Archives pour la catégorie Récit

Les vacances du petit Lorenzo – 2

LES SLIPS DE BAIN EN LAINE

Bien d’autres interrogations essentielles se posaient à Tharon. Je n’ai jamais compris la raison d’être des maillots de bains en laine. J’ai bien dit en laine, comme un pull over. D’abord, cela avait un côté ridicule parce qu’il n’y avait pas d’élastique. Le slip baillait donc de tous côtés ce qui n’était pas très indécent vu notre âge mais nous obligeait néanmoins à une certaine vigilance. Ensuite dans l’eau, cela devenait lourd pour Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 2 

Café marron (Couleur café n°24)

Couleur Café n° 24

Le Pont Royal
8 Rue du Bac

C’est un tout petit bistrot aux couleurs parisiennes de petit bistrot.
Les couleurs parisiennes du petit bistrot parisien sont à base de marron :
Marron rouge les petites tables carrées et la moleskine des banquettes,
Marron clair les murs,
Marron foncé les inscriptions qui ordonnent en arc de cercle : « Dégustez nos vins de province », « Apéritifs », « Champagne », « Macon », « Petit Chablis », qui désignent les « Toilettes « .
Parfois une ardoise en trompe l’œil apporte sa touche noire avec au milieu le souvenir d’un ancien plat du jour.
Mais le marron reprend ses droits en Continuer la lecture de Café marron (Couleur café n°24) 

Les vacances du petit Lorenzo – 1

Voici ce qu’a écrit Lorenzo en exergue de son petit recueil de souvenirs de vacances dans la villa Mektoub à Tharon-Plage, Loire-Inférieure.

 Ce ne sont que de banals souvenirs d’enfance comme tant d’autres mais que l’on ne peut se résoudre à effacer de notre mémoire. Les vacances à Tharon-Plage en Loire-Inférieure, une station balnéaire récente et sans charme, construite de bric et de broc, une clientèle populaire vivant les premiers bonheurs d’après-guerre et la poésie méconnue de René-Guy Cadou à l’image de ce pays, simple mais si vraie. C’est là que j’ai grandi.

Parmi les courts textes qui composent les souvenirs de Lorenzo, j’ai choisi d’en publier certains, ceux qui m’ont rappelé mon Tharon-Plage à moi. Et le vôtre ? Où était-il ?

 LES GROSSES VAGUES

Moi, ce que j’aimais par dessus tout, c’était les grosses vagues. Au début, quand j’étais petit, il y en avait souvent. Puis la fréquence de cet événement tant attendu diminua au fur et à mesure que j’approchais de mes un mètre quatre vingt dix définitifs. Mais, pour mon plus grand bonheur, il y eut toujours des grosses vagues au moment des grandes marées du quinze Août. C’était terrible et merveilleux ! Le vent soufflait fort et il faisait presque froid. La plage était déserte et une fine pellicule de sable courait au ras du sol et nous piquait les mollets. La mer était déchaînée et nous n’avions devant nous qu’un mur ininterrompu et mouvant d’écume blanche qui roulait inlassablement vers nous. Parfois une vague énorme se creusait, montait vers le ciel et explosait dans un fracas assourdissant. Il n’était pas difficile de se mettre à l’eau car nous étions vite trempés par l’écume que soufflaient les rafales venant de l’Ouest. Et puis le grand jeu commençait : d’abord se laisser renverser en riant puis plonger au dernier moment quand la vague s’annonçait trop violente et qu’il fallait passer au dessous pour ne pas être happé et broyé par la force du rouleau. Enfin, suprême plaisir, réussir à attraper le sommet de l’une d’entre elles et se laisser porter en surfing jusque sur la plage. Les échecs étaient nombreux et cuisants, les culbutes violentes et douloureuses dont on se relevait étourdi, courbatu et la peau éraflée au contact du fond sablonneux et des coquillages. On restait des heures à rouler et plonger, se relever et repartir, convaincus que la prochaine vague serait encore meilleure, c’est à dire plus effrayante que les précédentes. Et nous jouions ainsi jusqu’à ce que la marée descendante atténue peu à peu la violence des flots. L’angoisse nous prenait alors en même temps que les premiers frissons. Connaîtrions-nous encore des jours à grosses vagues ? Telle était la terrible question de nos cœurs d’enfant que nos cœurs d’adulte se poseraient à nouveau la cinquantaine venue.

