’Institut contre les assauts des tenants de la circulation et notre Maire, Anne Hidalgo, qui, il faut bien le dire, use sa santé à défendre le magnifique patrimoine parisien contre les suppôts facho-machistes réactionnaires et misogynes de l’automobile.

Homéotéleute d’Antanaclase

A SUIVRE

Notes du chapitre 13

(14)          Quand on vient d’apprendre un truc que l’on ignorait, la technique de base du journaliste et de l’homme élégant est de faire comme si tout le monde en général, et soi-même en particulier, le savait depuis longtemps.

 

ÇA, C’ÉTAIT LE CHAPITRE 13

LE CHAPITRE 14, C’EST ICI

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (12)

SI VOUS N’AVEZ PAS LU LES CHAPITRES PRECEDENTS, C’EST LE MOMENT DE CLIQUER DESSUS : 
CHAPITRE 1      CHAPITRE 2       CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5        CHAPITRE 6  CHAPITRE 7       CHAPITRE 8      CHAPITRE 9    CHAPITRE 10       CHAPITRE 11 

 Résumé : Yvonne Ratinet connait enfin la raison de l’absence des quarante premiers numéros d’immeubles de la Rue de Rennes, et nous aussi par la même occasion. C’est pas trop tôt ! Finalement, c’est la faute à Haussmann, Napoléon et Eugénie. La Mairie n’y est pour rien. C’est bien dommage, mais c’est comme ça. Mais l’enquête Éméchant n’est pas terminée. Elle va être déçue, la pauvrette.

12-La protection des sources

 Où l’on verra comment la divulgation des sources mène à la récupération des postites..

Tandis qu’Yvonne Ratinet lançait à son mari un regard chargé de fureur, de découragement et de pitié, la jeune Éméchant faisait la même découverte : la Mairie actuelle n’avait pris aucune part dans la disparition du bout de la Rue de Rennes. On se demandera certainement longtemps comment deux femmes aussi différentes, l’une,  ménagère de moins de cinquante ans, finaude et revancharde et l’autre, jeune future journaliste, pleine d’enthousiasme et de naïveté, avaient pu arriver aux mêmes conclusions au même moment. C’est pourtant simple. Fort marrie de constater que les recherches qu’elle avait entreprises autour de la chute du Second Empire et de la Grande Guerre ne donnaient rien, la stagiaire de Marianne se résolut à rompre le serment qu’elle avait fait de garder le secret de la Rue de Rennes. Il se trouve qu’elle était la petite-fille du beau-frère d’un cousin de X — dont nous avons fait le serment de garder secret le patronyme, que nous vous livrerons cependant sur simple appel téléphonique non surtaxé au 068861164. Monsieur X avait été un temps journaliste d’investigation au Monde. Il reçut Élisabeth Éméchant qui lui exposa son problème méthodologique.

—Maître, j’ai un problème méthodologique. Je travaille sur une chose d’étrange qui est survenue Rue de Rennes : une quarantaine d’immeubles ont disparu, comme ça, envolés, finis, pfuitt ! Mais c’est secret, hein ! J’ai promis. J’ai cherché partout, aux Archives Nationales, à celles de Paris, au Cadastre, dans les Catacombes, chez Michelin, partout … J’ai étudié à fond la bataille de Sedan, la Commune de Paris et toute la Guerre de 14… et rien, rien de rien. Mon patron rentre après-demain et je n’ai rien à lui dire. Que dois-je faire ?

Le vieux journaliste sourit finement et lui dit :

—Je vais t’apprendre une chose, Babette. Ça ne t’ennuie pas que je t’appelle Babette. Tiens, c’est drôle ! Babette Éméchant, ça me rappelle quelque chose… Mais quoi ?… Bon, ça ne fait rien. De quoi parlions-nous déjà ? Ah oui ! D’une recherche, ou plutôt d’une méthode d’investigation, car peu importe le sujet… qu’est-ce que c’est le sujet déjà ? … peu importe le sujet, c’est la méthode qui compte, la méthode… et la méthode, c’est la source, et la source, ma petite Isabelle — joli prénom, ça Isabelle — et la source c’est sacré. Tu sais qu’un vrai journaliste, et surtout un journaliste d’investigation, ne révèle jamais ses sources, jamais, sous aucun prétexte, sauf si … mais moi, je vais te la révéler, ma source essentielle, ma source de toujours… je peux bien te la révéler à toi, la petite fille de l’oncle du beau-frère de la cousine… non c’est pas ça…la petite sœur du cousin du père de …, c’est pas ça non plus…bon enfin à toi qui fais partie de la famille… ma première source, comme celle de tous les journalistes, c’est Wikipédia. Il y a tout ce qu’on veut dans Wikipédia, c’est fou ! Mais il faut de la méthode. Regarde.

