Il y a cent ans, le 10 décembre

Il y a cent ans aujourd’hui, c’était le 10 décembre 1919.

Le 10 décembre 1919, à 14 heures, dans un salon du premier étage du restaurant Drouant, au 18 de la rue Gaillon, l’Académie Goncourt attribue au troisième tour de scrutin son dix-septième prix au roman de Marcel Proust « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » par six voix contre quatre qui vont aux « Croix de bois » de Roland Dorgelès.

A cette heure précoce, Proust n’est pas encore réveillé et d’ailleurs, il ne sait même pas que c’est ce matin que les Goncourt devaient se réunir. Comme il n’a plus le téléphone depuis longtemps, c’est Gaston Gallimard, Léon Daudet, Jacques Rivière et Jean-Gustave Tronche qui grimpent au cinquième étage sans ascenseur du 44 rue Hamelin pour lui annoncer la nouvelle. Céleste, sa bonne, refuse tout d’abord de les laisser entrer : « Monsieur dort. », puis elle accepte de le réveiller pour lui dire : « Monsieur, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer, qui va surement vous faire plaisir… Vous avez le prix Goncourt !  »
La réponse de mon petit Marcel fut probablement la plus brève de sa vie : « Ah ? »
Après cela, il ordonne à Céleste de prier ses visiteurs de repasser plus tard, dans la soirée ou même mieux, le lendemain.

De cette attitude, il ne faudrait pas déduire que Proust méprisait ce prix. Tout démontre en effet qu’il l’avait longtemps désiré et recherché, et que comme tout autre auteur candidat, il avait mené campagne pour l’obtenir. Mais, comme l’a dit Céleste : « Monsieur est ravi, mais ne le montre pas (…) Il est toujours ainsi, égal et maitre en toutes circonstances, et ne sortant jamais de son harmonie.« 

L’attribution du prix à un « riche jeune homme de quarante et onze ans » et donc l’échec subséquent de Dorgelès, héros de guerre et jeune écrivain de trente-quatre ans, déclenche dans la presse une « émeute littéraire » selon la belle expression de Thierry Laget. Ainsi :

—Jean Pellerin : « Pour peu qu’on feuillette l’ouvrage couronné, cet énorme livre qui bat le record moderne de la longueur (…), cette minutieuse autobiographie agglomérant la matière de quatre à cinq romans moyens, on se sent pris de consternation. Pourquoi ? Parce que les Goncourt viennent de dire au gros public : « Lisez ! Voici la meilleure œuvre littéraire de l’année !  » Et le gros public, qui se découragera devant ce tissu serré de subtilités, va dauber une fois de plus sur la « littérature ». Et il reprendra Fantômas ! Qui aura le courage de l’en blâmer ? »

—Paul Claudel, à propos du style de Proust  » C’est du Gallimardtias !! »

Joachim Gasquet : « (…) rien de plus pénible, de plus essoufflé que ses plates et laborieuses inventions. Il voudrait nous faire croire à son élégance, à ses négligences. Il est le plus épais des improvisateurs. (…) Rien de sain ne lui résiste, rien de joyeux, rien de vivant. Je ne connais pas, dans notre littérature actuelle, d’esprit plus faisandé que le tarabiscoté et pourtant dilué styliste qui a écrit sur l’onanisme sentimental (je ne trouve pas d’autre mot) certaines terribles pages du Côté de chez Swann. »

—René Leboucq : « Par six voix contre quatre, l’Académie Goncourt a prononcé hier sa condamnation à mort. Le verdict était décisif, et de toutes parts des voix amies s’étaient fait entendre, qui tentèrent de conjurer le danger menaçant. Le résultat est né de la décision intransigeante d’une majorité surannée. »

Avec l’arrogance que seule permet l’observation du passé, nous pouvons aujourd’hui ricaner à ces jugements définitifs.

Note :
Beaucoup de ce qui est raconté ici est tiré de l’ouvrage « Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire »  de Thierry Laget – NRF – 2019 – 210 pages – 19,50€.
On y trouvera une grande abondance de faits, de citations et de chiffres sur ce prix Goncourt de 1919. En particulier ceci :

Tirages d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs en 1919 et 1920 : 23100

Tirages cumulés au 31/12/1980

Du côté de chez Swann :  1.263.400
À l’ombre des jeunes filles en fleurs : 837.000
Le Côté de Guermantes : 526.500
Sodome et Gomorrhe : 526800
La Prisonnière : 528.100
Albertine disparue : 494.800
Le Temps retrouvé : 551.200

Bientôt publié
Demain, 7 h 47 min Les Jumeaux derrière la porte – 1
12 Déc, 7 h 47 min Bientôt Noël
13 Déc, 7 h 47 min Les jumeaux derrière la porte – 2
14 Déc, 7 h 47 min Moins que zéro – Critique aisée n°187
15 Déc, 7 h 47 min Les jumeaux derrière la porte – 3

