Archives pour la catégorie Récit

Un personnage de roman

Jean ! Jean est mort depuis longtemps. Comme il a beaucoup vécu en Afrique, dans les colonies comme on disait encore au début des années soixante, je ne l’ai pas vraiment connu. Mais vers la fin, vers sa fin, je l’ai fréquenté un peu plus. Je me suis fait une idée, incomplète, imprécise, fausse peut-être même, de sa personnalité. J’espère que ça ne va pas le déranger que je parle de lui ici. Mais, si par hasard il l’apprenait, je suis certain qu’il comprendrait ce que j’essaie de faire : reconstituer sa personnalité à partir d’images anciennes. Avec son humour, sa bonne humeur, sa générosité et l’affection dont je suis sûr qu’il me portait, il comprendrait.

Jean était grand. D’après les photos de famille, dans ses jeunes années, il était plutôt élancé. La maturité, les aventures et l’âge l’ont rendu à peine un peu plus lourd, juste un peu plus impressionnant.

Jean était grand et brun. Il portait le cheveu long, pas à la mode des années hippies, pas sur les épaules, non, long juste de quoi avoir une mèche sur le front.

Jean était grand, brun et beau garçon. C’est ce qu’on disait Continuer la lecture de Un personnage de roman 

Mes rencontres du troisième type

Selon la classification de Hyneck, on désigne sous le nom de rencontres du troisième type celles au cours desquelles le témoin voit un ovni et ses occupants, ou seulement les occupants d’un ovni sans ce dernier.

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Un matin, à Ramatuelle, sur le chemin des douaniers qui fait le tour du Cap du Pinet, désert à cette heure, j’ai rencontré Brigitte Bardot. Elle était accompagnée par cinq ou six chiens de races hétéroclites et incertaines. Moi, j’étais seul avec mon Labrador à pedigree certifié. Nous ne nous sommes pas salués.

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Un autre jour, j’ai rencontré un inspecteur de la Brigade de Recherche et d’Intervention. Il m’a raconté qu’au cours d’une tentative d’arrestation de Jacques Mesrine menée sous les ordres du Commissaire Broussard, une balle du gangster avait traversé son blouson en cuir de chez MacDouglas. L’Administration avait refusé de lui rembourser le vêtement, arguant du fait que ce n’était pas une tenue de travail adaptée à une arrestation risquée. Quelques mois plus tard, avec son blouson rapiécé, mon inspecteur participait Porte de Clignancourt à l’élimination définitive de l’ennemi public n°1 de l’époque. Lui-même s’en était tiré sans une égratignure, alors que Mesrine, non. Il y a une justice, quand même.

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Une nuit, en Amérique, dans le salon Air France d’un aéroport, je me suis assis en face de l’acteur Dany Glover. Il ne m’a pas reconnu.

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Peu de temps après, rue des Francs-Bourgeois, j’ai croisé Nicolas Sarkozy et Carla Bruni. Je ne les ai pas reconnus non plus.

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Bien avant que je ne la rencontre sur le chemin des douaniers, j’avais déjà eu l’occasion d’apercevoir Brigitte Bardot. C’était par un matin de septembre. Le soleil venait de se lever en arrière-plan d’un Riva qui glissait doucement en contre-jour vers la côte, tandis qu’un couple, debout derrière le pare-brise, attendait que le bateau atteigne la plage de Pampelonne. La femme portait un pantalon de cuir noir et une large chemise blanche à jabot. Par-dessus un smoking noir, l’homme portait une cape noire à doublure rouge flottant au léger vent de la course. Dissimulé derrière les ajoncs qui bordaient la plage, je reconnus immédiatement Brigitte et son amant de l’époque. La beauté de cette femme, l’élégance de l’homme qui l’accompagnait, le calme de la mer dans le petit-jour, le luxueux ronronnement feutré du huit-cylindres au ralenti, le tableau était parfait, splendide, émouvant tellement c’était beau. Je crois bien que j’écrasai une larme. Quand la proue heurta enfin le sable, j’entendis une voix masculine qui disait : « Putain de bordel de merde, j’ai failli me casser la gueule ! « 