Tout en parlant il ouvrait son MacBook Pro 24 pouces.

—J’ouvre ma page sur Google et je tape… Je tape quoi déjà ?

—Rue de Rennes

—Et je tape Rue de Rennes. Regarde, Annabelle, c’est extraordinaire, non ? En deuxième choix apparait Rue de Rennes (Paris) ­— Wikipédia. Alors je n’ai plus qu’à cliquer là-dessus et, hop, je saurai tout sur la rue de Rennes.

—Bon sang, mais c’est bien sûr ! dit-elle cliquant.

Il ne lui reste plus qu’à lire :

« La rue de Rennes est une voie du 6e arrondissement de Paris. Elle est une artère commerçante majeure de la rive gauche de la capitale. (…) La rue de Rennes débute place du Québec et finit place du 18-Juin-1940. De tracé rectiligne et d’orientation nord-sud, elle mesure plus d’un kilomètre de longueur et vingt mètres de largeur. Ouverte au milieu du XIXe siècle, (…) la rue de Rennes est une réalisation du Second Empire. Elle devait à l’origine rejoindre la Seine. C’est pour cette raison que la numérotation commence au 41, les numéros précédents ayant été réservés pour la partie de la rue qui devait être percée au nord du boulevard Saint-Germain. La partie existante a été percée en deux fois. Son ouverture s’est faite à la suite du décret du 9 mars 1853 depuis les rues Notre-Dame-des-Champs et de Vaugirard jusqu’à la place du 18-Juin-1940. Le plan annexé à ce décret n’attribuait à la voie qu’une largeur de 20 mètres. Elle a cependant été ouverte, suivant des alignements différents, (…) »

Elisabeth Éméchant venait de prendre une grande leçon de journalisme : pourquoi chercher soi-même quand une banque de données peut vous éviter les fatigues et les dangers d’une enquête ? Cette leçon que, certes, elle n’oublierait jamais, jamais non plus ne lui servirait car, à la suite de cette déception professionnelle, elle abandonna ses études pour monter une starteupe spécialisée dans la récupération et le recyclage des postites. Elle se justifiait en disant : recycler des informations ou recycler des petits bouts de papier, quelle différence ?

Néanmoins, avant cette reconversion radicale, elle prit le temps de rédiger son rapport définitif sur un petit rectangle de papier jaune autocollant réutilisable qu’elle apposa sur l’écran du Mac de Renaud Dely. Le postite disait :

  1. La rue de Rennes commence au Numéro 41
  2. Ça toujours été comme ça
  3. C’est la faute à Napoléon III
  4. T’en fais ce que tu veux
  5. Sans moi

Annexe 1 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_Rennes_(Paris)

Annexe 2 : Lettre de démission

A SUIVRE

LE CHAPITRE SUIVANT EST VISIBLE ICI

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (11)

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CHAPITRE 1      CHAPITRE 2       CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5              CHAPITRE 6  CHAPITRE 7       CHAPITRE 8      CHAPITRE 9    CHAPITRE 10

Résumé : Malgré les deux enquêtes simultanées, l’une menée par Mlle Éméchant journaliste en herbe, et l’autre par Mme Ratinet, ménagère perspicace, le mystère des disparus de la Rue de Rennes est toujours entier. Mais ça ne va pas durer.

11-La découverte du poteau rose

Où l’on verra comment une dispute impériale sauva l’Académie Française 

« (…) et c’est en 1853 que le Baron Haussmann, préfet de la Seine, décida du percement d’une nouvelle artère entre l’embarcadère de la barrière du Maine et la Seine. Cette opération s’inscrivait bien entendu dans le cadre des grands travaux de transformation de Paris que le Baron avait entrepris dès 1852 sous l’égide de Napoléon III.

Jusqu’en 1848, l’embarcadère de la barrière du Maine avait accueilli les voyageurs de la Compagnie de Chemin de Fer Paris-Sèvres-Meudon-Versailles. Mais à partir de la création de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest, en 1851, le trafic devait y devenir très important, particulièrement entre Rennes et la capitale. Une nouvelle gare avait donc été construite et mise en service dès 1852. Il fallait lui assurer un large débouché vers le centre de Paris. Le tracé de cette nouvelle rue, la rue de Rennes, fût conçu dans ce but. Partant de l’entrée principale du nouveau bâtiment, la rue de Rennes devait passer juste devant l’église St-Germain des Prés, pour aboutir sur le Quai Conti près de l’extrémité sud de la passerelle des Arts qui venait d’être élargie. Une première tranche de travaux fut menée tambour battant en moins de deux ans entre la Gare de Rennes et le Boulevard d’Enfer. La deuxième tranche, entre le Boulevard d’Enfer et le Boulevard St-Germain, prit du retard et ne fut achevée qu’en 1866. La troisième tranche qui devait prolonger la rue de Rennes jusqu’à la Seine ne fut jamais réalisée. En effet, lors des travaux préparatoires, on s’aperçut d’une erreur de 1,3 degrés Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (11) 

