Archives pour la catégorie Récit

Quand et comment

Quand il éternuait, c’était dans un énorme cri poussé sur trois notes, un Tcha central encadré par deux gigantesques Ha, rugissement complexe souvent suivi d’un soupir de soulagement.

Quand il se mouchait, c’était la tempête, la trompette, bruyante, prolongée, avec une secousse de la tête pour terminer. Ensuite, il regardait autour de lui en souriant, comme pour s’excuser, les yeux encore pleins de larmes.

Quand il riait, c’était ses yeux qui commençaient. Ensuite un rire étouffé montait par secousses dans sa gorge puis dans son nez. Enfin, le rire éclatait au grand jour pour se terminer en une toux violente. Car il fumait beaucoup.

Quand il fumait… Non, on ne peut pas dire quand il fumait car il fumait tout le temps, des Favorites, cigarettes brunes à bout de liège, ou des Mecarillos, petits cigares aigres et bon marché, mais aussi des Monte Christo ou des Coïbas. Il fumait aussi la pipe. Il en avait une dizaine. Elles étaient disséminées partout. Bien rangées sur Continuer la lecture de Quand et comment 

À Moissac

Géraldine C. nous écrit de Moissac en Occitanie

Moissac – 27 mars 2020

Ce matin l’air pique aux narines. Sitôt tourné le coin de la rue, j’aperçois le canal qui exhale un voluptueux panache blanc de vapeur d’eau. L’éveil des jardins se fait aujourd’hui sous une fine pellicule de gelée. Les premières fleurs de pivoine semblent se serrer les unes aux autres pour se tenir chaud. Çà et là dans les jardins, les premiers prunus arborent de frileuses petites fleurs fuchsias. Tout est calme. J’entends une mésange qui répète son couplet du matin. Tous les volets des maisons sont fermés. Le soleil qui pointe son nez réchauffe mon visage et j’accueille avec délectation ce frôlement si réconfortant. Je prends la rue à gauche, puis la rue à droite puis encore la rue à gauche. Je laisse mes pas me guider au rythme de Continuer la lecture de À Moissac 

Le Rostand

Ce texte a été publié une première fois le 29 novembre 2014. Depuis quelques mois, j’y vais moins souvent, au Rostand. J’ai longtemps espéré y vivre la scène que je décris ci-dessous, mais je finis par me lasser et me dire que ce n’était peut-être pas la bonne méthode pour trouver un éditeur. Et puis, la clientèle, ça manque quand même un peu de jeunes. 

Couleur café (14)

Le Rostand    15 rue de Médicis


En cette fin d’après-midi de juin, la circulation dans la rue de Médicis est étonnamment réduite. Il doit y avoir une grève de quelque chose quelque part qui a empêché les banlieusards d’arriver ce matin, à moins que ce ne soit la méthode Hidalgo qui commence à porter ses fruits. On est entre nous, en quelque sorte. Le soleil filtre à travers les arbres et éclaire gentiment la terrasse du Rostand, toujours pleine à cette heure. Le Rostand a été refait il y a quelques années. C’est maintenant un magnifique café de style Napoléon III, un peu chic et un peu cher. Quand il fait beau, la terrasse, qui fait face à l’ouest, est un de mes endroits favoris. Les passants choisissent plutôt le trottoir d’en face, celui qui longe les grilles du Luxembourg. Ils sont attirés par ces éternelles et lassantes expositions de photographies que les administrateurs du Sénat se croient obligés d’accrocher aux grilles, sans doute pour se justifier de leur budget ‘culture’, et dont le principal effet est d’empêcher de voir le jardin.

…..Tu reprends un café? Je crois qu’on va taper très fort à la rentrée avec le dernier de Bernard. Je viens de finir la lecture, c’est encore Continuer la lecture de Le Rostand 

La vie brève

Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop bêtes ! Son père ne lui parle jamais et ses frères ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l’escalier. Elle a seize ans et voudrait quitter cette petite ville de province ! Elle court se réfugier dans ses livres, elle n’aime que ça. Pourvu que sa belle-mère ne passe par là, elle éteindrait la lumière.

