Archives de catégorie : Fiction

Sacrée soirée (11)

11

Sidérée par ma répartie sans appel, la table a replongé le nez dans son assiette, tandis que la fausse chinoise me regarde en haussant les épaules. À l’autre bout de la table, je vois Anne qui me regarde en soupirant et en secouant la tête de droite à gauche. Est-ce pour me faire comprendre qu’elle aussi, elle trouve cette pauvre Kris bien naïve ? Ça doit être ça, c’est surement ça. C’est bon de se sentir soutenu par sa chère et tendre. C’est rare, mais c’est bon. Mais je ne veux pas écraser mon adversaire, alors, avec élégance, je change de conversation. Justement Françoise repasse avec l’entrée.

— Il est vraiment très bon, votre foie gras, Renée, dis-je en me resservant.

Marcelle reprend la balle au bond :

— Vraiment excellent. C’est vous qui l’avez préparé ?

— Une merveille, ma chérie, confirme Anne.

Et s’engage alors entre les trois femmes une conversation décousue sur les différentes variétés de foie gras, les façons de le préparer, de le présenter… Passionnant !  Quant à la mère Wu, elle s’est tournée ostensiblement vers Charles, si bien que je ne vois plus que son large dos. Elle a dû lui demander quelque chose d’aussi subtil que « Alors comme ça, vous écrivez ? » Du coup, Continuer la lecture de Sacrée soirée (11)

Sacrée soirée (10)


10

Françoise vient de finir le service du foie gras. On a à peine le temps de l’entamer, et voilà que, depuis son bout de table, Renée relance le sujet de l’épidémie.

— Maintenant que nous sommes tous là, ne me dites pas que personne ici n’a écouté ce pauvre Président, quand même. Kris, vous l’avez écouté, vous ?

— Oui, bien sûr, mais le début seulement, lui répond Kris de l’autre extrémité de la table. Mon taxi m’attendait en bas.

— Alors ? C’est grave ? demande Anne, inquiète.

— Eh bien, à mon avis, ils ne savent pas trop à quoi s’en tenir encore, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Chine, en Corée, à Singapour, ils ont pris des mesures drastiques. En Italie, ça commence à exploser, en Espagne aussi. Pour la France, ce n’est pas encore bien clair. J’ai l’impression Continuer la lecture de Sacrée soirée (10)

Aux coiffeurs…

Déjà publié le 27/03/2015 sous le titre “Au coiffeur”.

Dehors, il fait gris sombre, froid humide et triste angoisse. Quand on passe badaudant devant la vitrine floue de la rue Saint Jacques longue, le trottoir est jaune enluminé.
Si on entre dans l’aquarium boutique, c’est encore mieux : il fait blanc lumineux et chaud tropical. Les vents électriques des séchoirs mangeurs de crânes recouvrent à peine les conversations molles et la musique en tube. D’étranges êtres capés immobiles se contemplent assis dans des miroirs lumière encadrés. Des esclaves serviles légers leur reforment la crête luisante hirsute.

Si l’on a pris bonne et due date, c’est le paradis retrouvé. On se place aussitôt parmi les maitres absolus que des serviteurs emblousés arrosent de pluies tièdes, massent de mousse odorante, abreuvent de café sucré, instruisent de considérations indispensables Continuer la lecture de Aux coiffeurs…

Sacrée soirée (9)

9

De taille moyenne, elle porte une ample blouse noire, un pantalon moulant noir qui s’arrête à mi mollet — je crois que ça s’appelle un legging, mais je n’y connais rien — et de grosses chaussures noires du genre Rangers avec une énorme semelle débordante jaune. Ses cheveux très noirs, coiffés à la Play-Mobil, encadrent un visage très pâle. Ses lèvres minces ne portent aucun maquillage. Elle n’a pas de sac mais elle serre dans sa main gauche un gros portefeuille noir et un iPhone arc en ciel presque aussi gros. Porté en sautoir, ce qui ressemble à une chaine de vélo en or pend à son cou. Mais ce qui frappe chez elle, ce n’est pas la chaine de vélo ni les invraisemblables semelles de ses Rangers, c’est que, d’où qu’on la regarde, chez elle, tout est rond : son crâne, son visage, ses yeux, son nez, mais aussi ses épaules, son buste… La blouse qui tombe Continuer la lecture de Sacrée soirée (9)

Sacrée soirée (8)

8

— Voici André. André est médecin. Je fais une présentation collective. Ensuite, vous vous débrouillerez sans moi pour faire plus ample connaissance ! Ah ! Ah ! André, voici Marcelle. Marcelle est une brillante femme politique, pleine d’avenir. Pour le moment, mais ce n’est qu’un début, elle est Maire d’Antony ! Vous connaissez ?

