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Jours de grève

Je m’appelle Marie. Je suis née à Haïti mais je suis française. J’ai soixante et un ans. J’habite seule à Courcouronnes car mes trois enfants ont leur ménage à eux.

Je suis femme de ménage. Cinq jours par semaine, le matin, je pars travailler à Paris. Et le soir, je rentre.

Tous les jours, sauf le samedi et le dimanche, je me lève à cinq heures et demi. Je pourrais me lever plus tard, mais j’aime prendre mon temps pour mon café au lait. Je pars à sept heures cinq de chez moi. Il me faut vingt minutes à pied pour arriver jusqu’à ma gare. Quand le train est à l’heure, j’arrive à la Gare de Lyon à huit heures cinq. Je prends ensuite deux lignes de RER et j’arrive à ma station au bout de trente-cinq minutes. Il me faut ensuite moins de dix minutes pour arriver à mon travail.

Ça va, je ne peux pas me plaindre, ça va. Une heure et quarante minutes pour aller au travail, ça va. Et la même chose pour rentrer chez moi le soir, ça va aussi.

C’est vrai que le train est souvent en retard. Alors il faut que je courre dans les changements pour être à l’heure. C’est vrai aussi que les wagons sont toujours plein de monde et qu’il y a beaucoup de gens qui sentent mauvais. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Rien.

Alors, ça va.

Mais avec les grèves, là, ça ne va pas.

Ça ne va pas du tout.

Pour ne pas être en retard au travail, le matin, je pars une heure plus tôt. Il y a encore plus de monde dans les wagons que d’habitude et les gens sont encore plus de mauvaise humeur. L’autre jour, je suis arrivée quand même avec un quart d’heure de retard. J’étais honteuse.

Ça ne va pas, ça.

Mais le pire, c’était avant-hier. J’ai quitté mon travail vers six heures, comme d’habitude. Normalement, j’aurais dû être chez moi vers huit heures du soir. Mais voilà. Quand je suis arrivée à la station Chatelet, on nous a dit qu’il n’y avait plus de RER A. Alors j’ai marché un peu plus d’une demi-heure pour arriver à la Gare de Lyon. Là, j’ai vu qu’il n’y avait plus de train pour Courcouronnes. Il y avait beaucoup de monde qui s’agglutinait autour des gens de la gare qui étaient là pour nous renseigner. Tout le monde criait et se bousculait. Il y avait même une jeune femme qui pleurait. Vers huit heures et demi, on nous a dit qu’un train partirait dans une demi-heure pour Villeneuve St Georges et qu’un autocar nous emmènerait ensuite jusqu’à la gare de Courcouronnes. Le train n’est parti qu’à dix heures moins le quart. Il est arrivé à Villeneuve St-Georges à onze heures et quart. Là, on s’est assis où on pouvait pour attendre l’autocar. A une heure moins le quart, il n’était toujours pas là. Comme on ne nous disait rien, j’ai décidé de rentrer à pied. Je ne sais pas combien ça fait de kilomètres, mais je suis arrivée chez moi un peu après cinq heures du matin.

Ça ne va pas, ça.
Aujourd’hui, je suis fatiguée.

 

ET DEMAIN, UN TABLEAU DE SÉBASTIEN COUTHEILLAS

Pierre Desproges est mort – Post it n°21

Post-it n° 21

Pierre Desproges est mort

Il y a trente ans aujourd’hui que Pierre Desproges est mort. Il m’a beaucoup manqué.
Sans doute moins qu’à sa femme et à ses deux filles, mais quand même.

A l’heure d’évoquer l’absence de celui qui fut probablement le meilleur humoriste français du moment, on voudrait…
Mais de quel moment parlons-nous, exactement ?

Un moment qui a duré à peine plus de dix ans, vous vous rendez compte ? Un très court moment qui a laissé une telle marque qu’on a du mal à croire à sa brièveté.

Qui ne se souvient avec nostalgie du Tribunal des Flagrants Délires où Desproges tenait le rôle du procureur rempli d’un juste courroux (coucou) ? Qui ne cite son réquisitoire contre Jacques Séguéla « De deux choses l’une, ou bien Seguéla est un con, et ça m’étonnerait quand même un peu, ou bien Séguéla n’est pas un con et ça m’étonnerait quand même beaucoup... » ?

Eh bien, réalisez aujourd’hui que cette émission qui a fait notre bonheur à tous n’a duré que deux saisons.

