Archives pour la catégorie Récit

Au théâtre ce soir

On the road again ou Retour au théâtre…

….ça y est, je suis assis, enfin. Tiens, c’est drôle, cette fois ci, ça a été plutôt facile de se garer. Un coup de chance incroyable. Le type est parti juste devant moi.
Bon, par contre, faire encore la queue devant la boîte à sel pour obtenir les places, c’est insupportable. C’est la dernière fois que je prends des billets sur Internet. De toute façon, c’est la dernière fois que je vais au théâtre. Je lui avais dit pourtant : je ne veux plus aller au théâtre, j’en ai marre de tous ces soi-disant succès. Les gens rient parce qu’on leur a dit que c’était drôle. Ils se sentent intelligents parce qu’on leur a dit que c’était intellectuel. Elle m’a dit que j’exagérais toujours.
Bon, j’avais dit que je n’irais plus, mais finalement, j’y suis, comme chaque fois, comme toujours.

C’est pas mal, un théâtre à l’italienne ! La salle est belle, le plafond est splendide. Par contre, nos places sont épouvantables, au fond d’une loge du premier balcon. D’ici, on ne verra jamais rien, il y a une colonne en plein milieu ! En plus, j’ai déjà du mal à entendre, mais alors là, ça va être très dur. Ça ne fait rien, dans les loges, il y a Continuer la lecture de Au théâtre ce soir 

La démarche de Lorenzo

NDLR
Ceci est la deuxième publication de Lorenzo dell’Acqua dans ce journal.
Depuis quelques mois, Lorenzo vit l’expérience que je vis moi-même depuis quelques années, celle que vous avez aussi vécue ou celle que vous vivrez un de ces jours, je vous le souhaite sincèrement : la retraite.
Quand on écrit comme moi en amateur, on a toujours tendance à se justifier, dire comment, pourquoi on en est arrivé là, à écrire, peindre, composer, photographier. C’est ce que j’avais fait de façon plus ou moins transparente dans plusieurs de mes premiers textes.
Aujourd’hui, c’est au tour de Lorenzo de s’expliquer. Voici sa démarche. 

***

Ma démarche

Ne croyez pas que je me force chaque jour à me trouver une occupation pour fuir l’ennui de la retraite ! Il n’en est rien. J’ai toujours quelque chose à faire. Entre les obligations familiales et administratives que je mets de plus en plus de temps à effectuer, mes autres activités, je dirais plutôt mes autres passions, mes autres envies, mes autres sujets de curiosité, ne me laissent pas une seconde de libre. J’ai la chance de faire de la photo mais ce n’est pas que faire de la photo. D’ailleurs on ne fait pas de la photo, on essaie de traduire la beauté de ce que l’on voit. Photographier, c’est regarder le monde, les autres et la poésie qui nous entourent. Je ne m’en lasse pas. Et ces richesses infinies que je découvre chaque jour et que j’ai du mal à croire, je les mets par écrit, noir sur blanc (si j’ose dire !), avec mes photos comme Continuer la lecture de La démarche de Lorenzo 

Lorenzo et les squelettes

NDLR
Après plus de cinq années d’existence, c’est seulement la deuxième fois que le Journal des Coutheillas ouvre ses colonnes à un ami étranger à la famille. Aujourd’hui, c’est à Lorenzo dell’Acqua.

Quand je dis que « ouvre ses colonnes », il faut bien voir que c’est là une formule toute faite, un syntagme figé comme disait mon animatrice d’atelier d’écriture. Car de colonnes, en fait, je n’en ai qu’une. Techniquement, je n’ai jamais réussi à en ouvrir une autre, moi qui rêvais d’en avoir cinq à chaque Une.
De même, quand je parle d’ouverture exceptionnelle à un étranger à ma famille, il ne faut pas comprendre que ses membres se bousculent pour publier leurs œuvres sur mes pages.
Mais, pour honorer et flatter mon nouvel auteur, je voulais souligner la rareté d’une telle occasion.
Pour le flatter davantage, j’aurais pu prétendre que c’était la première fois que…, mais c’eût été contraire à la vérité : souvenez-vous de Paul Delcampe, un étranger, un ami lui aussi, qui nous avait terrifiés avec « Le Sablier du Jardin des Plantes« .
Coïncidence, Lorenzo dell’Acqua va nous faire visiter un Continuer la lecture de Lorenzo et les squelettes 