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La première fois que j’ai rencontré Kristin Scott-Thomas, c’était dans l’ascenseur. À l’époque, elle et moi, nous habitions le même immeuble. Impressionné par sa célébrité naissante, subjugué par son charme, j’osais à peine lui parler et tout ce que j’appris d’elle ce jour-là, c’est qu’elle habitait au troisième étage. Je n’en appris pas davantage quand je la rencontrai à nouveau le surlendemain. Mais quand l’occasion suivante se présenta, j’étais prêt et, tout en lui maintenant ouverte la porte de l’ascenseur , je lui dis élégamment :
—Quel beau rôle que celui de la productrice de télévision dans le film Un jour sans fin.
—Tout à fait d’accord avec vous, me répondit-elle avec un gentil sourire, et je trouve qu’Andie MacDowell l’a parfaitement interprété. »
Au moins, nous avions engagé la conversation.

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Un jour, je fus invité par le Prince Rainier à chasser sur les terres de son château de Marchais. Son épouse, la princesse Grace, et sa fille cadette, la princesse Stéphanie qui avait alors onze ans, nous accompagnèrent toute la matinée et déjeunèrent ensuite avec nous. Je me rappelle que ce jour-là, je tuai trois faisans et qu’à table, je repris deux fois de la blanquette.

Nouvelles du jour 

De Santiago du Chili :
Contrairement à ce qui a été annoncé, ce n’est pas la pharmacie Lopez, mais la pharmacie Gomez qui sera de garde dimanche prochain.

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Les lapins de garenne

Ce texte a déjà été publié, mais chaque fois que revient la période de chasse, je ne peux m’empêcher d’y penser. 

Chronique des années quarante

2 – Les lapins de garenne

C’était en septembre. Vers la fin du mois. Je me souviens qu’il faisait beau.

Ils ont sauté dans le vide. Tous les trois. L’un après l’autre.

Quand Vercors est entré en trombe dans ma chambre en dérapant de ses quatre pattes sur le parquet, quand, à la fin de sa glissade, il a percuté la boite en carton dans laquelle ils habitaient depuis trois jours, ils ont fui vers la fenêtre grande ouverte. Pendant que le chien se rétablissait sur ses pattes, ils ont gravi la petite marche qui menait au balcon. Vercors les y a poursuivis, la gueule au ras du sol. Quand ils sont arrivés au bout, ils ont sauté dans le vide, tous les trois, l’un après l’autre. Le chien s’est arrêté en percutant la balustrade. Et moi qui l’avais suivi, je les ai regardés tomber du cinquième étage, tous les trois, l’un après l’autre. L’espace d’un instant, j’ai espéré qu’ils tomberaient sur le vélum de la boutique de Monsieur Martini. Mais l’élan que leur avait donné leur course les a propulsés au-delà de la toile tendue. Ils sont tombés tous les trois sur le trottoir, devant la confiserie.

Monsieur Martini avait dû les voir tomber car il est apparu de dessous la toile et s’est mis à regarder en l’air. Il m’a vu. Il a écarté un peu les bras et les a laissé retomber d’un air d’impuissance.

Le voyage du petit Christian à Rome – 4ème et dernière partie

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Le voyage du petit Christian à Rome

Quatrième et dernière partie

On a failli se battre !

Un soir, il y a eu un drame ! Francis, il a fait une colère terrible au restaurant chez Mario parce qu’il a dit que ça, c’était pas des vrais antipasti et qu’il aimait pas qu’on le prenne pour un touriste breton et qu’il voulait qu’on lui amène le patron enchaîné. Comme il était tout rouge et qu’il suait à grosses gouttes (alors qu’il n’avait encore rien bu), on n’était pas tranquille du tout et on ne savait plus où se mettre. Michèle faisait semblant de chercher ses lentilles sous la table, Anne M. en rajoutait un peu et disait à Francis « Vas-y, casse lui la gueule qu’on rigole un peu », Christian et Laurent, qui ne sont pas doués pour la bagarre, les trouvaient très bons les antipasti bien qu’ils ressemblaient à de banals fayots, Richard, que plus personne ne surveillait, mangeait Continuer la lecture de Le voyage du petit Christian à Rome – 4ème et dernière partie 

Vue du pont

Couleur Café n°30

Vue du pont
Café Beaurepaire
1 rue de la Bûcherie
13 mai 2019

Ça fait déjà presque un mois que la nef de Notre-Dame a brûlé et je ne suis toujours pas allé voir le désastre. La peur du choc peut-être. Mais en tant que vieux parisien et voisin, il va bien falloir que je lui rende visite. Je lui dois bien ça. J’y vais.