Qui ne se rappelle de l’une des premières phrases de son premier spectacle seul sur scène (« On me dit que des juifs ont réussi à se glisser dans la salle…« ) ou de son propre résumé de son spectacle à l’usage des journalistes paresseux ?

Eh bien, sachez que Desproges n’a fait que deux spectacles seul sur scène : « Un cri de haine désespéré où perce néanmoins une certaine tendresse » et « Pierre Desproges se donne en spectacle ».

Qui n’a jamais cité un aphorisme, une absurdité, un zeugma de Desproges (« Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. ») ?

Qui, encore aujourd’hui, ne sourit pas au souvenir de son interview de Françoise Sagan (au cours de laquelle, notamment, il lui montre ses photos de vacances) ?

Qui, après avoir prononcé une blague douteuse, n’a pas redit avec componction sa fameuse sentence selon laquelle « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » ?

Alors, à l’heure d’évoquer l’absence de celui qui fut probablement le meilleur humoriste français du moment et qui, selon moi, le reste, on voudrait, d’une plume légère, savante et absurde à la fois, dresser un portrait amical et complice de cet adepte d’Alexandre Vialatte et du cassoulet toulousain. On voudrait, car la tentation est forte, et cela parait si facile, on voudrait l’imiter un peu… Mais pour cela, il faudrait pouvoir. Et puis tant d’autres l’ont déjà fait, de façon si laborieuse sur Canal+, sur France Inter, sur la scène.

Alors, on se dit que le mieux, c’est de le citer. Par exemple avec cette réflexion définitive :

« En cas de morsure de vipère, sucez-vous le genou, ça fait marrer les écureuils. »

Salut, Desproges. Vous m’avez manqué.

 

ET TOUT À L’HEURE, JOURS DE GRÈVE 

La campagne – Post it n°20

Aujourd’hui, quelques jours après la Toussaint, le Jardin du Luxembourg est à son meilleur. Le soleil est radieux, l’air est purifié par un petit vent irrégulier et les nuages laissent une large place au ciel bleu. Il y a une dizaine de minutes, je me suis assis face au Sud. Les pieds bien posés sur la petite rampe métallique qui court au ras du sol le long de la pelouse en demi-lune, à peine renversé dans mon fauteuil de métal, les avant-bras appuyés sur les accoudoirs, j’ai ouvert le livre que l’on vient de m’offrir : « Les leçons du Vertige ». De temps en temps, je lève les yeux du bouquin et je vois le parterre de fleurs, l’herbe tondue, et plus loin les arbres et, au-dessus de leurs cimes vertes et jaunes, les nuages qui passent sans se presser du haut de la tour Montparnasse au dôme de l’Observatoire. Pas d’autre bruit que celui des conversations tranquilles des promeneurs qui passent derrière moi, des pieds des enfants qui raclent le sol et des ailes des pigeons qui m’effleurent. Le soleil me chauffe amicalement le visage.

Un couple s’est approché. Il s’est dirigé vers les deux fauteuils qui sont demeurés libres à ma droite. L’homme a la cinquantaine. Il est habillé d’un pantalon de flanelle grise, d’une veste de velours noir et d’un large Borsalino marron. Une longue écharpe rouge entoure son cou une fois et pend jusqu’à ses genoux. La femme qui l’accompagne est jeune, vingt ans peut-être, tout habillée de noir. L’homme au chapeau a choisi le fauteuil le plus proche, l’a déplacé un peu, puis s’est assis.

En quelques ondulations du corps, il s’est installé confortablement. Il a croisé une jambe sur l’autre et il a regardé autour de lui. Il a vu les fleurs, l’herbe, la cime des arbres, les nuages qui couraient entre la tour Montparnasse et l’Observatoire. Il a fermé les yeux, il a respiré profondément et il a dit:

—Ah ! Ce que j’aime la campagne…

 