Ah ! Les belles boutiques – 39

Chez Léna et Mimile
32 rue Tournefort
Paris 5ème

Chez Léna et Mimile, j’y vais depuis soixante ans, pas très souvent, une ou deux fois dans l’année, mais depuis soixante ans. Au début des années soixante, peut-être avant aussi, mais je n’étais pas là, c’était un bistrot ouvrier où l’on mangeait sur de la toile cirée à carreaux rouges et blancs : un œuf mimosa fané, un steak-frite épais comme une tranche de jambon et un triangle de camembert plâtreux ou une banane pas mure. Aux beaux jours, le patron, Mimile sans doute, sortait deux tables en fer sur le trottoir surélevé, et on y mangeait trois rondelles de saucisson, un steak-frite épais comme une tranche de jambon et un triangle de camembert plâtreux ou une banane pas mure. On pouvait en déjeunant regarder les jeunes filles qui vous regardaient déjeuner du haut de leurs fenêtres du Foyer Concordia. Aujourd’hui, les choses ont changé. Léna et Mimile sont probablement partis sur la Côte d’Azur et l’établissement a été repris depuis bien des années par des gens qui ont compris l’intérêt de l’emplacement : moins de cent mètres de la rue Mouffetard mais à l’écart de tout, au carrefour des quatre rues les plus calmes de Paris, en surplomb d’un petit square en triangle muni d’une fontaine à l’esthétique discutable mais discrète. Ces gens ont donc acheté progressivement les deux boutiques voisines, dont je n’avais jamais vu les vitrines que passées au blanc d’Espagne, triplant de cette manière la surface du restaurant. Ils ont tout rénové mais en gardant strictement l’esprit bistrot et constitué une carte aujourd’hui raisonnable.

Puis-je vous conseiller d’aller chez Léna et Mimile par un beau et chaud soir d’été (autrement dit : pas aujourd’hui).

 

La série « Ah ! les belles boutiques »
L’objectif : rendre hommage aux commerçants qui réussissent à conserver l’aspect traditionnel de leur façade de magasin, et les encourager à persévérer.
Le contenu : une photo de la devanture d’un magasin, avec si possible l’adresse et, très éventuellement, un commentaire sur la boutique, ou son histoire, ou son contenu, ou sur l’idée que s’en fait le JdC.

Bientôt publié

10 Déc, 7 h 47 min Il y a cent ans, le 10 décembre
11 Déc, 8 h 47 min Les Jumeaux derrière la porte – 1

¿ TAVUSSA ? (62) : Macron, t’es foutu, l’UNESCO est dans la rue

Cette Volvo XC60 est immatriculée 401 K 456.
Son prix à neuf est aujourd’hui d’environ 45.000€.

L’exposition sur la planche de bord de l’uniforme consacré affirme l’appartenance de son conducteur au mouvement des Gilets Jaunes.
À en juger par sa plaque d’immatriculation, cette voiture est celle d’un employé non diplomate ( K ) travaillant à l’UNESCO ( 401 ).
L’UNESCO est l’une des organisations des Nations Unies.
Ses employés ont donc le statut fiscal des agents diplomatiques, d’où le privilège de la plaque minéralogique photographiée.
En tant que fonctionnaire international, le propriétaire de cette voiture (ou son utilisateur si elle est de fonction) est exempt de tous impôts et taxes, personnels ou réels, nationaux, régionaux et communaux.
On comprend la révolte de cette catégorie défavorisée.

Comme quoi, il n’y a pas que des ploucs chez le Gilets Jaunes.

(très) cher cinéma français – Critique aisée n°186

Critique aisée n°186

(très) cher cinéma français
Éric Neuhoff
Albin Michel – 2019 – 131 pages – 14 euros

Moi, je l’aime bien, Éric Neuhoff. Bien qu’il se soit un peu empâté, à 63 ans, il a toujours une gueule de lycéen redoublant une terminale. Il y a longtemps que je ne lis plus Le Figaro (non, je n’ai pas changé, mais le temps est trop court), mais je l’entends souvent au Masque et la Plume. Je l’aime bien, Neuhoff, au Masque et la plume. Je ne suis pas comme l’autre là, vous savez, Le Herpeur. On dit qu’au Masque, Neuhoff est critique de cinéma et que Le Herpeur est critique de Neuhoff. Il n’est pas que critique de cinéma, Neuhoff, il est aussi romancier. Il y a quelques années, j’avais lu de lui un de ses romans de jeunesse. J’en ai oublié le titre, mais c’était léger, agréable. Il est aussi essayiste et son petit bouquin Lettre ouverte à François Truffaut valait le coup. J’en avais donné ici un extrait il y a un peu plus d’un an. Cliquez là, si vous voulez :

http://www.leblogdescoutheillas.com/?p=13096

Il vient de sortir un petit bouquin (131 pages qui, avec une mise en page normale, auraient bien tenu en 60) « (très) cher cinéma français » (les parenthèses sont de lui) et qui lui a valu Continuer la lecture de (très) cher cinéma français – Critique aisée n°186 

¿ TAVUSSA ? (61) Piketty en flagrant délit

C’est curieux, depuis la venue au monde médiatique de l’enfant prodige de l’Économie, j’ai tendance à assimiler Thomas Piketty à Arnaud Montebourg.

