Archives pour la catégorie Récit

Chez Lipp

Couleur Café 5

Quand on suit le flot des voitures qui remontent le boulevard Saint Germain depuis son confluent avec le Quai Anatole France jusqu’à sa source du Pont de Sully, on passe inévitablement devant Chez Lipp. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça depuis plus de cent ans.
La petite terrasse fermée est couverte d’un assez vieux vélum dont la couleur brique est passée depuis longtemps. Au-dessus de la terrasse, sur la faible largeur de l’immeuble qui abrite le restaurant, la façade en bois d’acajou est percée de quatre fenêtres. Au milieu, un disque lumineux aux dimensions modestes et à l’éclat discret est planté perpendiculairement au boulevard. L’enseigne représente un bock débordant d’une mousse abondante, surmonté et souligné sobrement par les quatre lettres LIPP.
Si vous restez sur le trottoir, vous ne verrez rien d’autre que les quelques tables inconfortables de la sombre terrasse, et le fantôme de Françoise Sagan, assis sur sa chaise d’osier et fumant nerveusement une cigarette devant un verre de Morgon. De là où vous êtes, vous Continuer la lecture de Chez Lipp 

Les portraits de Lorenzo – 3

Je n’oublierai jamais monsieur C. qui était lecteur chez Gallimard ! Le terme n’est peut-être pas le bon mais il lisait les manuscrits et sélectionnait ceux dignes d’être publiés. Quand il prit sa retraite, monsieur Gallimard, qui devait avoir beaucoup d’estime pour lui, lui proposa la direction d’une collection dépendant de sa maison d’édition, L’Arpenteur. Bernard C. ne serait plus salarié mais rémunéré au pourcentage des ventes. Il accepta l’offre. Le premier livre qu’il choisit avait été refusé par toutes les autres maisons d’édition. Il s’agissait de   » La première gorgée de bière «  de Philippe Delerm. Le succès dépassa ses espérances et celles de son éditeur puisque l’ouvrage se vendit à plus d’un million d’exemplaires, troisième plus grosse vente de tous les temps ! Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître ! Le jeune retraité Continuer la lecture de Les portraits de Lorenzo – 3 

Les valises à roulettes

Rome
dépêchez-vous d’y aller
avant qu’il ne soit trop tard
ou qu’il n’y fasse trop chaud

Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.

Couples âgés de touristes à cheveux blancs mais à tenue de sport : ils sont encore en forme et parcourent la ville en se tenant la main.

Touristes en troupeaux, derrière le parapluie rouge replié de leur guide, abrutis de fatigue, de pavés noirs et de culture : ils ingurgitent Auguste juste après Michel-Ange et confondent déjà le Colisée et le Capitole.

Jeunes gens en bandes ou par deux, émerveillés par les rues et les couleurs, les cafés et les monuments : ils mangent des glaces, boivent du vin, achètent d’inutiles oiseaux en papier et portent sans effort leurs sacs et leurs bouteilles d’eau.

Romain à costume bleu marine, chemise blanche et cravate sombre : c’est un chauffeur de maître, un fonctionnaire ou un appariteur ou, mieux encore, un avocat qui rentre déjeuner  chez lui.

Romain à chemise grise au col Mao fermé et à serviette de cuir noir : c’est un prêtre qui vient du Canada et qui apporte les saintes huiles à un malade.

Romain à pantalon noir serré, chemise étroite et rayée, col largement ouvert : c’est un commerçant qui vit chez sa mère et qui est sorti draguer.

Romain en surpoids, barbu, au T-shirt boursouflé, au jean au bord de l’éclatement : ce n’est plus un romain.

Sur la place Navone, les peintres copient les uns sur les autres et la fontaine du Bernin attend la chute de Sainte Agnès.

Sur les marches d’Espagne, on se pose et on regarde la Barque flotter au milieu des calèches.

Sur la place de la Rotonde, à l’abri d’une fraîche terrasse, on regarde tous les petits hommes entrer au Panthéon.

Rue Condotti, elle est là, la belle Romaine, elle est là !

