Archives pour la catégorie Récit

Paris ! À nous deux !

Couleur café n°37

C’est la rentrée. Pour moi aussi. Comme un gamin à la rentrée, heureux de découvrir sa nouvelle école. J’ai repris mes traversées de Paris et la découverte de ses cafés et, sans être infidèle à mes lieux favoris, je procède plus systématiquement à la visite d’établissements qui me paraissent mériter un coup d’œil.

Café Delmas
Commençons par ce qui a été pour moi une inauguration après une longue fermeture qui ne doit rien à « la maladie » comme dit mon petit-fils.
Le bruit a donc couru que Le Delmas avait ré-ouvert. C’était vrai. Je me suis installé à sa désormais superbe terrasse qui fait face à la place de la Contrescarpe.
Le café a été rénové de fond en comble. Il a gagné en confort ce qu’il a perdu en charme exotique de vieux bistrot de la rue Mouffetard. Dais bleu marine somptueux qui abrite bien du soleil cette terrasse Continuer la lecture de Paris ! À nous deux ! 

1er septembre

Le vent s’est levé. Force 4 sans doute. Il fait presque froid, un froid humide. C’est le vent du Sud-Ouest. Peut-être va-t-il pleuvoir bientôt ? Une serviette oubliée claque sur le fil.

Sous le grand séquoia, la vieille balançoire oscille. Les vélos sont rangés, la table de ping-pong repliée, à l’abri avec les chaises longues et le dinghy dégonflé. Devant la porte, les valises sont dressées sur leurs roulettes et les sacs Continuer la lecture de 1er septembre 

¿ TAVUSSA ? (72) – Tiendront-ils ?

Déjeuner fin août à La Coupole. Midi cinq. Il fait beau. Comme toujours à Paris. Il faut attendre à l’entrée de la terrasse que le maître d’hôtel vienne me chercher. On ne rentre plus à La Coupole  comme dans un moulin.

— Deux couverts, sans réservation, à l’intérieur s’il vous plait.

Ma femme n’est pas encore arrivée et, comme je m’y attendais, peu de tables sont occupées. Heure précoce et COVID obligent.

— Un demi pression, s’il vous plaît.

En attendant ma blonde, je compte : en salle, vingt couverts, deux maîtres d’hôtel, trois serveurs, un écailler. D’où je suis, je ne vois pas très bien ce qui se passe en terrasse, mais j’imagine que les proportions ne doivent pas être très différentes.

Ma blonde arrive, portée par Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (72) – Tiendront-ils ? 

Suite africaine n°11 – Les éléphants (Seconde partie)

(…) Au bout d’un moment, il me dit : « Dis-donc, il est presque 4 heures. Si on part maintenant, on a des chances de voir des éléphants ! T’en as déjà vu, toi, des éléphants , en vrai? »
Non, moi j’ai jamais vu d’éléphant en vrai… en tout cas pas ailleurs qu’au zoo de Vincennes, je lui réponds. Alors il m’explique qu’un des musiciens lui a juré que le matin, très tôt, sur la route du Ghana, souvent, des éléphants, eh ben, y en a, et que si on part maintenant, on a des chances d’en voir, des éléphants.

Les éléphants (2/2)

Je ne sais pas comment il fait, mais voilà qu’au bout de cinq minutes, je suis d’accord pour y aller, voir les éléphants. Mais, en homme hiérarchiquement responsable, j’y mets une condition : « On n’est pas en état de conduire, ni toi ni moi. Cent kilomètres au moins, de nuit, sur une piste en latérite, on va se foutre en l’air. Faut qu’on réveille Simon pour qu’il conduise. » Mon élocution n’est peut-être pas aussi fluide que d’habitude, mais Antoine comprend presque tout de suite. Il approuve.

Je peux peut-être pas conduire sur cent kilomètres de piste, mais Continuer la lecture de Suite africaine n°11 – Les éléphants (Seconde partie) 

Suite africaine n°11 (Première partie)

Avertissement

C’est la lecture des « Racines du ciel » dans laquelle je me suis lancé il y a quelques semaines qui m’a rappelé l’histoire d’aujourd’hui. . Dans le temps, elle se situe à près de cinquante ans en arrière et plus précisément vers les cinq ou six heures du matin. Dans l’espace, c’est à plus de 4.000 kilomètres au sud de Paris que nous allons nous retrouver et plus précisément sur la Route Nationale 5 entre Ouagadougou et la frontière du Ghana.
Certains détails ne m’étant pas revenus de si loin, j’ai dû les recréer,  mais le fil de l’histoire, le véhicule, le lieu et l’heure sont véridiques. La chute aussi.
C’est parti. Lumière ! Musique !

 Les éléphants (1/2)

Je commence à en avoir assez de ce barouf. Ça doit bien faire deux ou trois heures qu’on est là, dans ce Benbao Club surchauffé à prendre de la musique afro en plein dans le sternum et ça doit bien faire deux ou trois fois que j’essaie de convaincre Antoine qu’il est temps de rentrer à l’hôtel RAN pour dormir un peu avant la réunion de demain.

