Archives pour la catégorie Récit

Retour chez Lipp

 Couleur café n°33

Retour chez Lipp

Aujourd’hui, nous sommes lundi et il est presque 13 heures à Saint Germain des Prés. Je suis seul et j’ai faim. Une seule solution : le restaurant. Mais lequel ?

Autrefois, je pouvais aller déjeuner et même diner seul dans n’importe quel restaurant. Il me suffisait d’un livre ou d’un magazine, ou même d’un simple journal pour que je m’y sente parfaitement à l’aise qu’il s’agisse d’un boui-boui de bord de route ou d’un établissement classé des beaux quartiers. A présent, rien n’est plus pareil. Il n’y a plus d’après à Saint Germain des Prés. Il n’y en a plus guère parce qu’il n’y a plus de Continuer la lecture de Retour chez Lipp 

Les missions de Lorenzo (4)

Mardi 7 janvier : 11 km.

Ça avait pourtant bien commencé …

Sous un ciel couvert, je pars sans grande conviction voir dans la Chapelle de la Salpêtrière l’exposition de sculptures de Daniel Hourdé, ce gentil monsieur qui nous avait invités à dîner chez lui dans une véritable caverne d’Ali Baba. Pas de chance. L’exposition doit être terminée depuis longtemps mais la chapelle est superbe et je crois bien que je ne la connaissais pas. J’ai le vague souvenir pourtant d’y être venu voir une exposition mais de quoi et de qui ? Elle m’avait semblé petite ce qui n’est pas le cas. Vide comme aujourd’hui, elle est impressionnante. Il est interdit de photographier à l’intérieur.

Continuer la lecture de Les missions de Lorenzo (4) 

Mauvaise humeur

Couleur Café n°32

Mauvaise humeur
Planet Hollywood – Disney Village- Marne la Vallée

La salle est ronde, froide et hideuse. Il n’y a pas une seule fenêtre, alors on ne voit pas que dehors, il pleut. Mais on le sait. On le sent.

De la fausse peau de zèbre orne des kilomètres carrés de murs. Des lances et des masques africains y sont pendus de travers ici et là. Intercalés, des écrans de télévision diffusent des images ineptes d’adultes hilares, de montagnes enneigées et de lagons bleus. Le sol lisse en ciment gris foncé parsemé de paillettes brillantes me rappelle les quais de la station de métro Sully-Morland de mon enfance. Le courant d’air qui me souffle dans les jambes aussi. Au plafond, on ne s’est même pas donné la peine de cacher les câbles et les gaines de ventilation. On s’est contenté de peindre le tout en bleu foncé. Comme ça, ça se voit moins. L’éclairage n’est ni violent ni sombre. Il est seulement terne. On dirait une installation provisoire de chantier.

Ça résonne de partout.

L’humidité, les courants d’air, le bruit, les enfants, tout me donne Continuer la lecture de Mauvaise humeur 

La ville debout

Vous l’avez peut-être remarqué : ce n’est pas la première fois que j’utilise cette photo. Prise  il y a six ou sept ans du ferry-boat qui relie Staten Island à Manhattan, on y voit par dessus quelques têtes anonymes se profiler le skyline du quartier des affaires de New York par un matin gris. La sourde angoisse mêlée de promesse qui selon moi diffuse de cette photo me l’avait fait choisir pour illustrer un texte que j’ai publié ici récemment : Les Immigrants.

J’ai fait la connaissance de ce ferry lors mon premier voyage en Amérique. C’était en 1962, en juillet. À l’arrivée, je n’avais rien vu de Manhattan, ni même de New York. Trop pressé sans doute de commencer mon aventure, au sortir de l’aéroport d’Idlewild avec quelques coéquipiers éphémères, j’avais pris immédiatement un bus qui m’avait amené directement dans le New Jersey, là où commençait l’autoroute qui menait vers Continuer la lecture de La ville debout 

On m’appelait Benito (4/4)

(…) De là, en fonction du monde sur les pistes, nous pourrons prendre un café les skis aux pieds avant de foncer vers Bellevarde, l’essentiel étant de se retrouver en haut de Tovière peu après 4 heures. Bien sûr, il n’est pas question de prendre mes partenaires à rebrousse-poil en leur révélant mon plan d’un seul coup. Il faut agir progressivement et avec diplomatie. J’aurai tout le temps de le leur lâcher par bribes dans le téléphérique ou pendant le piquenique.