En haut du Capitole, on reprend son souffle sous le cheval de Marc Aurèle.

Depuis qu’elle a un ascenseur, la Machine à Écrire est devenue fréquentable.

Au Large de la Tour Argentine, les chats ont envahi le théâtre de Pompée et léché le sang de César.

Sur le Pont Saint-Ange, ils sont dix qui vous mènent au château, ou à la forteresse, c’est selon.

Dans l’au-delà du Tibre, les gitanes aux belles robes ont de faux airs, de faux bras, parfois de faux bébés.

Rome, unique objet…

Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.

Si vous ne connaissez pas bien Rome et que, dans ce texte, quelques bricoles vous ont échappées, ouvrez les commentaires ci-dessous. L’un d’entre eux vous donnera quelques renseignements utiles.

 

ET DEMAIN, UN AUTRE TABLEAU DE SÉBASTIEN

Pose café

Couleur Café (1): Le Risalé, Rue Saint-Jacques
Accoudé au bar, il y a un très grand noir, très mince, très noir. Il est jeune, vingt-cinq, vingt-six ans. Sa tenue est plutôt ouvrière, peut-être celle d’un peintre, mais elle n’est pas tachée. Sa pose est remarquable : à moitié assis sur un haut tabouret, légèrement appuyé contre le comptoir sur son côté gauche, il est totalement relâché. Son squelette, qui a pris la forme d’un S, a l’air parfaitement mou. Ses yeux sont vagues, son air est absent.
Béatitude du repos, mal du pays, désespoir ?
Va savoir…

Ce texte avait déjà été publié le 15 décembre 2013.

ET DEMAIN, LE SOLEIL DES GORGES DU VERDON

Les photos, les motos, les autos et les vélos

Post it n°22

 Les photos, les motos, les autos et les vélos
Vous allez dire que j’écris toujours la même chose , mais… me voilà, une fois de plus, assis à la terrasse du Rostand. Elle n’est encore que peu occupée. Il est dix heures. L’air est encore frais de l’orage de cette nuit. Je m’assieds entre deux dames âgées mais pas autant que moi et un homme d’âge indéfinissable. Les deux dames caressent le chat de la maison en lui parlant doucement. L’homme indéfinissable doit être grec, car c’est avec cet accent qu’il me demande si la fumée de sa cigarette me dérange. Je lui dis que non, pas du tout. Mais il doit être vraiment grec, pour n’avoir pas compris ma réponse, ou vraiment perspicace, pour avoir compris qu’elle n’était pas sincère : il s’éloigne de deux tables.  Donc, comme souvent dans ces circonstances — beau matin frais, calme terrasse parisienne, café-tartine comme il faut — tout va bien.

Alors, pour que ça continue, j’essaie de ne pas voir les photos qui me font face, désespérément accrochées aux grilles du Luxembourg. J’essaie, parce que chaque photo est une insulte à mes yeux : dégoulinante de couleurs, contrastée à l’excès, spectaculaire en diable.  Si l’une d’entre elles Continuer la lecture de Les photos, les motos, les autos et les vélos 

Au théâtre ce soir

On the road again ou Retour au théâtre…

….ça y est, je suis assis, enfin. Tiens, c’est drôle, cette fois ci, ça a été plutôt facile de se garer. Un coup de chance incroyable. Le type est parti juste devant moi.
Bon, par contre, faire encore la queue devant la boîte à sel pour obtenir les places, c’est insupportable. C’est la dernière fois que je prends des billets sur Internet. De toute façon, c’est la dernière fois que je vais au théâtre. Je lui avais dit pourtant : je ne veux plus aller au théâtre, j’en ai marre de tous ces soi-disant succès. Les gens rient parce qu’on leur a dit que c’était drôle. Ils se sentent intelligents parce qu’on leur a dit que c’était intellectuel. Elle m’a dit que j’exagérais toujours.
Bon, j’avais dit que je n’irais plus, mais finalement, j’y suis, comme chaque fois, comme toujours.