— Maire de Gentilly, Renée, pas d’Antony. Gentilly ! corrige Marcelle.

— Suis-je bête ! Je ne m’y ferai jamais. De Gentilly, bien sûr ! Et voici Anne, la charmante épouse de Gérald qui est là-bas près de la fenêtre.

Charmante épouse, tu parles ! Mais Renée poursuit :

— Gérald est courtier. Je n’ai jamais compris en quoi consistait son métier. Ah ! Ah !

La gourde ! Ce n’est pourtant pas faute de lui avoir expliqué !

— Gérald ! Ne reste donc pas tout le temps collé à cette fenêtre. La Place des Vosges est belle, c’est entendu, mais enfin, nous aussi ! Ah ! Ah ! Bon, ça, c’est Charles. Charles est écrivain. J’aime beaucoup ce qu’il fait. Et puis, voici François Longchamp, l’acteur. Vous le connaissez certainement ?

— Mais bien sûr, Monsieur Longchamp, tente de mondaniser le toubib. J’ai lu que vous sortiez bientôt un nouveau film ?  Les Nouveaux pauvres, je crois. C’est pour quand ?

— Ç’a été reculé à fin septembre, répond Longchamp, aux anges. Commercialement parlant, c’est meilleur comme date de sortie. Mais dans deux mois, Canal+ commence une nouvelle série, Embrayages, où j’ai un rôle récurrent…

Et il ajoute en se tournant vers Charles :

—… mais je jure que ce n’est pas moi qui joue Monsieur Loyal dans le Cirque Merveilleux !

— Pardon ? dit André

— Rien, rien. C’est sans importance, répond-il puis se tournant vers Renée : Dites-moi, chère hôtesse, on dine à quelle heure chez vous ? Parce que… Tiens ! On a sonné. Tout espoir n’est pas perdu ! On va peut-être pouvoir passer à table ! Ah ! Ah !

Mais quel butor, cet acteur ! Il a vraiment tout à apprendre ! Bon, c’est vrai qu’il a un peu raison, parce que je commence à avoir la dalle, moi aussi. Heureusement, Renée revient avec sa dernière invitée.

A SUIVRE

Bientôt publié

7/09, 16:47 Brèves de mon comptoir (4)
8 Sep, 07:47 Le parc à jeux
9 Sep, 07:47 Pont tordu et de travers
10 Sep, 07:47 Sacrée soirée (9)

Sacrée soirée (7)

7

Je me tourne vers Charles et, tout en le saluant de mon verre levé :

— Ah ça ! Bravo ! Vous l’avez bien mouché, le prétentieux !

— Moi ? Mais, pas du tout, voyons ! Qu’est-ce que vous allez chercher là ? me lance-t-il d’un ton hautain en me tournant le dos pour rejoindre le groupe du canapé.

Je reviens à ma contemplation des arbres de la place des Vosges. J’entends Renée qui renouvelle sa question : « Est-ce que quelqu’un a écouté le Président ? » Il semble que non : personne ne l’a écouté.

— J’aurais bien voulu, dit Charles, mais j’étais dans mon Uber avec de la musique techno à fond. Le chauffeur avait une tellement sale tête que je n’ai pas osé lui demander de passer sur France Inter. Vraiment…Uber ! Il y a du relâchement !

Et voilà Anne qui s’y met :

— Moi aussi, j’aurais bien voulu écouter, se plaint-elle. Ça peut être grave, quand même, ce qui se passe. Mais Gérald s’est lancé dans une interminable démonstration mathématique. Du coup, on n’a rien entendu. Et vous, François, vous avez écouté ?

— Moi, je m’en fous, répond-il.

Et il ajoute : « Complètement ! » C’est qu’il serait presque grossier, le Longchamp. C’est ça, le problème avec les acteurs : ils sont reçus dans le meilleur monde mais ils n’ont aucune éducation. Ce n’est pas entièrement de leur faute, il est vrai… ascension trop rapide ! Mais quand même ! Pourtant, loin d’être choquée, Anne lui adresse un sourire enjôleur.