Pour éviter la trompeuse vue de face des tours apparemment intactes, j’opère un large mouvement tournant par la place de l’Hôtel de Ville, puis par le pont Louis Philippe et le pont Saint-Louis. Je passe rapidement le long des grilles du square Jean XXIII dont les arbres ne permettent pas de voir la catastrophe dans toute son ampleur. Le pont de l’Archevêché offre une vue bien dégagée sur le flanc de la cathédrale. La première impression, c’est qu’elle est toujours là, et dans un premier temps, la disparition de la flèche se remarque à peine. Mais tout de suite après, c’est l’absence de toiture qui saisit, et puis les échafaudages tordus et calcinés, et puis les pierres noircies, et puis les flèches des grues. On a beau l’avoir vue à la télévision, Notre-Dame, à tous les instants de l’incendie, sous toutes les coutures, brûlant des flammes de l’enfer, fumant sous les lances des pompiers, refroidissant sous le regard des drones, la voir ainsi, en vrai, grandeur nature, sans couverture, ça en fiche un coup, on a l’impression de la voir frissonner sous le vent mauvais de ce fichu mois de mai.

Le pont de l’Archevêché n’a jamais porté autant de monde. En colère — mais contre qui, grands dieux ? — je m’insinue entre les touristes, m’excusant à peine de faire irruption dans leur photo-souvenir. « Laissez-moi passer, nom de Dieu, je suis de la famille ! » Tout là-haut, embarqués dans des nacelles qui oscillent doucement au bout de bras télescopiques vertigineux, des petits Playmobils casqués de blanc et vêtus de Continuer la lecture de Vue du pont 

Le voyage du petit Christian à Rome – 3ème partie

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Le voyage du petit Christian à Rome

Troisième partie

Livia

A notre arrivée à Rome, on a compris que la nouvelle maîtresse ce n’était pas une rigolote. D’abord, le premier jour, quand elle nous a vu arriver avec nos chouettes déguisements, des gilets pare-balles kakis avec des poches partout pour les garçons et des foulards à fleurs de toutes les couleurs pour les filles, elle nous a dit : « Je vous préviens, je veux bien faire guide touristique mais pas gardienne de troupeaux !». Du coup, les casquettes, on n’a pas osé les mettre sinon, je crois bien que Livia aurait pris le premier avion pour rentrer à Paris. A table, on ne pouvait même pas manger ce dont on avait envie. C’est vrai aussi que Richard, il était un peu agaçant parce qu’il voulait toujours quelque chose qui n’existait pas sur le menu et Livia, elle voulait lui faire comprendre que ce n’était pas possible et alors on perdait beaucoup de temps et quand Continuer la lecture de Le voyage du petit Christian à Rome – 3ème partie 

Le voyage du petit Christian à Rome – 2ème partie

Pour lire la première partie de cette histoire, c’est

ICI

Le voyage du petit Christian à Rome

Deuxième partie

Nos fiancées

Nos quatre copines préférées, c’est Michèle, Claudine, Anne G et Anne M et y en a qui disent que c’est nos fiancées.

Michèle, c’est une brunette qui porte une drôle de coiffe compliquée sur la tête, des antiquités dans les bras tous les dimanche-matins et des verres de contact qui tombent sans arrêt ; en plus elle  a une hyperthyroïdie auto-car-immune dissociée de type IIb, la plus rare, celle qui donne toujours chaud, toujours soif et toujours envie de bouger. Mais c’est vrai qu’elle a fait de drôles de progrès et que maintenant elle a beaucoup moins envie de bouger qu’avant mais faut dire aussi que Francis il a décidé de l’attacher de 8 heures du matin à 8 heures du soir comme ça il n’est plus obligé de courir après elle aux brocantes des quatre coins de l’Europe. Et puis en plus, si jamais elle s’échappait quand même, Francis il a un fusil à pompe.. Michèle, malgré tout ça, elle n’est pas rancunière et elle est follement amoureuse de Francis, un autocariste batave et germanophobe qui se shoote à la poupée bretonne et comme elle est plutôt gaie, dans sa province natale, on l’appelle Madame BOVA-RIT.

