Archives pour la catégorie Fiction

Le Cujas (19)

Sur le front, tout était calme et chacun prenait ses habitudes. Quand Antoine venait en permission, nous sortions sans arrêt… Nous étions encore des jeunes mariés, vous comprenez ? On dansait, on faisait la fête, on riait, on plaisantait même sur cette “drôle de guerre” qui ne voulait pas commencer. Et Antoine repartait, certain de revenir le mois suivant. Et puis, le 10 mai 40, les Allemands ont attaqué. Vous connaissez la suite…

 

Chapitre 6 — Antoine de Colmont

Deuxième partie

Oui, la débâcle. On parlait de milliers de morts dans nos rangs et de prisonniers par dizaines de milliers. Rue de l’Université, tout le monde était fou d’inquiétude. Mon beau-père passait ses journées à téléphoner à ses relations militaires, il faisait le siège des ministères où il avait de la famille, mais personne ne savait rien. Les Allemands avançaient toujours. Il devenait de plus en plus certain qu’ils seraient bientôt à Paris. Le 11 juin en fin d’après-midi, mon beau-père a embarqué Continuer la lecture de Le Cujas (19) 

Le Cujas (18)

Chapitre 6 — Antoine de Colmont

Première partie

Oui, c’est un appartement agréable. C’est mon refuge…un peu haut perché… presque inaccessible. Venez voir sur le balcon…C’est beau, n’est-ce pas, sous cette lumière. On dirait qu’il va y avoir de l’orage… Vous connaissez un peu Paris, Monsieur Stiller ? Regardez, là, c’est le clocher de Saint-Germain des Prés, et là, les tours de Notre-Dame, la flèche de la Sainte Chapelle. Là-haut, c’est le dôme du Panthéon… et Saint-Étienne du Mont… et là-bas, tout au fond, le Sacré-Cœur… On dirait qu’il n’y a que des églises à Paris… C’est vrai que d’ici, on ne voit Continuer la lecture de Le Cujas (18) 

Le Cujas – Chapitre 5 – Achir Soltani

Chapitre 5 — Achir Soltani

C’est ça, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j’ai rien sur le feu. Vous m’avez apporté des cigarettes ? Ah oui, c’est bien ! C’est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. C’est pas comme d’autres… Bon, qu’est-ce que vous voulez ? Parce que sur votre demande de visite, y avait juste écrit : « Entretien préparatoire à l’écriture d’un roman ». Ça veut dire quoi, ça ? Vous voulez écrire un roman sur moi ? Vous êtes sûr ?

Sur moi et sur d’autres ? Qui ça, donc ?

Tiens, c’est drôle, cette photo. J’y ai pensé pas plus tard qu’hier soir. Marrant, non ? J’avais dix-sept ans. C’était le bon temps… Bon, là, c’est Sammy. Le grand brun, je sais pas. Après, c’est Simone, et celui-là, c’est l’aristo ; de Colmont, qu’il s’appelait. L’ouvrier au bar ? Inconnu au bataillon. La bonne femme, ça doit être la patronne et à côté, le loufiat. Z’auriez pas du feu, Monseigneur ? Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 5 – Achir Soltani 

Le Cujas (17)

(…) En trois ou quatre semaines, le Marquis devient le claque de la Wehrmacht et de la haute. Au bout d’un mois, on n’accepte plus les soldats ni les sous-offs, encore une idée de Sammy. On monte les prix, on aménage le sous-sol en boite de nuit, avec un petit orchestre et un spectacle, s’il vous plait ! La grosse affaire. Simone drive les filles, elle organise les permanences et elle règle les petites histoires, Sammy accueille les huiles et gère les finances.

Chapitre 5 — Achir Soltani

Quatrième partie

Moi ? Je m’occupe de la discipline chez les filles et de la protection du Marquis. Parce qu’on a fait des envieux, forcément, et puis aussi du tort à deux ou trois clandés de deuxième zone. Alors, il y en a qui viennent pour essayer de faire peur aux clients et aux filles. J’ai embauché deux malabars pour ça. Un devant la porte, et l’autre en réserve à l’intérieur. On finit par nous laisser tranquilles. Une fois le Suédois et les filles payés, il en reste pas mal, du fric, bien assez pour mener Continuer la lecture de Le Cujas (17) 

Le Cujas (16)

(…) Ma première, on l’a draguée ensemble. Elle s’appelait Mauricette. On l’a bien travaillée à deux, et au moment de conclure, il s’est écarté. Un vrai gentleman, Sammy. Mauricette, je l’ai gardée un an et puis, dette de jeu, dette d’honneur, je l’ai refilée à Max, le gorille du Suédois. Elle doit être à Tanger à l’heure qu’il est, ou ailleurs, va savoir.