— Oui, c’est vrai que vous ne risquez rien… vous encore êtes jeune, vous, dit-elle en insistant sur le dernier vous.

Mais elle en est pour ses frais : au lieu de la réplique galante qu’elle attendait, l’acteur dit froidement :

— Exact !

Ah, le goujat !

On sonne à nouveau. Renée pose sa coupe et se lève. Pour une fois, elle n’expliquera pas pourquoi c’est elle et non la bonne qui va ouvrir la porte. Dehors, il commence à pleuvoir. La Place des Vosges est déserte. C’est étrange, il est à peine neuf heures.

— … grave. Une petite demi-heure, c’est tout à fait pardonnable ! D’ailleurs, vous êtes tout pardonné ! Ah ! Ah ! D’autant plus que vous n’êtes pas le dernier. Non, non. Il nous manque encore un convive… enfin une convive… enfin, vous verrez bien.

C’est Renée qui revient au salon entrainant par la main un grand dadais au visage un peu mou. Avec sa coiffure floue, son jean trop large et sa veste en tweed, il fait plutôt démodé. Je trouve surtout qu’il dénote pas mal dans ce salon. Il aurait pu faire un effort pour s’habiller correctement. Peut-être pas comme l’autre zazou, mais quand même.

A SUIVRE

Bientôt publié
5 Sep, 07:47 Théorie mathématique de la bêtise
5 Sep, 16:47 Brèves de mon comptoir (3)
6 Sep, 07:47 Bons numéros (8)

Sacrée soirée ! (5)

5

Mais on sonne à la porte. Françoise qui avait approché du canapé la table à roulettes chargée des apéritifs a dû repartir à l’office. Alors Renée s’agite :

— Charles, veux-tu faire l’homme de la maison et servir les apéritifs. Il faut que j’aille ouvrir. Parce que le temps que Françoise… mais tu es au courant, que je suis bête !

Ravi de justifier son existence, Charles quitte la fenêtre et se précipite vers la table roulante.

— Mesdames, que puis-je vous servir ? Marcelle, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Champagne ? Whisky ? Porto ? Et s’il vous plait, ne me demandez pas un Spritz ! Vous savez que c’est une folie en ce moment ! On dit que c’est un peu aphrodisiaque ! Ah ! Ah ! Si, si, je vous assure. Mais je serais bien en peine de vous le préparer. Champagne ? Ah ! J’aime mieux ça. Et vous, Anne ? Champagne aussi ? Parfait. Voici ! Et vous, Gérard ? Un whisky ? On the rocks, bien sûr ? Non ? Avec une larme de Perrier ? Ah je crains que… Non, je n’en vois pas. Désolé ! À l’eau plate alors ? Ne bougez surtout pas, je vous l’apporte…

Et il parle, et il virevolte, et il se penche par-dessus l’épaule des femmes et il fait des grands gestes en manipulant verres et bouteilles, tout sourire et rond de jambes ! Un cigare en plus et vingt-cinq kilos en moins et on jurerait Groucho Marx dans Une nuit à l’Opéra en train de séduire une veuve fortunée. C’en est gênant. Et cette façon désinvolte d’écorcher mon nom à chaque occasion… « Marcelle, qu’est -ce qui vous ferait plaisir ? » Quelles simagrées ! Ces couples qui se vouvoient, moi je trouve ça ridicule. Ou alors, il faut porter un nom à tiroirs. Là, c’est acceptable. Sans ça, c’est ridicule. Tiens ! On va s’amuser un peu ; je vais le travailler là-dessus.

—Merci, lui dis-je en prenant le verre qu’il m’apporte. Dites-moi, cher ami, on sent chez vous cette aisance de l’aristocrate, cette élégance du beau monde. Vous en êtes sans doute ?

— Si j’en suis ? Mais de quoi donc ?

— Mais, de l’aristocratie. Moi-même, j’ai un peu de sang bleu. Oh ! très peu, mais un peu quand même…

— Eh bien, moi, pas le moins du monde, me répond Charles, rigolard. Je suis né dans un coron à Hénin-Liétard. Mon père et mon grand-père étaient mineurs de fond.