Marguerite colle son front à la vitre. Les lumières scintillent sur l’asphalte mouillé. Il fait bleu dehors, le jour tombe. Paris, quelle merveille ! Paul, quel amour ! Elle se sent légère, légère, elle est mariée et heureuse !

Elle presse contre elle la veste que Paul a oublié sur le fauteuil. Les jouets délaissés par les enfants jonchent le sol mais elle ne les voit pas. Il est parti, la guerre est là. Il lui a laissé la garde de la maison et de sa fameuse entreprise. Elle a le vertige. Elle est seul maître à bord pour la première fois de sa vie. Elle se ronge les ongles.

Marguerite a envoyé les enfants chez Continuer la lecture de La vie brève 

Le Parc aux Cerfs

Le Parc aux Cerfs est fermé.
C’est probablement définitif, parce que l’autre jour, quand je suis passé devant, un type collait sur la vitrine une affiche qui disait « A CÉDER ».
C’est triste.
Encore un bout de Montparnasse qui se fait la malle. 

Qu’est-ce qui va remplacer un de mes restaurants fétiches ? 
On parie pour une boutique de fringues ou une agence immobilière ? 
En attendant, relisez donc mon Parc aux Cerfs.

 

Couleur Café 10
Le Parc aux Cerfs, Rue Vavin, Paris.

J’aime bien le Parc aux Cerfs. Créé en tant que bar américain dans l’immédiat après-guerre, il s’est vite transformé en restaurant. Je le fréquente depuis plus de trente ans. Son côté confortable, sa décoration hors mode, son calme, la gentillesse sans familiarité du personnel, sa cuisine toujours simple et de qualité, tout cela continue de m’attirer régulièrement. J’aime aussi l’apéritif offert et les petits gobelets remplis de crayons de couleur qui équipent les tables depuis toujours.

La façade est plutôt discrète, mais l’emplacement dans la rue Vavin et le voisinage des Continuer la lecture de Le Parc aux Cerfs 

Un après-midi de chien (2/2)

Couleur Café n°34  (suite)

Si vous n’avez pas lu la première partie de cet après-midi de chien, vous feriez mieux de cliquer la-dessus :

LIRE LA PREMIERE PARTIE 

Maintenant, vous pouvez passer à la suite.


 
Le Balzar
49 rue des Écoles – Paris 5

Un après-midi de chien (2/2)

— (…)
— Oui, tiens, je veux bien un thé, dit le pullover rouge.
— Oui mais quel thé ? Faut être un peu plus directive que ça, ma grande, si tu veux être servie dans la vie ! Un Darjeeling, un thé au jasmin, un thé noir, un thé vert… ? Alors ?
— Vert. C’est ça, un thé vert !
— Mais tu sais bien que tu n’aimes pas ça, le thé vert ! Tu m’as dit que ça te donnait la colique !
— Oh, écoute, Maman, ce n’est pas la peine de…
— Quoi, écoute Maman ? C’est naturel, la colique. N’est-ce pas, Gérard, que c’est naturel, la colique ? Déjà toute petite, le moindre épice, le moindre grain de poivre, ça lui donnait des coliques épouvantables. J’étais obligée de lui faire des plats à part, bien fades… Ah ! Ce n’était pas toujours facile, vous savez. Enfin… Garçon ! Un Martini et un thé vert… Dites, garçon, ce n’était pas plus grand ici, avant ? Il y a vingt ans, c’était plus grand, non ? Ah bon ! Ça a toujours été comme ça. Vous êtes sûr ? Demandez-donc au patron, Je vous prie.