ET DEMAIN, NOUS IRONS AU MUSEE VOIR SI, PAR HASARD, IL N’Y AURAIT PAS UNE EXPO DE BIDONS

Retour sur la Piazza Navona – fin

Troisième et dernière partie—Andrea Gnecchi-Rampa, marquis et collectionneur

Maintenant, la marée des touristes monte. Il en arrive de toutes les ruelles. Il y a les asiatiques serrés en paquet autour d’un parapluie-oriflamme sous autant de chapeaux en plastique tissé. Il y a les nordistes portant banane, vaste short ou pantalon corsaire distendu, tricot de corps, chemise flottante et Birkenstock. Il y a les provinciaux intimidés aux vestes sombres et aux jupes à fleurs, il y a des nuées de jeunes à sac-à-dos et bouteilles de plastique, des groupes de vieux, des essaims de bonnes sœurs…Ils se pressent autour des fontaines, s’extasient devant Sant’Agnese. Ils prennent des photos, des selfies, beaucoup de selfies. Ils regardent, hésitants, les cafés-restaurants. « C’est bientôt l’heure de déjeuner, mais ça doit être cher… » Sont arrivés aussi les colporteurs aux sacs informes, les marchands de lunettes de soleil aux éventaires de carton, les portraitistes, les musiciens… Il est encore trop tôt pour que la terrasse du Da Lorenzo se remplisse, mais c’est la fin du matin. Deux carabiniers passent en discutant et en fumant, les yeux au sol. A l’entrée de la place, une auto blindée s’arrête en travers d’une ruelle. Deux soldats en armes en descendent. Ils se postent Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – fin 

Retour sur la piazza Navona – 2

Si vous avez raté la première partie, CLIQUEZ ICI

Deuxième partie : Marco Ruscone, scootériste et dragueur

Le soleil s’est rapproché de ma table. Un serveur s’excuse de me déranger pour déployer le velum un peu plus. Penché sur mon clavier, je n’ai pas vu arriver le jeune homme qui me tourne le dos. Il est planté debout au milieu des jeunes américaines et il leur parle en anglais. Sa voix est agréable et son accent italien a beaucoup de charme. Il doit le savoir et il est en train d’en user autant qu’il le peut. Il dit que l’année prochaine, il devrait aller à Chicago. Il a un cousin là-bas. Aussitôt, deux des filles s’exclament qu’elles sont justement de Chicago. Il faudra absolument qu’il vienne les voir. Des adresses s’échangent… Je connais bien ce genre de dragueur romain ; il porte un pantalon ajusté et une chemise à manches courtes gris foncé ; il n’a jamais eu l’intention de s’expatrier et les adresses de Chicago ne l’intéressent pas. Ce qu’il veut, c’est savoir où toutes ces filles Continuer la lecture de Retour sur la piazza Navona – 2 

Retour sur la Piazza Navona – 1

1—Première partie : Enzo Martucci, retraité et promeneur de chiens

Et me voilà de nouveau sur la Piazza Navona. Cette place, je l’ai traversée des centaines de fois, sautant d’un pied sur l’autre pour éviter les scooters à l’époque où ils étaient encore autorisés, zigzagant entre les éventaires clandestins et les touristes avant qu’ils ne soient devenus trop nombreux. Mais ce matin, pour la première fois en quarante ans, je me suis assis à la terrasse de l’un de ses cafés. D’habitude, quand je suis à Rome, pour trainer aux terrasses, je préfère la Piazza della Rotonda ou la Via della Pace. Mais aujourd’hui, la Rotonda est envahie de touristes au point qu’on a dû réduire de moitié la surface attribuée au Café Di Rienzo, et on dirait bien que l’Antico Caffe della Pace est définitivement fermé. Alors, c’est sur la Piazza Navona, à la terrasse de Da Lorenzo, celle qui fait face à l’église Sant’Agnese in Agone, que je suis installé aujourd’hui. Il est dix heures du matin et les tables sont encore à l’ombre. Je n’ai rendez-vous que dans deux heures. La place est presque déserte.
Les tables voisines sont occupées par des jeunes filles. Elles mangent des glaces ou boivent des Coca-Cola. Américaines, seize, dix-sept ans, longs cheveux, souvent blonds, shorts courts en jean élimé, voix hautes, gaies, jeunes. Américaines. Est-ce ce qui m’a fait choisir cette terrasse plutôt qu’une autre ?

Dix heures quinze. Un vieil homme apparait Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – 1 

Une semaine aux Seychelles – 4

Quatrième partie : Queue de poisson

Je passai toute la journée sur les petites routes en lacets de l’ile, ravi par le son clair et joyeux du moteur de la Mini-Moke et l’agréable sensation de jeunesse et de liberté que donne l’absence de portes et de fenêtres. Je m’arrêtais sur des surplombs pour regarder dix mètres plus bas l’océan se fracasser sur les rochers, je prenais à la volée des petits chemins de sable couverts de palmes desséchées pour atteindre des plages étroites et désertes où la pente de sable blond était battue sans arrêt par des vagues tellement brutales que je n’osais pas m’y baigner. Un peu plus loin, je déjeunai à l’ombre d’une toile tendue sur la petite terrasse d’une baraque en bois plantée de travers entre les coques retournées des bateaux de pêcheurs. Je m’offris même un bain de mer et une sieste sous les cocotiers. Vers cinq heures, fatigué, brulé par le sel et le soleil, j’étais de retour à mon hôtel. Une nouvelle chambre m’y attendait. Sa terrasse donnait directement sur l’océan. Une bouteille de champagne dans une vasque en argent remplie de glace et une corbeille de fruits « avec les compliments de la direction » trônaient sur la table basse devant la baie vitrée.