C’est pas mal, un théâtre à l’italienne ! La salle est belle, le plafond est splendide. Par contre, nos places sont épouvantables, au fond d’une loge du premier balcon. D’ici, on ne verra jamais rien, il y a une colonne en plein milieu ! En plus, j’ai déjà du mal à entendre, mais alors là, ça va être très dur. Ça ne fait rien, dans les loges, il y a Continuer la lecture de Au théâtre ce soir 

La démarche de Lorenzo

NDLR
Ceci est la deuxième publication de Lorenzo dell’Acqua dans ce journal.
Depuis quelques mois, Lorenzo vit l’expérience que je vis moi-même depuis quelques années, celle que vous avez aussi vécue ou celle que vous vivrez un de ces jours, je vous le souhaite sincèrement : la retraite.
Quand on écrit comme moi en amateur, on a toujours tendance à se justifier, dire comment, pourquoi on en est arrivé là, à écrire, peindre, composer, photographier. C’est ce que j’avais fait de façon plus ou moins transparente dans plusieurs de mes premiers textes.
Aujourd’hui, c’est au tour de Lorenzo de s’expliquer. Voici sa démarche. 

***

Ma démarche

Ne croyez pas que je me force chaque jour à me trouver une occupation pour fuir l’ennui de la retraite ! Il n’en est rien. J’ai toujours quelque chose à faire. Entre les obligations familiales et administratives que je mets de plus en plus de temps à effectuer, mes autres activités, je dirais plutôt mes autres passions, mes autres envies, mes autres sujets de curiosité, ne me laissent pas une seconde de libre. J’ai la chance de faire de la photo mais ce n’est pas que faire de la photo. D’ailleurs on ne fait pas de la photo, on essaie de traduire la beauté de ce que l’on voit. Photographier, c’est regarder le monde, les autres et la poésie qui nous entourent. Je ne m’en lasse pas. Et ces richesses infinies que je découvre chaque jour et que j’ai du mal à croire, je les mets par écrit, noir sur blanc (si j’ose dire !), avec mes photos comme Continuer la lecture de La démarche de Lorenzo 

Lorenzo et les squelettes

NDLR
Après plus de cinq années d’existence, c’est seulement la deuxième fois que le Journal des Coutheillas ouvre ses colonnes à un ami étranger à la famille. Aujourd’hui, c’est à Lorenzo dell’Acqua.

Quand je dis que « ouvre ses colonnes », il faut bien voir que c’est là une formule toute faite, un syntagme figé comme disait mon animatrice d’atelier d’écriture. Car de colonnes, en fait, je n’en ai qu’une. Techniquement, je n’ai jamais réussi à en ouvrir une autre, moi qui rêvais d’en avoir cinq à chaque Une.
De même, quand je parle d’ouverture exceptionnelle à un étranger à ma famille, il ne faut pas comprendre que ses membres se bousculent pour publier leurs œuvres sur mes pages.
Mais, pour honorer et flatter mon nouvel auteur, je voulais souligner la rareté d’une telle occasion.
Pour le flatter davantage, j’aurais pu prétendre que c’était la première fois que…, mais c’eût été contraire à la vérité : souvenez-vous de Paul Delcampe, un étranger, un ami lui aussi, qui nous avait terrifiés avec « Le Sablier du Jardin des Plantes« .
Coïncidence, Lorenzo dell’Acqua va nous faire visiter un Continuer la lecture de Lorenzo et les squelettes 

Bribes de brèves

Couleur Café (3)-Café-Tabac Le Niel, rue Laugier, Paris 17éme

12/02/2014

Il y a deux femmes au comptoir. Soixantaine bien passée, petites et engoncées dans leur triste manteau en doudoune. C’est toujours la même qui parle et l’autre qui écoute. Rien n’indique qu’elles se connaissent.
– Si tous ceux qui ont voté pour eux paient plus d’impôts , c’est tant pis pour eux. Bien fait!…
–           Y en a un qui a la grosse tête, là, c’est Guillaume…là, Guillaume…..Galène, oui, c’est ça, Guillaume Galène. Hé ben, il a la grosse tête, lui…
–          Quand je suis venue à Paris, y avait des policiers partout. Hé ben, maintenant, on sait plus où ils sont…
–        Ce qu’on a dit sur Taubira, c’est pas bien, mais c’est elle qui a commencé. Elle a dérapé. Elle est pour les délinquants…

