Le Cujas (10)

(…) Il est parti en me laissant un peu d’argent sur la table et en me disant qu’il comptait sur moi le lendemain au Marquis, parce que sans Sammy et sans moi, il s’en sortait plus. Le lendemain, je suis allée au Marquis. Personne n’avait de nouvelles de Sammy. J’ai repris le boulot. Y a que ça de vrai, le boulot, pour vous changer les idées quand ça va pas, mais tous les jours, j’attendais des nouvelles et rien. Et puis un soir, y a Casquette qui m’emmène à La Closerie.

Chapitre 3 – Armelle Poder

Sixième partie

C’est plutôt chic comme endroit, La Closerie. Vous connaissez ? On prend l’apéritif, et vlan ! il me balance tout à trac qu’il a des nouvelles pour moi, des mauvaises, qu’il ajoute : un officier allemand, un habitué du Marquis, a fait des recherches ; Sammy est resté trois jours à Drancy et puis il a été embarqué dans un convoi pour la Pologne ; Treblinka, un camp dont personne ne sortait jamais ; l’officier était désolé mais il avait appris trop tard l’arrestation de Sammy et maintenant, il ne pouvait plus rien faire. J’écoutais Casquette et je sentais le froid qui m’envahissait. Et Casquette parlait, parlait, doucement, gentiment, et moi je voulais pas entendre et j’avais de plus en plus froid, et je buvais, je buvais, je buvais. Il paraît que je suis tombée dans les pommes. Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillée chez moi, dans mon lit, avec Casquette qui Continuer la lecture de Le Cujas (10) 

Les comédies au champagne

Morceau choisi

« Jeune garçon, je préférais entre tous ces films que je surnomme « comédies au champagne ». J’adorais les histoires qui se déroulaient dans des penthouses où l’ascenseur arrive directement et où les bouchons de champagne sautent ; où des hommes suaves tiennent des propos spirituels pour faire la cour à de belles femmes qui se pavanent dans des tenues qu’on porterait aujourd’hui lors d’un mariage à Buckingham.
Ces appartements étaient immenses, en général des duplex, avec de grands espaces blancs, et en y pénétrant, le propriétaire ou invité se dirigeait invariablement vers un petit bar facile d’accès pour servir des cocktails préparés dans des carafes. Tout le monde buvait sans arrêt et personne ne vomissait jamais. Personne n’avait le cancer, il n’y avait pas de problème de fuites, et quand le téléphone sonnait au milieu de la nuit, ces habitants de Park Avenue ou de la Cinquième Avenue n’avaient nul besoin au contraire de ma mère, de se tirer du lit et de se cogner les genoux en partant dans l’obscurité à la recherche de l’unique combiné noir pour apprendre qu’un membre de leur famille venait de mourir subitement. Non. Katharine Hepburn, Spencer Tracy, Cary Grant ou Myrna Loy n’avaient qu’à tendre la main vers leur table de chevet à quelques centimètres de leur lit pour saisir le téléphone, d’ordinaire blanc, et les nouvelles n’avaient rien à voir avec une invasion de métastases, ou une thrombose coronarienne due à une consommation excessive et fatale de viande bon marché, mais plutôt avec des énigmes faciles à résoudre telles que : « Comment ? Que veux-tu dire ? Notre mariage n’est pas légal ? ».

Woody Allen – Soit dit en passant – 2020

J’ai quelques années de moins que Woody Allen, sept exactement. Mais il semble que ce décalage corresponde à celui qui existait dans les années cinquante entre la sortie d’un film américain aux USA et sa sortie en France. Sept ans, c’est peut-être beaucoup comme décalage, mais on ne va pas pinailler sur les dates d’évènements qui remontent aussi haut dans mon histoire personnelle.
Ce que je veux dire c’est qu’à lire cet extrait de la biographie de l’un de mes réalisateurs préférés, j’ai l’impression d’avoir grandi moi aussi au milieu, avec et grâce à ces « comédies au champagne ». Skyline de Manhattan, musique légère et puissante à la fois, penthouses, portiers chamarrés et amicaux, publicistes élégants, héritiers timides, mannequins joyeux ou stupides, qui pro-quo, flirts, téléphones blancs, Sach’s Fifth avenue, jolies dactylos de Brooklyn, femmes élégantes de Upper East Side, danseuses débutantes arrivant du Nebraska… Madame porte la culotte, Cette sacrée vérité, Les hommes préfèrent les blondes, Comment épouser un millionnaire, Confidences sur l’oreiller…, des dizaines et des dizaines de films, en noir et blanc, en couleur, en cinémascope, en VistaVision, mais tous avec cette légèreté d’esprit, cette futilité reposante, cette élégance, cette sophistication, cet humour et, il faut bien le dire, cette certitude de happy-ending. Ces films ont été mes contes de fée de l’adolescence.

Aujourd’hui, il est rare que l’on retrouve, même dans les comédies américaines, même dans les comédies new-yorkaises, cette insouciance qui nous manque. Et quand on la retrouve, c’est bien souvent dans un film de Woody Allen. 