Finalement, ça s’est très bien passé et nous avons pu faire à peu près ce qui était prévu. L’endroit trouvé pour pique-niquer était idéal et nous n’avions pas oublié le tire-bouchon. La neige a été plutôt bonne avec pourtant un peu de verglas en bas de la Solaize. J’ai bien dû faire une concession : suite à un refus général et catégorique de prendre un café les skis aux pieds, nous nous sommes installés confortablement au soleil sur la terrasse du bar de l’Ouillette. Ça été un peu dur d’en repartir mais, à 4h20, nous étions en haut de Tovière.

Tous les quatre, côte à côte, face à la pente, nous contemplons Tignes-le-Lac qui commence à passer à l’ombre. Nous sommes tous Continuer la lecture de On m’appelait Benito (4/4) 

On m’appelait Benito (3/4)

(…) Le rythme est pris, les virages s’enchaînent, six, sept, huit. Le plaisir monte. Les cuisses chauffent, le souffle se raccourcit. Il suffit de se redresser un peu et de prendre la piste en longue traversée pour que les muscles se calment et que le souffle revienne. Les bras sont maintenant ballants le long du corps, les jambes sont presque raides et n’amortissent plus les bosses. Les secousses sont agréables aux membres qui se détendent. La neige profonde approche. Un long et calme virage permet de l’effleurer et de retrouver le centre de la piste.

Reprise du rythme. Cinq, six virages serrés, puis un arrêt brutal à la limite de la neige damée soulève un éventail de cristaux étincelants. Regard vers le haut. Seulement trois ou quatre points rouges ou bleus sur la piste. C’est le matin. Le Mont Blanc est là, brillant sous son parfait petit nuage en forme de lentille.

Regard vers le bas. La gare du télésiège des Tommeuses est juste en dessous, toute proche, au milieu d’un faux plat, entre deux « murs ». C’est le meilleur endroit : petit saut pivoté et forte poussée sur les bâtons et c’est tout de suite la plus forte pente. Quatre virages à peine marqués, le corps presque droit, la vitesse augmente. Le cinquième virage est une longue courbe à pleine vitesse à travers le faux plat ; les bras sont écartés, en croix, le corps incliné vers l’intérieur. C’est frimeur, facile, surjoué, mais le plaisir est intense.

Sur leur lancée, les skis décollent à la rupture de pente qui amorce le mur suivant. Ils volent au-dessus de la neige sur quelques mètres puis, l’un après l’autre, ils giflent le sol, flap, flap. La vitesse augmente encore. Quatre grands virages plus bas, Continuer la lecture de On m’appelait Benito (3/4) 

On m’appelait Benito (2/4)

(…) La veille au soir, sur la foi d’une météo particulièrement favorable et presque d’un commun accord, nous avions décidé de partir, sac au dos, pique-niquer du côté du col de l’Iseran, à l’autre extrémité du domaine de Val d’Isère. Cet objectif nécessitait de partir plein Est, et de monter tout d’abord au sommet de Tovière.

De l’endroit où nous débouchions sur cette esplanade enneigée, nous pouvions voir que le télésiège de Tovière tournait déjà mais à vide et après avoir dissuadé l’un d’aller prendre un petit café pour la route, l’autre d’aller faire son tiercé, et avoir persuadé le troisième que l’achat d’une nouvelle paire de gants pouvait attendre jusqu’au soir, nous parvenions au bas du télésiège, précédant d’une courte tête la foule des écoliers de ski qui venait d’être lâchée.