Ce fut une excellente journée, et je la recommençai le lendemain.

Je vous avais bien dit que ce voyage n’était pas comme les autres.

Le lundi matin, nous nous retrouvâmes tous dans la salle du conseil d’administration de la conserverie. Il y régnait Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles – 4 

Une semaine aux Seychelles – 3

Troisième partie : Room service

Le lendemain de ma rencontre nocturne avec ce rat d’hôtel était un samedi. Les prochaines opérations d’expertise n’auraient lieu que le lundi suivant, ce qui me laissait tout un week-end pour me remettre. J’avais parfaitement conscience que mon hôtel n’était pour rien, ou pour pas grand-chose dans la présence d’un rat dans ma chambre. On imaginait facilement en effet que celui-ci, entré sans effraction par la baie entr’ouverte, avait exploré la pièce à la recherche de nourriture — contrairement à l’homme, le rat ne pense qu’à ça ; le reste, il le fait fréquemment mais machinalement, sans y penser — jusqu’à ce que, surpris par notre entrée, il se précipite dans la salle de bain et ne trouve rien de mieux pour se cacher que la cuvette des WC. Cette erreur grossière devait, je crois, lui être fatale. A y bien réfléchir, et me connaissant, s’il avait fait front, il aurait conservé une chance notable de s’en sortir, mais voilà…

Donc, l’hôtel n’était pour rien dans ma mésaventure, je le savais. Mais je me dis qu’une petite séance de protestation auprès de la direction pouvait être amusante et, pourquoi pas, source d’avantages. Au matin, je pris donc tranquillement mon petit déjeuner au bord de la piscine, puis je me rendis à la réception. C’était l’heure à laquelle les vacanciers s’y réunissent pour se renseigner sur la température de l’eau, la présence de requins, les cours de Tai Shi et les locations de voitures ou de catamarans. J’attendis sagement mon tour, puis, au moment de Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles – 3 

Une semaine aux Seychelles – 2

Deuxième partie : Jacob Delafon et le penseur

Il y a deux jours, juste avant une longue digression sur les voyages d’affaire dans laquelle je vous expliquais d’une façon, je dois dire, très vivante que, même quand ils ont pour cadre des destinations réputées, ces déplacements professionnels sont loin d’être des parties de plaisir, je vous avais déclaré que je me souvenais d’un voyage aux Seychelles.

Eh bien, justement, ce voyage aux Seychelles n’avait pas été comme les autres.

Nous étions tous partis de Paris pour une expertise judiciaire à Victoria, la capitale des Seychelles. Peu importe pour le moment de connaître le litige qui la justifiait et peu importe de savoir quel rôle je devais y tenais tenir ; ce qu’il faut savoir, c’est que tout cela devait se passer dans une conserverie de poisson de Port-Victoria. Une expertise judiciaire dans une ile réputée paradisiaque, ça justifie que beaucoup de monde participe. Nous étions donc huit à faire le déplacement, fabricants, assureurs, avocats et experts. L’Expert judiciaire avait décidé de prendre son temps. Il pensait qu’une une bonne semaine sur place serait nécessaire pour procéder à ses opérations : discuter, démonter, expliquer, vérifier, remonter, discuter encore, essayer une fichue machine qui fonctionnait mal, ou ne fonctionnait pas ou qui ne plaisait plus au conservateur de poisson, voilà qui justifiait bien une semaine. En fait, nous eûmes pas mal de temps libre.