 

JEU DE L’INCIPIT
ATTENTION, PLUS QUE TROIS JOURS POUR RENDRE VOS COPIES !

Bientôt publié

4 Juil, 07:47 Le Cujas (10)
5 Juil, 07:47 Tableau 306
6 Juil, 07:47 Le Cujas – Chapitre 3 – Armelle Poder
7 Juil, 07:47 Ô temps ! suspends ton vol

 

Le Cujas (9)

Après, il est rentré à Vaugirard pour faire sa valise et moi j’ai passé un coup de fil à Sammy pour lui annoncer la couleur. Au début, l’était pas content-content, Sammy, mais il a bien fallu qu’il se fasse une raison, surtout après qu’on soit passé chez Motsch pour lui acheter un nouveau chapeau. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fini avec Antoine. C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous voulez toujours pas monter ? Non ?

Chapitre 3 – Armelle Poder

 Cinquième partie

Ensuite ? Ensuite quoi ? Moi ? Ben, j’ai repris ma vie d’avant, avec Sammy, la rue Bréa, le trottoir, mais j’ai jamais retrouvé un monsieur comme Antoine, ça non. Et puis la crise est arrivée.

La crise ? Ben, la mobilisation, quoi ! Aout 39 ? Vous êtes au courant quand même ? Mobilisation générale ! Fin aout, la moitié des hommes en âge de consommer qui partent en guerre, enfin… en drôle de guerre plutôt. En tout cas, pour nous les filles, c’était la crise. Et puis, voilà Sammy qui part aussi. Bon, lui, il revenu au bout d’un mois seulement. Le Suédois lui avait passé une drogue à prendre au bon moment. Ça rendait cinglé pendant quelques heures, juste le temps de passer devant les médecins de l’armée. Et après, tout redevenait normal. Inapte à la discipline militaire et à la vie en communauté qu’ils ont dit, les toubibs. Réformé ! Tu penses si j’étais contente. Et quinze jours après, Casquette, pareil ! Réformé aussi ! Merci le Suédois. Bon, le tapin continue mais au ralenti. Sammy fait bien quelques frics-fracs avec Casquette et un peu de racket pour le Suédois, mais ça rapporte pas grand-chose. La crise, quoi ! Mais ça va quand même. Et puis, les Allemands arrivent. Juin 40, c’est l’Occupation qui commence. Et là, les affaires reprennent. Du feu de Dieu, même. Avec les soldats allemands, les filles savent plus où donner de la tête, si j’ose dire ! Et puis, il y a le marché noir qui commence… Au bout de six mois, Sammy, Casquette, ils ont gagné assez d’argent pour monter une affaire à eux, avec l’autorisation du Suédois, bien sûr. Ils louent pour pas cher un chouette petit hôtel particulier abandonné du côté de la Muette, et hop, quinze jours après, ils ouvrent une maison close… Le Marquis, qu’ils l’appellent. Ouvrir une maison, c’est bien, mais faut trouver le cheptel. C’est moi qui suis chargée de recruter. En fait, je fais la sélection et c’est Sammy qui discute des conditions avec les candidates. Les filles qui veulent bosser en maison plutôt que dans la rue, ça manque pas et je mets pas une semaine à en trouver une dizaine de tout à fait présentables. On ouvre Le Marquis en grandes pompes. C’était en juin 41. Que des huiles… des officiers de la kommandantur, des diplomates, un ou deux ministres de Vichy, un type important dans la Milice, des artistes, enfin le gratin, quoi… Et ça marche tout de suite. Je surveille la tenue des filles, Casquette se charge de la discipline et Sammy reçoit les clients. L’argent rentre. On paie la dime au Suédois, bien sûr, mais il en reste pas mal, sans compter les casses et le marché noir. Par une combine avec les Allemands, Sammy a même pu s’acheter la Delahaye d’un directeur de banque qu’était parti d’urgence en Suisse. Par les clients du Marquis, il a toutes les autorisations possibles pour rouler le jour, la nuit, partout ou presque. Sammy, Casquette, Joselyne, sa régulière — c’est une des filles du Marquis — et moi, on fait tout le temps la fête, on va au bord de la mer, à Cabourg, justement, on boit du champagne, on mange des huitres et tout, c’est la grande vie !
Et puis, un matin, le drame ! On était en juillet, on avait fait une fête à tout casser et on venait de se coucher. Six heures du matin, du bruit dans la rue. Crevés comme on était, on bouge même pas pour regarder ce qui se passe. Et puis, dix minutes plus tard, on cogne à la porte. “Qui c’est ?” que je demande. “Police, ouvrez !” Forcément, j’ouvre.