Neuf heures. En ce début de matinée, le flanc de montagne sur lequel grimpe notre balancelle est à l’ombre et, malgré le temps magnifique, il y fait froid. Chacun se tasse sur le siège et s’emmitoufle dans son anorak, sa capuche, ses gants. A la suite d’une série de contorsions destinées à atteindre la poche droite de ma combinaison, j’allume une cigarette. Un exploit. François annonce qu’il a oublié ses lunettes de soleil, ah non, les voilà… Jean-Louis demande si quelqu’un a pensé à emporter un tire-bouchon, parce que l’année dernière… Patrick a fermé les yeux — il doit réviser le planter de bâton — et moi, je me demande si la Daille sera déjà au soleil. Tandis que le dernier Continuer la lecture de On m’appelait Benito (2/4) 

On m’appelait Benito (1/4)

Il y a bien longtemps, quand finissait le mois de Janvier, nous allions, François, Patrick, Jean-Louis et moi, passer quelques jours dans notre appartement de Tignes. En fait, il appartenait à François mais c’était « notre appartement ».

La plupart du temps, nous partions en train. Pendant le voyage aller, nous jouions presque continuellement au Rami ou au « truc qui monte et qui descend », ce jeu de cartes dont jamais je n’ai pu me rappeler le nom. Une fois à Bourg-Saint-Maurice, nous prenions un taxi. Pendant la montée, comme des enfants excités, nous commentions avec inquiétude la faible quantité ou le gris de la neige du bord de la route, spéculant sur ce qu’elle pourrait être en haut.  Et puis, une demi-heure plus tard, passé le barrage sur l’Isère, passés les derniers tunnels, le soleil éclatait dans un virage bordé de belles congères arrondies. Dix minutes après, essoufflés par les bagages et l’altitude, nous ouvrions la porte de « notre » appartement. L’affectation des couchages avait été discutée abondamment pendant le voyage, mais elle recommençait inévitablement au moment de poser les valises. Un peu plus tard, alors que le soleil passait derrière la Grande Casse, nous nous rendions Continuer la lecture de On m’appelait Benito (1/4) 

Au Lucernaire –  Chronique ordinaire d’un dimanche d’hiver

Le Lucernaire, vous connaissez ?

Il s’est installé il y a une quarantaine d’années Rue Notre-Dame des Champs dans les locaux d’une ancienne usine de chalumeaux. On y trouve aujourd’hui 3 salles de cinéma, 3 salles de théâtre (le Rouge, le Noir et le Paradis (!)), un bar, un restaurant et une librairie. Ce n’est pas très confortable — de quel théâtre peut-on dire qu’il est confortable ? — mais c’est sympathique. Et puis, ce n’est pas loin de chez moi. 

Il commence à faire froid.
On va y être beaucoup trop tôt, il n’est que trois heures et demi. On ne va quand même pas arriver au théâtre avec une demi-heure d’avance. On va marcher encore un peu, d’accord ? On pourrait prendre un peu plus loin à gauche, par la rue Saint-Beuve. Elle est courte cette rue, ça ne nous mettra pas en retard.

Tiens, à l’angle, la boutique du photographe a été remplacée par un magasin de photocopies. Il est tout beau tout propre. Ça change des officines du Quartier Latin : on a toujours l’impression qu’ils impriment des trucs Continuer la lecture de Au Lucernaire –  Chronique ordinaire d’un dimanche d’hiver 

Bientôt Noël

Couleur café n°31

Le Nicot Latin
161 rue Saint Jacques
Paris 5ème

25 novembre 2019 17h30*

 Deux hommes sont installés au comptoir depuis un temps indéterminé.
Ils s’appellent Bouvart et Ratinet**.
Bouvart finit son verre et s’apprête à partir.

Ratinet
Allez ! Un dernier verre…

Bouvart
Peux pas… suis en scooter.

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… Quatre enfants…

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… c’est bientôt Noël, je peux pas. Imagine… Papa est mort pour Noël, pas de cadeaux, tout ça…

Ratinet
Ah, oui, d’accord…je comprends. Bon ben, tout à l’heure, tu reviens ?

Bouvart
Ben oui, bien sûr !

* Remerciements  du JdC à Thomas qui lui a rapporté avec promptitude et fidélité ce dialogue authentique et Beckettien.

**Que les héritiers de Camille Bouvart et d’Alfred Ratinet veuillent bien me pardonner d’utiliser régulièrement leurs patronymes dans mes petites histoires et qu’ils  comprennent que, si je le fais, c’est en hommage à leur inoubliable œuvre commune qui a bercé et nourri la jeunesse des meilleurs d’entre nous, je veux parler bien sûr  des 

Tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1904
bientôt suivies des
Nouvelles tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1950