— J’aurais bien cru pourtant… votre style… et puis vous vouvoyez votre épouse…

— Mon épouse ?  Je ne suis pas marié !

— Mais la dame avec qui vous êtes arrivé tout à l’heure, ce n’est pas votre femme ?

— La maire d’Antony ou de je ne sais où, là ? Miss Frigidaire 1950 ? Mais vous rêvez, Gérard ! Vous avez vu le morceau ? On dirait une stalactite. Ma femme, ça ? Non, non, nous nous sommes rencontrés en bas. Dites-moi Gérard, la psychologie, ce n’est pas votre truc, hein ?

— Gérald, je m’appelle Gérald. Pourquoi est-ce que vous vous entêtez à m’appeler Gérard ?

— Je ne sais pas. Peut-être que vous avez une tête à vous appeler Gérard…

Et sans me laisser le temps de lui lancer une réplique définitive, il me plante là pour retourner vers la table à apéritifs.

—Eh bien, voilà une bonne de chose de faite : Gérald est servi ! claironne-t-il et, poursuivant son rôle de d’hôte remplaçant : quant à Renée, je sais qu’elle adore le champagne. Et moi aussi. Tout le monde a son verre ? Parfait !

A SUIVRE

Bientôt publié
30 Août, 07:47 Esprit d’escalier n°21
31 Août, 07:47 Le Cujas, c’est fini. Mais…
1 Sep, 07:47 Sacrée soirée ! (6)
2 Sep, 07:47 Bayou sur Marne

Sacrée soirée ! (4)

4


Anne pâlit de colère et prend sa respiration pour me lancer une vacherie en retour, mais déjà Renée a franchi la porte du salon, précédant un couple d’invités. La nouvelle venue est de taille moyenne et, pour une femme d’une cinquantaine d’années, sa silhouette est agréable. Elle porte un strict tailleur gris foncé, Chanel probablement. Son visage parfaitement lisse, ses pommettes saillantes, son menton avancé, son nez aiguisé, ses lèvres minces, ses cheveux noir de jais ramenés en un sévère chignon tiré sur l’arrière du crâne, tout en elle exprime la volonté, la rigueur, la dureté. Je pense que ce ne doit pas être drôle tous les jours de vivre avec elle. Son compagnon, lui, c’est tout le contraire. Soixante-dix ans peut-être, le corps amolli par le manque d’exercice, le visage légèrement couperosé par l’habitude de l’alcool. Ses vêtements flous, sa calvitie raisonnable, son gentil sourire et ses yeux de labrador Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (4)

Sacrée soirée ! (3)

3

Je viens de sonner à la porte de l’appartement et, Anne et moi, nous attendons en vérifiant l’état de nos chaussures que l’on vienne nous ouvrir, quand tout à coup :

Meeerde ! Tu as oublié les fleurs dans le taxi !

Anne a réussi à crier son accusation tout en la chuchotant. Crier en chuchotant est un exercice difficile mais elle le pratique avec aisance. C’est sur le même ton, car j’ai beaucoup appris d’elle dans cette technique d’agressivité, que je proteste :

TU as oublié… ! Tu es gonflée, quand même ! TU les as oubliées autant que moi, il me semble ? Et puis, ne dis pas merde comme ça tout le temps. Chez une femme, ça fait vulgaire.

— Merde, merde et merde ! Sans vouloir être vulgaire : tu me fais chier, Gérald, Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (3)

Sacrée soirée ! (2)

2

C’est quand elle avait perdu son mari, quatre ans auparavant, que Renée s’était mise à organiser chaque mois ses fameux diners d’inconnus. A cinquante-huit ans, Fernand Chastel était Président-Directeur-Général d’une importante compagnie d’assurance lorsqu’il mourut dans un accident d’hélicoptère entre l’aéroport de Nice-Côte d’Azur et la Principauté de Monaco. Il laissait à sa veuve un patrimoine appréciable auquel venait s’ajouter l’indemnité considérable que les assureurs de la compagnie UberCopter eurent à lui payer. Après une longue semaine de veuvage inconsolable, Renée s’était fait une raison et avait décidé de reprendre les diners qu’elle tenait du temps de son mari. Mais cette fois, ce serait elle qui choisirait les invités. Plus de PDG du CAC Quarante, plus de chefs de cabinets Continuer la lecture de Sacrée soirée ! (2)