Le garçon s’éloigne. Un silence. Je rattrape un peu de texte. Continuer la lecture de Un après-midi de chien (2/2) 

Un après-midi de chien (1/2)

Couleur café n°34

Le Balzar
49 rue des Écoles – Paris 5

Un après-midi de chien (1/2)

Le Balzar… Ça fait longtemps que je n’y suis pas venu. En fait, je n’ai jamais été vraiment client du Balzar. Autrefois, on l’appelait « le petit Lipp ». Nous, nous préférions le grand. Mais le Balzar a quand même son charme, avec sa taille modeste, son sobre décor Art déco et sa carte de brasserie bourgeoise.

Ces derniers temps, en fin de journée, il m’est arrivé de m’y installer une petite heure pour essayer de progresser un peu dans ce roman qui se refuse depuis des mois à dépasser le chapitre 5.

À l’autre bout de la salle presque déserte, derrière le comptoir, le patron s’occupe à des tâches de patron. L’unique serveur achève de dresser les tables pour le dîner. Il n’en a laissé que quelques-unes à la disposition des clients de l’après-midi. Il est cinq heures.
— Un demi, s’il vous plait… et le mot de passe du Wi-Fi, merci. Continuer la lecture de Un après-midi de chien (1/2) 

Retour chez Lipp

 Couleur café n°33

Retour chez Lipp

Aujourd’hui, nous sommes lundi et il est presque 13 heures à Saint Germain des Prés. Je suis seul et j’ai faim. Une seule solution : le restaurant. Mais lequel ?

Autrefois, je pouvais aller déjeuner et même diner seul dans n’importe quel restaurant. Il me suffisait d’un livre ou d’un magazine, ou même d’un simple journal pour que je m’y sente parfaitement à l’aise qu’il s’agisse d’un boui-boui de bord de route ou d’un établissement classé des beaux quartiers. A présent, rien n’est plus pareil. Il n’y a plus d’après à Saint Germain des Prés. Il n’y en a plus guère parce qu’il n’y a plus de Continuer la lecture de Retour chez Lipp 

Les missions de Lorenzo (4)

Mardi 7 janvier : 11 km.

Ça avait pourtant bien commencé …

Sous un ciel couvert, je pars sans grande conviction voir dans la Chapelle de la Salpêtrière l’exposition de sculptures de Daniel Hourdé, ce gentil monsieur qui nous avait invités à dîner chez lui dans une véritable caverne d’Ali Baba. Pas de chance. L’exposition doit être terminée depuis longtemps mais la chapelle est superbe et je crois bien que je ne la connaissais pas. J’ai le vague souvenir pourtant d’y être venu voir une exposition mais de quoi et de qui ? Elle m’avait semblé petite ce qui n’est pas le cas. Vide comme aujourd’hui, elle est impressionnante. Il est interdit de photographier à l’intérieur.

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Mauvaise humeur

Couleur Café n°32

Mauvaise humeur
Planet Hollywood – Disney Village- Marne la Vallée

La salle est ronde, froide et hideuse. Il n’y a pas une seule fenêtre, alors on ne voit pas que dehors, il pleut. Mais on le sait. On le sent.

De la fausse peau de zèbre orne des kilomètres carrés de murs. Des lances et des masques africains y sont pendus de travers ici et là. Intercalés, des écrans de télévision diffusent des images ineptes d’adultes hilares, de montagnes enneigées et de lagons bleus. Le sol lisse en ciment gris foncé parsemé de paillettes brillantes me rappelle les quais de la station de métro Sully-Morland de mon enfance. Le courant d’air qui me souffle dans les jambes aussi. Au plafond, on ne s’est même pas donné la peine de cacher les câbles et les gaines de ventilation. On s’est contenté de peindre le tout en bleu foncé. Comme ça, ça se voit moins. L’éclairage n’est ni violent ni sombre. Il est seulement terne. On dirait une installation provisoire de chantier.

Ça résonne de partout.

L’humidité, les courants d’air, le bruit, les enfants, tout me donne Continuer la lecture de Mauvaise humeur