 

ET DEMAIN, MADEMOISELLE DE JONCQUIERES

¿ TAVUSSA ? (48)  : NIMBY

Contre le projet de troisième aéroport dans les environs de Château Thierry où j’ai une maison, j’avais fait le minimum, c’est-à-dire marché trois-cents mètres dans une rue étroite derrière quatre- vingt-seize personnes, quatre banderoles et trois vuvuzellas. Du troisième aéroport, on n’a plus entendu parler.

Contre l’exploitation des gaz de schistes dans les mêmes environs, j’ai eu mon heure, j’ai fait mon devoir : j’ai écrit quelques textes éclairés de vulgarisation, je suis allé à une manifestation où je n’ai pas eu peur — un peu quand même — de me mêler à la CGT et Eva Joly, j’ai assisté à une réunion catastrophiste où une sénatrice — Dieu ait son âme — expliquait aux agricultures comment ils pouvaient violer la loi. J’ai assisté à une conférence à Sciences Po où un député expliquait que le projet était définitivement enterré — c’est le cas de le dire — car mortel électoralement parlant. Il reste bien ici et là au bord d’une route quelque pancarte vindicative à pâlir sous la pluie mais, du gaz de schiste, on n’a plus entendu parler.

Contre la construction dans les mêmes environs — nous avons par ici des environs très recherchés — d’une dizaine d’éoliennes, là, fatigué, je n’ai rien fait. Je n’ai pas écrit, je n’ai pas protesté, je n’ai pas marché. Et, du coup, elles sont là. Il n’y en a que neuf, mais elles sont là, toutes blanches, toutes propres. Elles tournent lentement au-dessus des champs et des prés. Il y a bien quelques écologistes rurbains qui, tels des Don Quichotte pré-apocalyptiques, se sont plaint de la gigantesque présence de ces moulins à vent, évoquant à la fois un préjudice esthétique, un danger pour la sécurité des oiseaux et la santé mentale des agriculteurs. Mais les voisins, les vaches, les piafs et le maïs ont l’air de s’en foutre totalement. Alors, moi aussi, je m’en fous. Je trouve même ça plutôt beau. Il y a des jours de brouillard et des jours de moisson où leurs silhouettes immobiles sont fantasmagoriques, des jours de beau temps où la brise leur donne une sorte de majesté joyeuse, et des jours de mauvais temps où le passant humide et maussade sous la tempête se console en pensant à des kilowatts-heures.
Non, moi, les éoliennes, finalement, je suis pour. En tout cas, ça distrait.

 

ET DEMAIN, THÉOPHILE GAUTIER, QUEL STYLE !

Mes terrasses – 1 – Le Soufflot – La Crêperie

Mes terrasses – 1 

LE SOUFFLOT
16 rue Soufflot. Paris 5°

C’est le café de mes débuts. C’est là que j’ai commencé à écrire. Il n’avait pas encore été refait et, à cette époque, la salle était sombre et en contre-bas. Le matin, c’était propice à l’écriture. L’après-midi, j’allais plutôt en terrasse et c’est là que j’écrivis un de mes premiers « Couleur café » : Le stockfish et la méduse. Un peu agressif, je le reconnais (Je me suis pas mal humanisé depuis, dit-on). Et puis, il y a quelques années, le café a été entièrement refait. A neuf. Pas mal, je dois le dire. Mais ça a changé mes repères et je n’y vais plus. Je n’aime pas quand les choses changent.

LA CRÊPERIE
12 rue Soufflot. Paris 5°

La Crêperie, c’est l’inverse. Je n’y allais pas et maintenant, j’y vais. Pourquoi ? Avant, je trouvais le décor clinquant, trop clair sans doute. Et puis ce nom ! La Crêperie ! On n’a pas idée ! C’est un nom pour Montparnasse, pour la rue du Départ ou la rue d’Odessa, mais pas pour la rue Soufflot !
Pourtant, maintenant, j’y vais, très régulièrement. Mais uniquement le matin.