Abrité derrière son bar, le patron essuie les verres et se moque d’elle en lui donnant la réplique tout en envoyant des clins d’œil  appuyés aux autres habitués. Il l’approuve tout en donnant l’impression de la désapprouver. Que voulez-vous, il faut bien qu’il ménage la clientèle dans sa diversité d’opinion. La tolérance est une des qualités constantes et reconnues chez le bistrot auvergnat.

 

ET DEMAIN,  ÉBATS ET BANCS PUBLICS

Jours de grève

Je m’appelle Marie. Je suis née à Haïti mais je suis française. J’ai soixante et un ans. J’habite seule à Courcouronnes car mes trois enfants ont leur ménage à eux.

Je suis femme de ménage. Cinq jours par semaine, le matin, je pars travailler à Paris. Et le soir, je rentre.

Tous les jours, sauf le samedi et le dimanche, je me lève à cinq heures et demi. Je pourrais me lever plus tard, mais j’aime prendre mon temps pour mon café au lait. Je pars à sept heures cinq de chez moi. Il me faut vingt minutes à pied pour arriver jusqu’à ma gare. Quand le train est à l’heure, j’arrive à la Gare de Lyon à huit heures cinq. Je prends ensuite deux lignes de RER et j’arrive à ma station au bout de trente-cinq minutes. Il me faut ensuite moins de dix minutes pour arriver à mon travail.

Ça va, je ne peux pas me plaindre, ça va. Une heure et quarante minutes pour aller au travail, ça va. Et la même chose pour rentrer chez moi le soir, ça va aussi.

C’est vrai que le train est souvent en retard. Alors il faut que je courre dans les changements pour être à l’heure. C’est vrai aussi que les wagons sont toujours plein de monde et qu’il y a beaucoup de gens qui sentent mauvais. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Rien.

Alors, ça va.

Mais avec les grèves, là, ça ne va pas.

Ça ne va pas du tout.

Pour ne pas être en retard au travail, le matin, je pars une heure plus tôt. Il y a encore plus de monde dans les wagons que d’habitude et les gens sont encore plus de mauvaise humeur. L’autre jour, je suis arrivée quand même avec un quart d’heure de retard. J’étais honteuse.

Ça ne va pas, ça.

Mais le pire, c’était avant-hier. J’ai quitté mon travail vers six heures, comme d’habitude. Normalement, j’aurais dû être chez moi vers huit heures du soir. Mais voilà. Quand je suis arrivée à la station Chatelet, on nous a dit qu’il n’y avait plus de RER A. Alors j’ai marché un peu plus d’une demi-heure pour arriver à la Gare de Lyon. Là, j’ai vu qu’il n’y avait plus de train pour Courcouronnes. Il y avait beaucoup de monde qui s’agglutinait autour des gens de la gare qui étaient là pour nous renseigner. Tout le monde criait et se bousculait. Il y avait même une jeune femme qui pleurait. Vers huit heures et demi, on nous a dit qu’un train partirait dans une demi-heure pour Villeneuve St Georges et qu’un autocar nous emmènerait ensuite jusqu’à la gare de Courcouronnes. Le train n’est parti qu’à dix heures moins le quart. Il est arrivé à Villeneuve St-Georges à onze heures et quart. Là, on s’est assis où on pouvait pour attendre l’autocar. A une heure moins le quart, il n’était toujours pas là. Comme on ne nous disait rien, j’ai décidé de rentrer à pied. Je ne sais pas combien ça fait de kilomètres, mais je suis arrivée chez moi un peu après cinq heures du matin.

Ça ne va pas, ça.
Aujourd’hui, je suis fatiguée.

 

ET DEMAIN, UN TABLEAU DE SÉBASTIEN COUTHEILLAS