J’avais commencé par changer d’hôtel. Avec ses sept étages au-dessus d’un océan sans plage, presque entièrement refermé sur sa piscine, celui dans lequel une chambre m’avait été réservée était très loin de l’idée que je me faisais d’un séjour dans l’océan indien. Après deux nuits troublées par des clients aux gros bras tatoués qui sautaient dans l’eau en hurlant, leur bouteille de bière à la main, je trouvais un hôtel plus conforme à mes rêves. J’y arrivai vendredi en fin d’après-midi. Une longue allée de cocotiers conduisit mon taxi jusqu’à un large bâtiment ouvert sur tous les côtés. Le toit pentu était couvert en bardeaux de bois.  Deux marches me menèrent sur un parquet sombre et luisant jusqu’au comptoir de réception où une jolie indienne consulta mon passeport tout en me faisant la conversation en français. Le vent du soir traversait la tiédeur du hall en faisant doucement osciller les feuilles des citronniers en pot. Quelque chose dans l’air faisait penser que l’océan n’était pas loin, là-bas, derrière les arbres. A peine audible, le Clair de Lune de Debussy coulait des hauteurs du plafond. C’était l’hôtel qu’il me fallait. On avait justement une chambre pour moi, on allait me faire accompagner car il fallait traverser les jardins.

Je suivis un gros homme en bermuda beige et Lacoste turquoise qui se dandina devant moi en portant ma valise à travers les rangs de cocotiers jusqu’à une construction qui se détachait dans la lumière du soleil couchant. Semblable en plus petit à celui de la Réception, le bâtiment devait abriter quatre ou cinq chambres. Une pancarte en bois gravé, artistiquement plantée de travers dans la pelouse, indiquait que nous étions devant le « Barbaron’s ». L’homme ouvrit la porte B1 et me précéda dans un escalier d’une dizaine de marches qui menait à la chambre. A travers les jambes de mon porteur, dans une demi-pénombre, je voyais le plancher, une table basse et, derrière, un large rideau sombre qui s’agitait doucement, sous l’effet d’un courant d’air sans doute. Il occultait presque entièrement une baie vitrée. Quand je parvins au milieu de l’escalier, en contre-jour, je crus voir une forme, une ombre, je ne sais quoi, passer dans mon champ de vision au ras du sol. L’employé traversa la chambre et, d’un geste presque théâtral, il ouvrit largement le rideau et se retourna vers moi en souriant, fier de me faire découvrir la vue qui s’offrait à moi : quelques cocotiers, une bande d’herbe tropicale, trois ou quatre chaises longues sous des parasols, une bande de sable blond, et au-delà, la mer, l’Océan Indien en majuscules, ses vagues, ses bleus, ses verts… C’était parfait. L’homme ferma la baie vitrée, me montra la salle de bain, le minibar, et la corbeille de fruits exotiques. Il m’expliqua la commande de l’air conditionné puis se retira sans attendre que j’aie fini de fouiller mes poches pour y trouver un billet. C’était parfait.

La soirée le fut aussi. Je pris un bain rapide dans les vagues puissantes de l’océan avant d’aller me jeter dans la piscine. Je m’habillai, passai au bar où je bus un Whisky-Perrier en écoutant le pianiste enchainer un mélancolique « As time goes by » après un « Clair de Lune » très sensible. Sur le papier de l’hôtel, je commençai à écrire les premières lignes traditionnelles de mon futur rapport : « Suite à la mission qui nous a été confiée par la Compagnie X, nous nous sommes rendus à Port Victoria dans l’île de Mahé (Seychelles) afin de …« . Je dinais lentement d’un rougail à la sauce tomate en buvant du vin d’Afrique du Sud, totalement absorbé par la lecture de « Notre agent à la Havane« . J’avais choisi ce livre à Roissy à cause du climat de Cuba, que je pensais semblable à celui des Seychelles. Ensuite, je retournai au bar écouter le pianiste, mais il avait été remplacé par trois Antillais qui tapaient langoureusement sur des bidons sous la Lune. J’allais donc me coucher et je m’endormis rapidement sur Graham Greene. La prochaine réunion n’aurait lieu que le lundi matin. J’avais tout le temps de ne rien faire. C’était parfait. La soirée avait été parfaite.

La nuit ne le fut pas.