Bribes de brèves

Couleur Café (3)-Café-Tabac Le Niel, rue Laugier, Paris 17éme

12/02/2014

Il y a deux femmes au comptoir. Soixantaine bien passée, petites et engoncées dans leur triste manteau en doudoune. C’est toujours la même qui parle et l’autre qui écoute. Rien n’indique qu’elles se connaissent.
– Si tous ceux qui ont voté pour eux paient plus d’impôts , c’est tant pis pour eux. Bien fait!…
–           Y en a un qui a la grosse tête, là, c’est Guillaume…là, Guillaume…..Galène, oui, c’est ça, Guillaume Galène. Hé ben, il a la grosse tête, lui…
–          Quand je suis venue à Paris, y avait des policiers partout. Hé ben, maintenant, on sait plus où ils sont…
–        Ce qu’on a dit sur Taubira, c’est pas bien, mais c’est elle qui a commencé. Elle a dérapé. Elle est pour les délinquants…

Abrité derrière son bar, le patron essuie les verres et se moque d’elle en lui donnant la réplique tout en envoyant des clins d’œil  appuyés aux autres habitués. Il l’approuve tout en donnant l’impression de la désapprouver. Que voulez-vous, il faut bien qu’il ménage la clientèle dans sa diversité d’opinion. La tolérance est une des qualités constantes et reconnues chez le bistrot auvergnat.

 

ET DEMAIN,  ÉBATS ET BANCS PUBLICS

Jours de grève

Je m’appelle Marie. Je suis née à Haïti mais je suis française. J’ai soixante et un ans. J’habite seule à Courcouronnes car mes trois enfants ont leur ménage à eux.

Je suis femme de ménage. Cinq jours par semaine, le matin, je pars travailler à Paris. Et le soir, je rentre.

Tous les jours, sauf le samedi et le dimanche, je me lève à cinq heures et demi. Je pourrais me lever plus tard, mais j’aime prendre mon temps pour mon café au lait. Je pars à sept heures cinq de chez moi. Il me faut vingt minutes à pied pour arriver jusqu’à ma gare. Quand le train est à l’heure, j’arrive à la Gare de Lyon à huit heures cinq. Je prends ensuite deux lignes de RER et j’arrive à ma station au bout de trente-cinq minutes. Il me faut ensuite moins de dix minutes pour arriver à mon travail.

Ça va, je ne peux pas me plaindre, ça va. Une heure et quarante minutes pour aller au travail, ça va. Et la même chose pour rentrer chez moi le soir, ça va aussi.

C’est vrai que le train est souvent en retard. Alors il faut que je courre dans les changements pour être à l’heure. C’est vrai aussi que les wagons sont toujours plein de monde et qu’il y a beaucoup de gens qui sentent mauvais. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Rien.

Alors, ça va.

Mais avec les grèves, là, ça ne va pas.

Ça ne va pas du tout.

Pour ne pas être en retard au travail, le matin, je pars une heure plus tôt. Il y a encore plus de monde dans les wagons que d’habitude et les gens sont encore plus de mauvaise humeur. L’autre jour, je suis arrivée quand même avec un quart d’heure de retard. J’étais honteuse.

Ça ne va pas, ça.

Mais le pire, c’était avant-hier. J’ai quitté mon travail vers six heures, comme d’habitude. Normalement, j’aurais dû être chez moi vers huit heures du soir. Mais voilà. Quand je suis arrivée à la station Chatelet, on nous a dit qu’il n’y avait plus de RER A. Alors j’ai marché un peu plus d’une demi-heure pour arriver à la Gare de Lyon. Là, j’ai vu qu’il n’y avait plus de train pour Courcouronnes. Il y avait beaucoup de monde qui s’agglutinait autour des gens de la gare qui étaient là pour nous renseigner. Tout le monde criait et se bousculait. Il y avait même une jeune femme qui pleurait. Vers huit heures et demi, on nous a dit qu’un train partirait dans une demi-heure pour Villeneuve St Georges et qu’un autocar nous emmènerait ensuite jusqu’à la gare de Courcouronnes. Le train n’est parti qu’à dix heures moins le quart. Il est arrivé à Villeneuve St-Georges à onze heures et quart. Là, on s’est assis où on pouvait pour attendre l’autocar. A une heure moins le quart, il n’était toujours pas là. Comme on ne nous disait rien, j’ai décidé de rentrer à pied. Je ne sais pas combien ça fait de kilomètres, mais je suis arrivée chez moi un peu après cinq heures du matin.

Ça ne va pas, ça.
Aujourd’hui, je suis fatiguée.

 

ET DEMAIN, UN TABLEAU DE SÉBASTIEN COUTHEILLAS

Pierre Desproges est mort – Post it n°21

Post-it n° 21

Pierre Desproges est mort

Il y a trente ans aujourd’hui que Pierre Desproges est mort. Il m’a beaucoup manqué.
Sans doute moins qu’à sa femme et à ses deux filles, mais quand même.