Le matin, La Crêperie est remplie d’Américains : familles du New Jersey, amis de l’Indiana, étudiants de Californie, retraités de Floride. Ils prennent de copieux petits déjeuners — Djoucedowandje, oh ! you do speak english, then orange juice, pancakes, oh ! you don’t have scrambled eggs ? Never mind ! Fried eggs, sunny side-up, coffee, american coffee please — ils consultent des plans de Paris pliés en huit ou des iPhones deux fois plus grands, ils sont gais, ils sont aimables et parlent fort — my Goodness, mais pourquoi ces jeunes Américaines parlent-elles si fort ? Et pourquoi s’esclaffent-elles aussi souvent ? Ça ne fait rien, le bruit ne m’empêche pas d’écrire. Contents de leur sort, ils sont en vacances pour quelques jours en Europe — les Américains ne viennent pas à Paris : ils font un tour en Europe — ou étudiants à la Sorbonne pour quelques mois. J’aime cette ambiance.

Depuis quelques temps, le personnel me reconnait ostensiblement. La patronne est aimable et le serveur ressemble à Mathieu Kassovitz.

ET DEMAIN, SANS LÉGENDE

Koutouzov (Couleur café n°6)

Le Relais de l’Entrecôte Saint Germain
Couleur café 6
Koutouzov
Dans ce restaurant de Saint-Germain des Prés, il est d’usage de faire la queue pour manger des steaks-frites couverts d’une sauce secrète.
Le livre que j’ai apporté comme chaque fois que je dois déjeuner seul au restaurant ne résiste pas à la conversation de mes voisins de table, deux sexagénaires bien propres, intellectuels soignés, qui discutent de musique, de philosophie, d’histoire.
J’apprends involontairement de l’un d’entre eux que Koutousov était un homosexuel furieux et qu’il ne parlait pas le russe.
I love Paris every season of the year !

ET DEMAIN, PETITES ANNONCES DE DAC

Les portraits de Lorenzo – 4

Lorenzo dell’Acqua, invité maintenant régulier du Journal des Coutheillas, nous parle du Grand Meaulnes.

Dominique B. est écrivain. Je m’aperçus par hasard qu’elle avait écrit la préface d’une édition du Grand Meaulnes que je m’empressai de lire. Ses commentaires me semblaient pertinents sur la forme mais inexacts sur le fond. Le Grand Meaulnes n’est pas que une jolie histoire d’Amour pour adolescents, c’est un roman d’adultes, triste et désespéré. Un jour, je lui fis part de mes doutes : une femme ne pouvait pas comprendre le Grand Meaulnes car c’est une histoire de garçons. D’ailleurs, la plupart des femmes ne l’ont pas aimé. Dans ce roman, les jeunes filles n’existent pas ou sont à peine esquissées comme des images de contes de fée ou des caricatures diaboliques. Madame B. avait été choquée par mes propos mais m’avoua plus tard qu’ils avaient éclairé un souvenir étrange : un jour qu’elle faisait une conférence sur le Grand Meaulnes, elle n’avait pas compris pourquoi l’auditoire était exclusivement masculin !

Le Grand Meaulnes n’en est pas pour autant un roman homosexuel. François est fasciné, non par le personnage, mais par l’aventure de Meaulnes et Meaulnes est fasciné, non par le bohémien, mais par la vie qu’il s’est choisie. J’ai trouvé une préface (néanmoins écrite par une femme, madame Hélène Tronc) qui rejoint ma propre perception : « Ici les trois garçons représentent trois facettes conflictuelles qui peuvent coexister chez un même individu. Le roman n’offre pas de résolution ». Ce sont bien les trois Continuer la lecture de Les portraits de Lorenzo – 4 

Chez Lipp (Couleur café n°5)

Couleur Café 5

Quand on suit le flot des voitures qui remontent le boulevard Saint Germain depuis son confluent avec le Quai Anatole France jusqu’à sa source du Pont de Sully, on passe inévitablement devant Chez Lipp. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça depuis plus de cent ans.
La petite terrasse fermée est couverte d’un assez vieux vélum dont la couleur brique est passée depuis longtemps. Au-dessus de la terrasse, sur la faible largeur de l’immeuble qui abrite le restaurant, la façade en bois d’acajou est percée de quatre fenêtres. Au milieu, un disque lumineux aux dimensions modestes et à l’éclat discret est planté perpendiculairement au boulevard. L’enseigne représente un bock débordant d’une mousse abondante, surmonté et souligné sobrement par les quatre lettres LIPP.
Si vous restez sur le trottoir, vous ne verrez rien d’autre que les quelques tables inconfortables de la sombre terrasse, et le fantôme de Françoise Sagan, assis sur sa chaise d’osier et fumant nerveusement une cigarette devant un verre de Morgon. De là où vous êtes, vous Continuer la lecture de Chez Lipp (Couleur café n°5) 