Piketty me rappelle Montebourg, qu’est-ce que vous voulez ? Même prestance, même arrogance, même suffisance. Ces deux-là se ressemblent tellement qu’une même femme les a choisis pour compagnon, l’un après l’autre — et si vous ne savez pas qui, ce n’est pas moi qui vais vous le dire. Ces qualités leur ont valu à tous les deux l’accès à tous les plateaux, toujours à la recherche de beaux parleurs présentant bien. Mais maintenant que Montebourg s’est mis aux abonnés absents pour aller fabriquer du miel, il n’y en a plus que pour l’autre, Piketty.

Il faut dire que celui-là a fait très fort en matière de publications et d’occupation de chaires d’enseignement.

Pour l’instant, ce qui l’occupe, c’est la démolition du projet de réforme des retraites, et pour cela, il n’a pas hésité à se scandaliser publiquement du fait que les salaires de plus de 10.000 € cotiseront à 2,8% alors que les salaires de moins de 10.000 € cotiseront eux à 28%, soit proportionnellement dix fois plus. La révélation de cette disposition de la réforme par Piketty a bien entendu aussitôt enflammé les réseaux sociaux, dans le sens qu’on devine.

Je ne pense pas que Piketty ait voulu cacher que seule la partie du salaire supérieure à 10.000 € ne cotisera qu’à 2,8%. C’eut été gros quand même (quoique je sois persuadé que beaucoup l’auront compris ainsi). Mais ce qu’il a omis à deux reprises et juste pour mettre un peu de son huile sur le feu, c’est de dire qu’en termes de retraite, cette cotisation à 2,8% ne donnera aucun droit. Ce prélèvement de 2,8% ne sera donc pas une cotisation mais un impôt, une taxe sur les hauts salaires.

L’idée de ce billet n’est pas de critiquer l’essence de cet impôt supplémentaire, qui d’ailleurs ne me concernera pas, mais de souligner la roublardise d’un intellectuel très en vue, donc très écouté, qui ne recule pas devant le mensonge (car l’omission volontaire n’est pas autre chose) pour faire avancer sa cause ou nuire à celle de l’adversaire.

Mais l’essentiel, c’est d’avoir Facebook avec soi, pas vrai ?

Do you Shakespeake ? – Critique aisée 28

(La première publication de cette critique a eu lieu le 3 juillet 2014. C’était le bon temps.)

Il faut bien le dire, le grand William avait une drôle de façon de s’exprimer. Pour rendre ses œuvres plus accessibles aux élèves des lycées, c’est-à-dire, selon Pierre Desproges, ceux qui savent lire dès l’âge du permis de conduire, l’Education Nationale a décidé de faire remplacer une douzaine d’expressions élisabéthaines particulièrement obscures par les traductions suivantes :

1Marcher contre le vent de la raison : S’apprêter à faire une connerie. (Antoine et Cléopâtre)

2Il se rit des plaies celui qui n’a jamais reçu de blessure : Tu feras moins le malin quand ça t’arrivera à toi ! (Roméo et Juliette)

3Si c’était fait lorsque c’est fait, il faudrait le faire tout de suite : Ah! Si ça pouvait être fini avant que ça commence ! (Macbeth) Continuer la lecture de Do you Shakespeake ? – Critique aisée 28 

J’ACCUSE – Critique aisée n°185

Critique aisée n°185

J’ACCUSE
Roman Polanski – 2019 -132 min.
Jean Dujardin, Emmanuelle Seigner, Louis Garrel, Mathieu Amalric, Melvil Poupaud, Vincent Perez… et une petite moitié de la Comédie Française (Grégory Gadebois, Hervé Pierre, Didier Sandre, Eric Ruf, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Denis Podalydes, Laurent Nastrella, Bruno Raffaelli)

 Je vais vous parler du dernier film de Polanski, et c’est tout. Mais vous savez bien qu’avant d’entrer véritablement dans une critique, je ne peux faire autrement que de tourner un peu autour du sujet, juste pour m’échauffer. Alors, patience…

« La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. »

L’attribution de ce célèbre aphorisme à Georges Clémenceau semble pleinement justifiée quand on se rappelle Continuer la lecture de J’ACCUSE – Critique aisée n°185