 Chapitre 5 — Achir Soltani

Troisième partie

Max, c’était le gorille du Suédois. Cent vingt-cinq kilos de muscle, pas deux grammes de cervelle. En fait, il s’appelait pas Max. Je crois que son nom c’était Bernard, mais on l’appelait Max à cause de son poids, vous comprenez, Max pour Maximum. Ils l’ont fusillé à la Libération. Ils ont dit que c’était un collabo. Je suis sûr qu’il a pas compris ce qui lui arrivait.

Dans la bande, y avait aussi Tony. Tony, c’était le second du Suédois, son conseiller. On l’appelait Le Bavard parce son père était avocat et qu’il avait passé un an à la Fac de droit. Sa spécialité, c’était le cambriolage en douceur et le contact avec les fourgues. Il a failli se faire fusiller avec Max, mais il a réussi à ficher le camp en Corse, dans sa famille. Il a ouvert un bistrot à l’Ile Rousse.

Il y avait Marcel, Momo, un as de la mécanique. Sa spécialité Continuer la lecture de Le Cujas (16) 

LE CUJAS (15)

(…) Et au lieu de se foutre de ma gueule, je vois Sammy qui sourit et qui dit : “Écoute petit, calme-toi. Roger va te lâcher doucement, tu vas te détendre, tu vas respirer un bon coup et on va tous les trois aller boire un scotch à ta santé.” Voilà, c’était ma rencontre avec Sammy. Un vrai gentleman, Sammy. C’est cette nuit-là qu’on est devenus copains, plus que ça, même, amis, à la vie, à la mort… jusqu’à ce que les fridolins…mais ça, je vous l’ai déjà dit.

Chapitre 5 — Achir Soltani

Deuxième partie

Ben, après, on a commencé à travailler ensemble. On faisait des vols à la roulotte, des cambriolages, des trucs pas trop méchants. Mais de temps en temps, la nuit, à Pigalle, on braquait le bourgeois en goguette. Sammy donnait aussi dans le racket pour le compte du Suédois. Alors je l’accompagnais. Avec ses beaux costumes, son air gentil et sa voix douce, y en avait pas beaucoup des comme lui pour flanquer la frousse aux mauvais payeurs. Le Suédois était content des résultats. Un soir, y a Sammy qui me dit : “Faut qu’on passe à l’Auberge Landaise. Y parait que le patron du bistrot est récalcitrant !” En fait de patron récalcitrant, quand on est arrivé, toute la bande était là, verre en main et le Suédois au milieu. “Faites péter le champagne !” qu’il criait. La fête, c’était pour moi, j’étais accepté officiellement dans la bande. Le plus beau Continuer la lecture de LE CUJAS (15) 

Le Cujas (14)

Chapitre 5 — Achir Soltani

Première partie

C’est ça, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j’ai rien sur le feu. Vous m’avez apporté des cigarettes ? Ah oui, c’est bien ! C’est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. C’est pas comme d’autres… Bon, qu’est-ce que vous voulez ? Parce que sur votre demande de visite, y avait juste écrit : « Entretien préparatoire à l’écriture d’un roman ». Ça veut dire quoi, ça ? Vous voulez écrire un roman sur moi ? Vous êtes sûr ?

Sur moi et sur d’autres ? Qui ça, donc ?

Tiens, c’est drôle, cette photo. J’y ai pensé pas plus tard qu’hier soir. Marrant, non ? J’avais dix-sept ans. C’était le bon temps… Bon, là, c’est Sammy. Le grand brun, je sais pas. Après, c’est Simone, et celui-là, c’est l’aristo ; de Colmont, qu’il s’appelait. L’ouvrier au bar ? Inconnu au bataillon. La bonne femme, ça doit Continuer la lecture de Le Cujas (14) 

Le Cujas – Chapitre 4 – Robert Picard

Pour ceux qui n’aiment pas lire les histoires par petits bouts,  voici en entier le chapitre 4. C’est Robert Picard qui raconte, ou plutôt sa mère. 