A l’heure d’évoquer l’absence de celui qui fut probablement le meilleur humoriste français du moment, on voudrait…
Mais de quel moment parlons-nous, exactement ?

Un moment qui a duré à peine plus de dix ans, vous vous rendez compte ? Un très court moment qui a laissé une telle marque qu’on a du mal à croire à sa brièveté.

Qui ne se souvient avec nostalgie du Tribunal des Flagrants Délires où Desproges tenait le rôle du procureur rempli d’un juste courroux (coucou) ? Qui ne cite son réquisitoire contre Jacques Séguéla « De deux choses l’une, ou bien Seguéla est un con, et ça m’étonnerait quand même un peu, ou bien Séguéla n’est pas un con et ça m’étonnerait quand même beaucoup... » ?

Eh bien, réalisez aujourd’hui que cette émission qui a fait notre bonheur à tous n’a duré que deux saisons.

Qui ne se rappelle de l’une des premières phrases de son premier spectacle seul sur scène (« On me dit que des juifs ont réussi à se glisser dans la salle…« ) ou de son propre résumé de son spectacle à l’usage des journalistes paresseux ?

Eh bien, sachez que Desproges n’a fait que deux spectacles seul sur scène : « Un cri de haine désespéré où perce néanmoins une certaine tendresse » et « Pierre Desproges se donne en spectacle ».

Qui n’a jamais cité un aphorisme, une absurdité, un zeugma de Desproges (« Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. ») ?

Qui, encore aujourd’hui, ne sourit pas au souvenir de son interview de Françoise Sagan (au cours de laquelle, notamment, il lui montre ses photos de vacances) ?

Qui, après avoir prononcé une blague douteuse, n’a pas redit avec componction sa fameuse sentence selon laquelle « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » ?

Alors, à l’heure d’évoquer l’absence de celui qui fut probablement le meilleur humoriste français du moment et qui, selon moi, le reste, on voudrait, d’une plume légère, savante et absurde à la fois, dresser un portrait amical et complice de cet adepte d’Alexandre Vialatte et du cassoulet toulousain. On voudrait, car la tentation est forte, et cela parait si facile, on voudrait l’imiter un peu… Mais pour cela, il faudrait pouvoir. Et puis tant d’autres l’ont déjà fait, de façon si laborieuse sur Canal+, sur France Inter, sur la scène.

Alors, on se dit que le mieux, c’est de le citer. Par exemple avec cette réflexion définitive :

« En cas de morsure de vipère, sucez-vous le genou, ça fait marrer les écureuils. »

Salut, Desproges. Vous m’avez manqué.

 

ET TOUT À L’HEURE, JOURS DE GRÈVE 

La campagne – Post it n°20

Aujourd’hui, quelques jours après la Toussaint, le Jardin du Luxembourg est à son meilleur. Le soleil est radieux, l’air est purifié par un petit vent irrégulier et les nuages laissent une large place au ciel bleu. Il y a une dizaine de minutes, je me suis assis face au Sud. Les pieds bien posés sur la petite rampe métallique qui court au ras du sol le long de la pelouse en demi-lune, à peine renversé dans mon fauteuil de métal, les avant-bras appuyés sur les accoudoirs, j’ai ouvert le livre que l’on vient de m’offrir : « Les leçons du Vertige ». De temps en temps, je lève les yeux du bouquin et je vois le parterre de fleurs, l’herbe tondue, et plus loin les arbres et, au-dessus de leurs cimes vertes et jaunes, les nuages qui passent sans se presser du haut de la tour Montparnasse au dôme de l’Observatoire. Pas d’autre bruit que celui des conversations tranquilles des promeneurs qui passent derrière moi, des pieds des enfants qui raclent le sol et des ailes des pigeons qui m’effleurent. Le soleil me chauffe amicalement le visage.

Un couple s’est approché. Il s’est dirigé vers les deux fauteuils qui sont demeurés libres à ma droite. L’homme a la cinquantaine. Il est habillé d’un pantalon de flanelle grise, d’une veste de velours noir et d’un large Borsalino marron. Une longue écharpe rouge entoure son cou une fois et pend jusqu’à ses genoux. La femme qui l’accompagne est jeune, vingt ans peut-être, tout habillée de noir. L’homme au chapeau a choisi le fauteuil le plus proche, l’a déplacé un peu, puis s’est assis.