Les piments dont on m’avait assuré qu’ils ne devaient relever que très gentiment la sauce tomate de mon rougail ne devaient pas être aussi gentils que ça. Je m’éveillai brusquement en sueur et mal à mon aise. J’éprouvais intensément le besoin de me rendre aux toilettes. Il devait être deux heures du matin. Je traversai rapidement la chambre dans la faible clarté qui venait de la baie vitrée. Je m’assis sur le siège de style Jacob-Delafon et je me sentis rapidement beaucoup mieux. Pourtant, je restai longtemps ainsi, dans la pénombre, dans la position du penseur. Ce n’est pas pour rien qu’on a donné ce nom à cette fameuse pose de la statue de Rodin. Elle est rassurante, assez confortable et incite effectivement à la réflexion. Je réfléchissais donc aux choses de la vie. Quelle heure était-il à Paris ? Y aurait-il de la neige à Noël ? De temps en temps, sans me lever, je faisais couler l’eau de la chasse. Je finis par retourner me coucher, mais quelques minutes plus tard je revins sur le siège et repris le cours de mes pensées. Faut-il encore croire à l’existence des piments doux ? Et Dieu dans tout ça ? Je me relevai enfin, tirai une dernière fois la chasse d’eau et me rendis jusqu’au lavabo. Quand j’allumais la lumière pour observer dans le miroir l’effet des piments sur mon état général, j’aperçus du coin de l’œil une masse sombre qui surnageait au fond de la cuve des toilettes que je venais de quitter. Je tirai à nouveau la chasse. La masse tournait et roulait dans la trombe d’eau que j’avais déclenchée. Elle s’agitait encore bien que toute l’eau du réservoir se soit écoulée. Je regardais mieux : à moitié immergé, au fond de la cuvette, il y avait un rat. C’était un rat de taille moyenne, pas un rat énorme, pas un de ceux qu’on voit quelque fois la nuit longer un caniveau dans un quartier désert. Mais c’était un rat, un vrai. L’eau dans laquelle il s’agitait le rendait bien noir et bien luisant, très antipathique. Il griffait la porcelaine pour tenter de remonter la pente. Puis il s’immobilisait pour me regarder d’un petit œil torve avant de reprendre sa tentative d’escalade. Instinctivement, je m’étais reculé d’un bond hors de sa vue. Je réalisais que je venais de passer de longue minutes assis, nu, confiant, au-dessus de cette méchante petite gueule de rat. Je frissonnais de dégout et de peur rétroactive dans la tiédeur tropicale. Je me glissai le long du mur pour atteindre la cuvette sans croiser le regard de la bête. Je fis tomber le rabat de la lunette sur le siège, allais chercher ma valise dans la chambre et revins la poser dessus. J’étais sauvé.

Sauvé, certes, mais très énervé. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais je me rappelle très bien m’être habillé entièrement avant de m’allonger sur mon lit. J’eus beaucoup de mal à me rendormir et ce n’est qu’après avoir vidé sur de la glace et bu lentement aux frais de la princesse deux petites bouteilles de Johnny Walker que j’y parvins enfin. Quand je vous dis qu’il y a de bons moments dans les voyages d’affaire.

Je continuerais bien mon histoire avec la fabrication des boites de conserve, mais là, il est tard. On verra ça un autre jour. Non, inutile d’insister : un autre jour.

A suivre…

ET DEMAIN, UN BIDON DE L’ART

Une semaine aux Seychelles – 1

Première partie : Les frais de la princesse

Je me souviens d’un voyage aux Seychelles. C’était il y a vingt ans, vingt-cinq peut-être. Je dois préciser ce point, car il me permet d’espérer qu’il y a prescription.

—Les Seychelles ! Comme tu as de la chance, me disaient les gentils.

—Eh ben, on ne s’ennuie pas dans ton boulot, dis donc ! Et hop ! Un joli petit tour dans les iles aux frais de la princesse, me disaient les envieux.

—Ras le bol les voyages, me disais-je

Et d’abord, la princesse ! Quelle princesse ? Qu’est-ce que ça veut dire « aux frais de la princesse » ? C’est vrai ça, à la fin !

J’en ai fait des voyages professionnels dans mon dernier métier ! … Abidjan, Alger, Athènes, Barcelone, Caracas, Casablanca, Cayenne, Clermont-Ferrand, Djakarta, Dortmund, Douala, Edimbourg, Fort de France, Istanbul, Papeete, Rome, Ljubljana, Londres, Madrid, Manchester, Milan, Munich, Prague, Pointe à Pitre, Saint-Denis de la Réunion, Singapour, Tanger et leurs environs… Même en les prenant par ordre alphabétique, je suis sûr que j’en oublie. Et je ne compte pas les villes françaises ni les pays étrangers que j’avais parcourus dans le métier d’avant. Eh bien, à chaque fois, ou presque, le voyage aux frais de la princesse se résumait à prendre un avion très tôt le matin, à se faire bousculer de contrôle en salle d’attente, de salle d’attente en salle d’embarquement et de salle d’embarquement en passerelle avec Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles – 1