Les portraits de Lorenzo – 3

Je n’oublierai jamais monsieur C. qui était lecteur chez Gallimard ! Le terme n’est peut-être pas le bon mais il lisait les manuscrits et sélectionnait ceux dignes d’être publiés. Quand il prit sa retraite, monsieur Gallimard, qui devait avoir beaucoup d’estime pour lui, lui proposa la direction d’une collection dépendant de sa maison d’édition, L’Arpenteur. Bernard C. ne serait plus salarié mais rémunéré au pourcentage des ventes. Il accepta l’offre. Le premier livre qu’il choisit avait été refusé par toutes les autres maisons d’édition. Il s’agissait de   » La première gorgée de bière «  de Philippe Delerm. Le succès dépassa ses espérances et celles de son éditeur puisque l’ouvrage se vendit à plus d’un million d’exemplaires, troisième plus grosse vente de tous les temps ! Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître ! Le jeune retraité Continuer la lecture de Les portraits de Lorenzo – 3 

Les valises à roulettes

Rome
dépêchez-vous d’y aller
avant qu’il ne soit trop tard
ou qu’il n’y fasse trop chaud

Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.

Couples âgés de touristes à cheveux blancs mais à tenue de sport : ils sont encore en forme et parcourent la ville en se tenant la main.

Touristes en troupeaux, derrière le parapluie rouge replié de leur guide, abrutis de fatigue, de pavés noirs et de culture : ils ingurgitent Auguste juste après Michel-Ange et confondent déjà le Colisée et le Capitole.

Jeunes gens en bandes ou par deux, émerveillés par les rues et les couleurs, les cafés et les monuments : ils mangent des glaces, boivent du vin, achètent d’inutiles oiseaux en papier et portent sans effort leurs sacs et leurs bouteilles d’eau.

Romain à costume bleu marine, chemise blanche et cravate sombre : c’est un chauffeur de maître, un fonctionnaire ou un appariteur ou, mieux encore, un avocat qui rentre déjeuner  chez lui.

Romain à chemise grise au col Mao fermé et à serviette de cuir noir : c’est un prêtre qui vient du Canada et qui apporte les saintes huiles à un malade.

Romain à pantalon noir serré, chemise étroite et rayée, col largement ouvert : c’est un commerçant qui vit chez sa mère et qui est sorti draguer.

Romain en surpoids, barbu, au T-shirt boursouflé, au jean au bord de l’éclatement : ce n’est plus un romain.

Sur la place Navone, les peintres copient les uns sur les autres et la fontaine du Bernin attend la chute de Sainte Agnès.

Sur les marches d’Espagne, on se pose et on regarde la Barque flotter au milieu des calèches.

Sur la place de la Rotonde, à l’abri d’une fraîche terrasse, on regarde tous les petits hommes entrer au Panthéon.

Rue Condotti, elle est là, la belle Romaine, elle est là !

En haut du Capitole, on reprend son souffle sous le cheval de Marc Aurèle.

Depuis qu’elle a un ascenseur, la Machine à Écrire est devenue fréquentable.

Au Large de la Tour Argentine, les chats ont envahi le théâtre de Pompée et léché le sang de César.

Sur le Pont Saint-Ange, ils sont dix qui vous mènent au château, ou à la forteresse, c’est selon.

Dans l’au-delà du Tibre, les gitanes aux belles robes ont de faux airs, de faux bras, parfois de faux bébés.

Rome, unique objet…

Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.

Si vous ne connaissez pas bien Rome et que, dans ce texte, quelques bricoles vous ont échappées, ouvrez les commentaires ci-dessous. L’un d’entre eux vous donnera quelques renseignements utiles.

 

ET DEMAIN, UN AUTRE TABLEAU DE SÉBASTIEN