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (10)

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CHAPITRE 1      CHAPITRE 2       CHAPITRE 3    CHAPITRE 4     CHAPITRE 5     CHAPITRE 6  CHAPITRE 7       CHAPITRE 8      CHAPITRE 9

Résumé : Bien que ce soit lui qui ait découvert la disparition partielle de la Rue de Rennes et qu’il en ait fait part aux autorités compétentes dans un rapport réglementaire et aujourd’hui disparu, Roger Ratinet n’a reçu aucune félicitation ni même reconnaissance pour son travail. Pire, il n’aura même pas l’avancement qu’il pensait mériter amplement. Son épouse est persuadée qu’il y a là un complot de la Reine-Maire contre son mari. Elle veut en avoir le cœur net.

 10-Yvonne

Où l’influence du cantou auvergnat et de l’emprunt russe sur la culture en Région sera enfin reconnue.

Yvonne Ratinet avait de la ressource. Toute petite déjà, dans le département de la Creuse où elle était née, elle avait dû affronter des questions essenxistentielles(11) comme :

« Est-ce que les petits bateaux ont des jambes et, si oui, combien ? » ou encore « Le solipsisme est-il une excuse à la perversion narcissique ? » et aujourd’hui, elle savait bien comment s’y prendre. Voici pourquoi et comment.

C’était l’été. Yvonne, qui venait de fêter sa demi-douzaine de printemps, était seule à la ferme paternelle. Son père, sa mère, ses frères et ses sœurs étaient partis à la ville acheter un marteau. Tandis qu’une tempête de neige faisait rage à l’extérieur, à l’intérieur, la petite était sagement assise dans le cantou(12), occupée à repriser la collection de cravates-club de son père. Tout d’un coup, trois autres furent frappés à l’huis, qui couvrirent le hurlement du vent dans les interstices de la lourde porte de chêne aspée de fer. Nullement effrayée malgré son jeune âge, l’heure tardive, l’absence de sa famille et le fait qu’on soit un mercredi, Yvonne prononça le mot qui allait décider de sa personnalité future.

—Entrez !

La porte s’ouvrit et, Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (10) 

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (9)

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Résumé : Tandis que l’enquête de Marianne sur les numéros disparus de la rue de Rennes progresse, Roger Ratinet, employé de mairie, initiateur et héros éphémère de l’affaire, est d’humeur bougonne.

9-Qui veut la peau de Roger Ratinet ?  

Où le sens de l’évangile selon Saint Matthieu 18-5 sera révélé. 

Roger Ratinet était d’humeur bougonne. Le lendemain de la fameuse sortie du Conseil Municipal en procession, il avait reçu une note de service signée de la main même d’Anne Hidalgo. Toutes ses fonctions précédentes étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre. Affecté à une nouvelle tâche de la plus grande urgence — recenser tous les crayons, les stylos à bille, les feutres, les blocs-notes et les post-it présents dans les bâtiments de la mairie et les classer par couleur et par degré d’usure — et il ne devait plus quitter l’Hôtel de Ville pendant la durée nécessaire à l’achèvement de l’inventaire que l’on estimait à huit mois minimum. Après l’heure de gloire qu’il avait connue sur la Place Saint-Germain des Prés devant les parapluies les plus importants de la municipalité, il s’était étonné de n’avoir reçu aucune félicitation de qui que ce soit, et de n’avoir été sollicité à aucun moment, par exemple pour mener des enquêtes complémentaires, ou pour donner des éclaircissements sur tel ou tel aspect de la question. Enfin quand même ! C’était pourtant lui qui avait découvert l’affaire. Il estimait qu’on aurait pu lui rendre au moins cette justice. Mais, élevé dans la plus pure tradition républicaine, laïque, gratuite et obligatoire, il n’avait jamais entendu parler de l’Évangile selon Matthieu qui dit : « Malheur à celui par qui le scandale arrive !« . Or, c’était bien par lui qu’il était arrivé, le scandale. Aussi, quand il apprit de la secrétaire du deuxième adjoint au Chef de Cabinet que tous les exemplaires Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (9)