Il y a aussi Claudine qui est une amie d’enfance de Richard à tel point qu’on dirait qu’ils étaient mariés avant de naître. On voit bien que Claudine, elle se sent déjà Continuer la lecture de Le voyage du petit Christian à Rome – 2ème partie 

Le voyage du petit Christian à Rome – 1ère partie

Attention, ne vous y trompez pas ! Ce que vous allez lire et regarder dans quelques instants est un pastiche. Veuillez bien noter que les textes ne sont pas de Goscinny et les illustrations, pas de Sempé. Vous aurez peut-être du mal à y croire, mais c’est vrai : c’est un pastiche. Voici l’une de ces épopées dans lesquelles Lorenzo dell’Acqua raconte ses voyages entre copains.

Aujourd’hui, c’est le premier épisode avec la présentation de quelques personnages. Les épisodes suivants paraitront les 1er septembre, 6 septembre et 11 septembre.

Soyez attentifs, ça commence comme ça :

 

Le voyage du petit Christian à Rome

Mallé-Gossini

                                  

                                                           à Livia,
                                                           notre guide et amie
                                                           patiente et passionnante

Première partie

Mes copains

Pendant les vacances, avec mes copains, on fait des voyages extraordinaires ! Mes copains, ils sont terribles : il y a Richard, Francis, Christian et Laurent.

Richard, encore appelé Bouli mec, c’est le premier de la classe et le chouchou de la maîtresse qu’on a surnommée Sainte Livia parce que, quand elle nous voit boire tout le Frascati, elle n’arrête pas de dire « Mon Dieu, mon Dieu ». Richard, il est drôlement agaçant parce qu’il est toujours premier en histoire et en préhistoire, en égyptologie et en gastronomie quantitative, en psychanalyse et en acrobatie, en podologie photographique, en 5 ème symphonie, en alsacien et en petit nègre, mais il est bon dernier en gymnastique parce qu’il dit qu’il a une terrible sciatique qu’il a ramenée d’Indochine comme un ami de son père. Nous, on ne connait ni l’Indochine ni la Sciatique mais il paraît que c’est deux petits pays qui se touchent et c’est Christian qui a vu ça sur la mappemonde de sa fiancée (qui en a deux grosses de mappemonde en fait).

Richard, il dit tout le temps qu’il est Continuer la lecture de Le voyage du petit Christian à Rome – 1ère partie 

La nasse

Quand le temps est beau, vers le milieu de la matinée et pour une bonne partie de la journée, le trottoir des numéros impairs de la rue Soufflot passe à l’ombre. Les étudiants, les touristes, les habitants du Quartier Latin et les employés de mairie y vont et y viennent en liberté. Ils montent vers le Panthéon ou descendent vers le Luxembourg, se croisant bien à leur aise grâce à la généreuse largeur de l’espace qui leur est réservé. Pourtant, à peu près à mi-chemin entre la place Edmond Rostand et le monument dédié Aux Grands Hommes par la Patrie Reconnaissante, on trouve le magasin de A.Pedone Éditeurs. Cette librairie aux profondeurs boisées insoupçonnables mériterait sans doute que quelqu’un lui consacre un jour tout un article mais, pour aujourd’hui, tout ce qu’il faut en savoir c’est Continuer la lecture de La nasse 

Retour au Comptoir

J’y suis retourné, au Comptoir du Panthéon1. Ce doit être mon côté aventurier. Eh bien, elle était là, ma serveuse2, égale à elle-même3 Elle ne semblait pas se souvenir de notre dernière rencontre. Ou alors, elle ne m’a pas reconnu. Ou elle a fait semblant. Elle m’a servi mon café, sans un mot ni un sourire, bien sûr, mais dans des temps raisonnables. Alors, pour cette fois, je l’ai laissée vivre.

Note 1 – Si vous voulez savoir de quoi je parle, cliquez là-dessus
Note 2 – Melissa
Note 3 – Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir,