Archives pour la catégorie Récit

La Chose dans la Vallée de la Mort

La Chose dans la Vallée de la Mort
Nous avions quitté Las Vegas et le Golden Nugget vers deux heures du matin après une demie nuit de jeu effréné : J’avais gagné dix dollars d’argent à ma quatrième tentative sur une machine à sous et j’avais jugé qu’il était temps de m’arrêter. Ensuite, j’étais resté à danser d’un pied sur l’autre devant une table de black jack ou de roulette sans oser risquer le moindre de mes derniers cent dollars. Les trois autres avaient connu des fortunes diverses, c’est à dire qu’ils avaient perdu plus ou moins d’argent. Vers une heure du matin, une sorte d’accord tacite s’était fait entre nous quand nous nous étions retrouvés errant sous le gigantesque cow-boy lumineux qui dansait joyeusement au-dessus de l’entrée du casino. Encore une heure d’hésitation et pour conclure cette soirée de folie, nous avions décidé de rejoindre la Chevrolet qui nous attendait sur le parking.

C’était mon tour de conduire. Nous avons roulé une heure ou deux en direction du Nord-Ouest, vers la Vallée de la Mort. Dans la lumière blanche des phares, le ciment de la route 95 avait Continue reading

Je n’ai jamais aimé Gainsbourg

Je n’ai jamais vraiment aimé Serge Gainsbourg. Je sais qu’en avouant cela, je choque beaucoup de gens. C’est un peu comme si je disais « Les films de Godard m’ont toujours profondément ennuyé » ou « À tout bien considérer, Montaigne a dit beaucoup de banalités. » Moins grave qu’avouer ne pas aimer le poète officiel du fan club de Jane Birkin eut été de dire qu’il y avait beaucoup trop de notes dans la musique de Mozart ou pas assez de ketchup sur le foie gras poêlé.
Mais je le dis et je le confirme, je n’ai jamais vraiment aimé Gainsbourg. Pourtant, en mon temps, j’ai beaucoup dansé sur la musique de « l’Eau à la Bouche » (quand une fille acceptait de danser sur ce torride slow jazzie, vous étiez pratiquement certain d’arriver à quelque chose, au moins jusqu’à « second base » comme disent les puceaux américains), ou sur « Je t’aime, moi non plus » (Ça, c’était le « home run » assuré). Mais je ne l’aimais pas, le poète autoproclamé maudit du septième arrondissement. Au début, il était supportable, souvent bon même, et même parfois très. Mais le succès, l’alcool et Jane Birkin l’ont beaucoup abimé. Il est devenu poseur enfumé, perpétuel paradoxal, oxymorique compulsif. Comme aurait dit Pierre Desproges s’il lui avait prêté une quelconque attention, Gainsbourg n’arrêtait pas de faire son intéressant.

Mais je lui pardonne. Je lui pardonne pour deux raisons. Voici la première :

Un jour, Serge Gainsbourg a composé Continue reading

Les nouvelles aventures de William Shakespeare (8)

La date exacte de la rencontre entre Walrus Carpenter et William Shakespeare reste imprécise. Selon le professeur Adderley Sleepsmouth, elle se situe à la fin de l’année 1599, probablement entre la Toussaint et la Saint-Damase. Ce dont ce bon vieil Adderley est certain, c’est que c’était un mercredi.

A cette époque, Shakespeare était en panne d’inspiration. Deux ans auparavant, il avait écrit dans la foulée Richard II et Richard III. L’histoire d’Angleterre ne lui fournissant plus de Richard, il décida d’entreprendre une nouvelle saga sur les Henri. En moins de soixante-douze semaines, il écrivit et produisit sur scène Henri IV, Henri V et Henri VI. Mais les Henri commençaient à lasser le public et l’audience de la série diminuait d’un épisode à l’autre. Et puis William lui-même en avait assez de ces héros récurrents : après Henri VI viendrait forcément Henri VII, puis Henri VIII et pourquoi pas Henri IX pendant qu’on y était ? Il se résolut donc à abandonner les Henri. Et c’est pour cette raison que, depuis au moins une semaine et demie, il n’avait rien écrit de valable, si ce n’est deux alexandrins —et en français s’il vous plait — dont on sait ce qu’il advint (voir les Nouvelles Aventures de W.S. n°4). Bref, William n’écrivait plus. Le Cygne de Stratford-Upon-Avon rongeait sa plume de désespoir et ne buvait pratiquement plus que du thé tiède à peine infusé. Il ne se nourrissait que de fameuses grouses aux petits pois et ce n’était que d’une main molle qu’il continuait à lutiner Emma (Emma Gussip – 1561-1643), la servante de l’auberge du Cygne et de la Cheminée (voir la note n°1 des N.A.W.S. n°2). Bref, il dépérissait.

Walrus Carpenter, lui, était en pleine forme. Tout lui réussissait. Sa jeune épouse Continue reading

Un 8 novembre

Voici ce qu’écrivait mon grand-père il y a exactement cent-trois ans.

8 novembre
Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m’étonne, mais j’ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette sérénité, ce sang froid maintenant que j’ai vu. Est-ce que dans d’autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut à ma raison et me faire faillir ?

Quand j’écris ces notes, le dimanche 8 novembre, j’ai eu une nuit de repos, j’ai bien déjeuné et j’ai l’esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l’impression déprimante d’hier qui m’a abattu et où la seule idée de retourner aux tranchées me faisait frémir. Aujourd’hui, je l’envisage Continue reading

Post it n°15 – L’imbécile

Du mauvais côté de la cinquantaine, de taille moyenne, le cheveu grisonnant, clairsemé et mi- long, légèrement voûté, l’air grognon, il a tout pour passer inaperçu.

C’est un imbécile, mais pas du genre imbécile heureux, plutôt du genre imbécile râleur. Non seulement il n’a jamais envie d’être là où il est mais de plus, il considère que c’est une grande injustice qu’il y soit. Alors, il fait la gueule.

C’est un adepte fervent et prosélyte de la théorie du complot, et plus particulièrement de celle du complot ourdi contre lui.

En plus de bénéficier de cette personnalité légèrement paranoïaque et lourdement dépourvue d’humour, il a réellement la poisse. Il attire la foudre.

Sa vie est parsemée de trains manqués, de porte-feuilles perdus, de flaques d’eau cachées, de méduses estivales et de voitures en panne.

Il considère chaque nouveau coup du sort comme une démonstration supplémentaire de l’injustice dont le monde fait preuve à son encontre et comme une justification de plus pour continuer à faire la gueule.

Quand on rencontre quelqu’un comme ça, au début, on n’y croit pas. On se demande s’il n’exagère pas un peu ou s’il ne fait pas exprès. Mais bientôt, la réalité de sa malédiction s’impose et on finit par la lui reprocher, ce qui le rend encore plus bougon.

 

ET DEMAIN, UNE BELLE EPITAPHE…