Chapitre 4 – Robert Picard

Ma chère Maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé, et le Père aussi. Moi, je me porte bien. Je commence à m’habituer à vivre à Paris car cela fait aujourd’hui trente –  six jours que je suis arrivé dans la Capitale. Je me sens beaucoup mieux qu’au début parce que maintenant je dors bien et que je mange de même. C’est moins bon qu’à la maison mais c’est bon quand même.

Dans ma lettre du mois dernier je t’avais dit que j’avais trouvé un travail d’apprenti comme serveur dans un café. C’est le Café Le Cujas. Il est rue Cujas mais sa terrasse est Boulevard Saint-Michel. C’est Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 4 – Robert Picard 

Le Cujas (13)

(…) Arlette, elle s’appelait. Dix-neuf ans, comme lui. Jolie comme un cœur, et gaie et gentille. Enfin, c’est ce que Robert disait dans ses lettres, parce qu’Arlette, moi, je l’ai jamais vue. Même après la mort de Robert. Mais je juge pas, remarquez. Elle a dû rester là-bas, aux Colonies. Peut-être même qu’elle y est passée elle aussi, parce que les Japonais, hein, il parait qu’ils y ont pas été de main morte… Enfin, Arlette, je l’ai jamais vue. Ce que je sais, c’est que c’est elle qui avait décidé Robert à partir dans ce pays de sauvages…Tenez, vous allez comprendre. Lisez la lettre d’après que j’ai reçue de Robert. Vous pouvez la copier aussi si vous voulez.

 Chapitre 4 – Robert Picard

Troisième partie

 Ma chère Maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé, ainsi que mon frère et mes sœurs. Je suis désolé de n’être pas venu pour le mariage de Marie, mais c’était en pleine saison et Madame Antoinette n’a pas voulu que je m’absente à ce moment-là. Je suis sûr qu’elle sera très heureuse avec le Jean, qui est un bon garçon et qui a de belles espérances avec la ferme de la Prétentaine qui lui reviendra un jour bientôt si Dieu le veut. Je suis sûr aussi que, maintenant que le Père est décédé, Abel fait marcher la ferme encore mieux qu’avant, car il a toujours eu des idées modernes. Avec toutes ses qualités de bonne ménagère, Louise ne tardera pas à trouver un mari que j’espère aussi prometteur que Jean. Quant à Josette, son troisième prix de français au concours général m’a rempli de joie. Il faut absolument qu’elle continue ses études pour devenir la fierté de la famille.

Pour moi, il y a eu beaucoup de changement dans ma vie et je vais te les dire. Continuer la lecture de Le Cujas (13) 

Le Cujas (12)

(…) Je sais bien que je n’ai que dix-huit ans et que je ne suis pas majeur, mais dis-lui bien qu’il ne m’envoie pas les gendarmes pour me ramener, parce qu’avec mon ainé Abel, mes trois sœurs Louise, Marie et Josette, le Père, toi et moi, ça fait bien trop de monde à vivre sur la ferme.
Donne bien le bonjour à Abel, Louise, Marie et Josette et aussi à Constance et Jean et donne bien le salut respectueux au Père.
Je t’écrirai bientôt une nouvelle lettre.
Ton fils affectionné et qui t’aime de même.
Robert

 Chapitre 4 – Robert Picard

Deuxième partie

Vous savez, je la connais bien cette photo. Mon fils me l’avait envoyée dans cette lettre, la deuxième qu’il m’a envoyée de Paris.

Non, je préfère la garder. Vous savez, il ne me reste pas grand-chose de mon petit Robert. Mais vous pourrez la recopier tout à l’heure, si ça vous intéresse.

Il n’y a pas de quoi. Vous savez, ça me fait plaisir que quelqu’un comme vous, un journaliste, s’intéresse à mon fils. Et puis, ça me donne l’occasion de parler de lui…

Oui, la photo est un peu sombre mais on le reconnait bien, là, avec son beau gilet de garçon de café. Le pauvre, il était content comme tout d’avoir trouvé du travail aussi vite. En plus, ça l’intéressait ; voir du monde, parler avec les clients, discuter avec les autres garçons, et puis surtout Continuer la lecture de Le Cujas (12)