Antoine, je vous en ai déjà parlé, non ? Mais si ! C’est ce jeune crétin qui m’avait persuadé de l’accompagner à Bamako — 600 kilomètres aller, 600 kilomètres retour, vingt heures de piste, tout ça en un week-end, quand même — dans l’espoir de repasser quelques heures d’intimité avec Continuer la lecture de Suite africaine n°11 (Première partie) 

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (61)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (61)

24/08/2020

La guêpe1

Tout à l’heure, alors que j’étais en pleine écriture du huitième chapitre du « Cujas », je m’interrompis un instant, le temps de procéder au choix délicat d’un temps de narration : passé simple, imparfait ou passé composé ?  La question est délicate et récurrente. Délicate, parce qu’elle marque souvent plus qu’on ne le voudrait le style d’un texte, compassé, soutenu, percutant ou léger, et qu’elle impose le temps de Continuer la lecture de RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (61) 

Leurs vacances

Le jour finissait. Ils ont claqué la grande porte et le spectacle a commencé.
Ils ont jeté leurs bottes dans l’entrée et déposé leurs jeans en tas boueux près de la machine.
Ils ont fouillé dans le placard qu’ils ont vidé, comme aspiré, de tous gâteaux salés, sucrés.
Ils sont partis dans les étages, sur leurs chaussettes et jambes nues. Ils ont glissé.
Tous les garçons se sont battus, se sont fait mal, mais c’est la petite qui a pleuré.
La grande a voulu prendre un bain. Ils ont tous voulu prendre un bain. L’eau chaude a manqué. Ils ont cherché leur brosse a dents, celle avec leur nom dessus et tous craché en même temps. Puis ils sont descendus en pyjama, sentant bon, les cheveux humides et coiffés, enfin calmés. La belle image…
Ils se sont assis près du feu et ils ont dit :
—Grand-Mère, raconte-nous une histoire.

MCC

Le Cujas (2)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes  

Première partie

Ah ! Je me disais bien que je vous avais déjà vu quelque part ! Alors comme ça, c’est vous qui aviez pris cette photo ! Vous n’avez pas trop changé, dites-donc !

Oh si, oh si, moi j’ai changé ! Pensez-donc, à l’époque je ne devais pas avoir cinquante ans, alors ! Aujourd’hui, j’ai passé la soixantaine, je suis une vieille femme. Mais si, mais si ! Vous, les hommes, vous ne pouvez pas savoir, vous vieillissez beaucoup moins vite. Un homme à la soixantaine, il est encore dans la force de l’âge, tandis qu’une femme au même âge, eh bien… eh bien, ce n’est plus une femme. Enfin, c’est la vie…Bon, qu’est-ce que je vous sers ? C’est pour la maison, bien sûr.

Un café américain ? Ah, ben non, j’ai pas ça moi. On commence tout juste à retrouver du vrai café à Paris, mais du café américain, ça non. Un petit verre de vin, peut-être ? Ça, du vin, j’en ai. J’en ai jamais manqué, même pendant l’Occupation. Écoutez, j’ai un petit Givry que je me fais livrer directement par un cousin de Chalon, je ne vous dis que ça. Alors ? Un Givry ? Allez, je vous accompagne… Ah, ben ça fait plaisir de revoir quelqu’un d’avant, je veux dire d’avant la guerre. Vous étiez tout jeune, pas vingt ans, hein ? Et étudiant aussi… je ne me rappelle plus en quoi, mais votre passion, c’était Continuer la lecture de Le Cujas (2) 

10 juin 1940

Que ceux qui se plaignent des épreuves qu’ils ont vécues et des contraintes qu’ils ont subies cette année entre les gilets jaunes, les grèves, le confinement, la bicyclettisation de Paris et autres contrariétés, veuillent bien se taire un instant et s’arrêter sur ce qu’ont connu nos prédécesseurs il y a quatre-vingt ans. En voici un témoignage très ordinaire, sans héroïsme ni grandiloquence, témoignage modeste, sincère et exemplaire d’un homme ordinaire embarqué dans ce qui pour certains les conduira à la mort ou à des années de captivité, et pour d’autres plus chanceux, à des années de crise, à la recherche constante de quoi chauffer, habiller, nourrir leur famille.

Ce témoignage ordinaire et modeste, c’est celui du Caporal Coutheillas, mon père, lorsqu’il écrivait son journal de captivité en juillet 1940.

10 juin 1940

Le 10 juin, nous avons quitté Beuvillers où la vie s’écoulait près du front avec des alternatives de calme et de bombardements. La relève ne venait pas. A Beuvillers, notre équipe du Génie faisait sauter les ponts et les carrefours. Nous étions en train d’isoler la ligne Maginot. Je n’y comprenais rien.

Nous reculons par étapes de nuit, longues et pénibles. D’abord vers Eton où nous devions passer la nuit…et puis départ subit pour Warcq…et puis de Warcq aux Eparges, et puis dans les bois près de Continuer la lecture de 10 juin 1940 

Les hommes de la Palette

Couleur café 7
Les hommes de La Palette
Café Le News, rue d’Assas.        A Jean-Bernard.

Je m’assieds devant un café pour une fois sans croissant, car je dois déjeuner avec Thomas dans une demie heure au Parc aux Cerfs. J’ai pris avec moi les Souvenirs Personnels de Joseph Conrad que j’ai achetés hier sur le conseil du Masque et de la Plume.

Quand je suis entré dans le café, il ne restait plus qu’une table libre, entre un groupe de trois étudiants (trois étudiants, trois ordinateurs) et un homme de trente ans à Mac Book Air, iPhone, catogan et écouteurs enfoncés dans les oreilles. Le sac à ordinateur du bonhomme était posé sur la table libre. Je lui ai demandé si le sac lui appartenait, ce qui était évident, et si la table était libre. Sans daigner répondre, il a enlevé son sac de mauvaise grâce.
J’essaye de ne pas le détester tout de suite.

Les trois étudiants, (Fac de Droit ? École Alsacienne ?), discutent de leurs cours et tapent de temps en temps sur leur clavier. Ils ne me dérangent pas. Ce n’est pas le cas du catogan, dont les écouteurs laissent passer à l’extérieur ce bruit rythmé de cigales, révélateur d’une musique en tube et d’une destruction prochaine des tympans. Le rythme des cigales s’accélère et le catogan commence à le marquer en tapant de sa grosse Continuer la lecture de Les hommes de la Palette