En quelques ondulations du corps, il s’est installé confortablement. Il a croisé une jambe sur l’autre et il a regardé autour de lui. Il a vu les fleurs, l’herbe, la cime des arbres, les nuages qui couraient entre la tour Montparnasse et l’Observatoire. Il a fermé les yeux, il a respiré profondément et il a dit:

—Ah ! Ce que j’aime la campagne…

 

ET DEMAIN, NOUS IRONS AU MUSEE VOIR SI, PAR HASARD, IL N’Y AURAIT PAS UNE EXPO DE BIDONS

Retour sur la Piazza Navona – fin

Troisième et dernière partie—Andrea Gnecchi-Rampa, marquis et collectionneur

Maintenant, la marée des touristes monte. Il en arrive de toutes les ruelles. Il y a les asiatiques serrés en paquet autour d’un parapluie-oriflamme sous autant de chapeaux en plastique tissé. Il y a les nordistes portant banane, vaste short ou pantalon corsaire distendu, tricot de corps, chemise flottante et Birkenstock. Il y a les provinciaux intimidés aux vestes sombres et aux jupes à fleurs, il y a des nuées de jeunes à sac-à-dos et bouteilles de plastique, des groupes de vieux, des essaims de bonnes sœurs…Ils se pressent autour des fontaines, s’extasient devant Sant’Agnese. Ils prennent des photos, des selfies, beaucoup de selfies. Ils regardent, hésitants, les cafés-restaurants. « C’est bientôt l’heure de déjeuner, mais ça doit être cher… » Sont arrivés aussi les colporteurs aux sacs informes, les marchands de lunettes de soleil aux éventaires de carton, les portraitistes, les musiciens… Il est encore trop tôt pour que la terrasse du Da Lorenzo se remplisse, mais c’est la fin du matin. Deux carabiniers passent en discutant et en fumant, les yeux au sol. A l’entrée de la place, une auto blindée s’arrête en travers d’une ruelle. Deux soldats en armes en descendent. Ils se postent Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – fin 

Retour sur la piazza Navona – 2

Si vous avez raté la première partie, CLIQUEZ ICI

Deuxième partie : Marco Ruscone, scootériste et dragueur

Le soleil s’est rapproché de ma table. Un serveur s’excuse de me déranger pour déployer le velum un peu plus. Penché sur mon clavier, je n’ai pas vu arriver le jeune homme qui me tourne le dos. Il est planté debout au milieu des jeunes américaines et il leur parle en anglais. Sa voix est agréable et son accent italien a beaucoup de charme. Il doit le savoir et il est en train d’en user autant qu’il le peut. Il dit que l’année prochaine, il devrait aller à Chicago. Il a un cousin là-bas. Aussitôt, deux des filles s’exclament qu’elles sont justement de Chicago. Il faudra absolument qu’il vienne les voir. Des adresses s’échangent… Je connais bien ce genre de dragueur romain ; il porte un pantalon ajusté et une chemise à manches courtes gris foncé ; il n’a jamais eu l’intention de s’expatrier et les adresses de Chicago ne l’intéressent pas. Ce qu’il veut, c’est savoir où toutes ces filles Continuer la lecture de Retour sur la piazza Navona – 2 

Retour sur la Piazza Navona – 1

1—Première partie : Enzo Martucci, retraité et promeneur de chiens

Et me voilà de nouveau sur la Piazza Navona. Cette place, je l’ai traversée des centaines de fois, sautant d’un pied sur l’autre pour éviter les scooters à l’époque où ils étaient encore autorisés, zigzagant entre les éventaires clandestins et les touristes avant qu’ils ne soient devenus trop nombreux. Mais ce matin, pour la première fois en quarante ans, je me suis assis à la terrasse de l’un de ses cafés. D’habitude, quand je suis à Rome, pour trainer aux terrasses, je préfère la Piazza della Rotonda ou la Via della Pace. Mais aujourd’hui, la Rotonda est envahie de touristes au point qu’on a dû réduire de moitié la surface attribuée au Café Di Rienzo, et on dirait bien que l’Antico Caffe della Pace est définitivement fermé. Alors, c’est sur la Piazza Navona, à la terrasse de Da Lorenzo, celle qui fait face à l’église Sant’Agnese in Agone, que je suis installé aujourd’hui. Il est dix heures du matin et les tables sont encore à l’ombre. Je n’ai rendez-vous que dans deux heures. La place est presque déserte.
Les tables voisines sont occupées par des jeunes filles. Elles mangent des glaces ou boivent des Coca-Cola. Américaines, seize, dix-sept ans, longs cheveux, souvent blonds, shorts courts en jean élimé, voix hautes, gaies, jeunes. Américaines. Est-ce ce qui m’a fait choisir cette terrasse plutôt qu’une autre ?

Dix heures quinze. Un vieil homme apparait Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – 1