Un flic en uniforme : “C’est bien ici qu’habite Philippe Portier ?”. “C’est moi”, dit Sammy qui se réveille de mauvais poil. “Qu’est-ce qu’y a ? J’ai laissé mes phares allumés ?”
Le flic, il sort un papier et lit “Monsieur Samuel Goldenberg, alias Philippe Portier, alias Sammy de Pantin, né à Rovno en Pologne, de nationalité polonaise, en possession de faux papiers d’identité, de race et de confession juive, vous êtes en état d’arrestation. Veuillez me suivre. Vous avez trois minutes pour faire votre valise”. Bon sang, je le revois encore, ce salaud de flic ! Et mon Sammy qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait…

Non, merci. Ça va aller, ça va aller. Excusez… des souvenirs comme ça, c’est dur quand ça revient. Bref, j’ai eu beau crier, pleurer, supplier, le flic était intraitable. Sammy avait beau gueuler qu’il avait jamais été juif, même qu’il pouvait pas les sentir, les juifs, qu’il avait des amis à la Milice et à la Kommandantur, y a rien eu à faire. Ils lui ont flanqué un grand coup dans l’estomac et ils l’ont embarqué. Je l’ai jamais revu…

Non, ça va, je vous assure. Il parait qu’ils en ont embarqué vingt mille ce jour-là. Des juifs. Dora avait été embarquée la veille, mais je l’ai su qu’après.
Je savais même pas qu’il était juif, Sammy, et je crois pas qu’il le savait lui-même.
Vous pensez si j’étais dans tous mes états. Je pleurais, je buvais, je m’endormais, je me réveillais, je repleurais, je rebuvais, je me rendormais, je rerepleurais… comme ça pendant vingt-quatre heures. Et c’est là que Casquette est venu me voir. Il a été formidable, Casquette. Quand il est arrivé chez moi, j’étais dans un de ces états : sale, épuisée, ivre morte, malade, moche quoi ! Il a ouvert les fenêtres, il m’a fait couler un bain, il m’a mise dedans, il m’a fait boire du café, il a nettoyé toutes les cochonneries que j’avais faites et puis il a attendu. Après, il s’est mis à me parler doucement. Il m’a dit qu’il venait d’apprendre de qui était arrivé à Sammy, que toute la bande du Suédois était à la recherche d’un moyen pour le faire libérer, qu’en attendant que Sammy revienne, il me laisserait pas tomber, que je pouvais compter sur lui. Il est parti en me laissant un peu d’argent sur la table et en me disant qu’il comptait sur moi le lendemain au Marquis, parce que sans Sammy et sans moi, il s’en sortait plus.
Le lendemain, je suis allée au Marquis. Personne n’avait de nouvelles de Sammy. J’ai repris le boulot. Y a que ça de vrai, le boulot, pour vous changer les idées quand ça va pas. Mais tous les jours, j’attendais des nouvelles ; et rien ! Et puis un soir, y a Casquette qui m’emmène à La Closerie.

A SUIVRE


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RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (38)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (38)

1/07/2020

Jeu de l’Incipit

Terminer les phrases des autres… en voilà une sale manie ! Il faudra que j’écrive un truc là-dessus, un de ces jours.

En attendant cet article qui fera date, je vous propose le jeu suivant, qui s’en rapproche :

Le jeu de l’Incipit1

Le début du jeu 
Le maitre du jeu choisit dans la littérature une œuvre connue. Ou pas, on s’en fout. Et peu importe non plus que lui ou les joueurs aient lu cette œuvre. Il reproduit et communique aux joueurs le texte de l’incipit et, pour augmenter un peu la difficulté, les premiers mots de la deuxième phrase.

Le cours du jeu
Chaque joueur doit aller dans son coin pour écrire à la suite de cet incipit1 augmenté un texte de son cru ne comportant que quelques centaines de mots (1000 mots au maximum, et ceci définitivement !).
Le texte pondu par chaque joueur doit se suffire à lui-même, c’est-à-dire comporter quelques chose comme une chute, ou un retournement, ou une pirouette… une sorte de fin, quoi !

La fin du jeu
Comme pour le jeu précédent du Logo-Rallye, les textes des joueurs devront m’être envoyés par email avant le 5 juillet minuit. Compte tenu de leurs longueurs probables, il serait difficile Continuer la lecture de RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (38) 

Les images de Conrad

Morceau choisi

Le héros récurrent de Conrad, Marlow, a vingt ans. Il vient d’embarquer pour son premier poste de premier lieutenant sur la Judée, un vieux voilier en mauvais état. Parti d’un port du Nord de l’Angleterre pour Bangkok avec une cargaison de charbon, la Judée connait de multiples avaries pour finalement réussir à prendre le large. Elle se traine sur l’Océan Indien quand un feu couvant se déclare au cœur de la cargaison de charbon. Pendant des jours, l’équipage lutte sans succès contre cet incendie rampant, tandis que la chaleur et la fumée envahissent le pont. Un jour, vers midi, le pont explose. Dans l’extrait qui suit, Marlow décrit ce qu’il voit immédiatement après l’explosion.

(…) Le temps était presque calme, mais une longue houle d’ouest faisait rouler le navire. Les mâts pouvaient tomber à tout instant. Nous les regardions avec appréhension. On ne pouvait prévoir de quel côté ils tomberaient.
Puis, nous nous retirâmes à l’arrière et regardâmes autour de nous. Le pont n’était plus qu’un ramassis de planches de champ, de planches debout, d’éclats de bois, de boiseries arrachées. Les mâts se dressaient sur ce chaos comme de grands Continuer la lecture de Les images de Conrad 

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (37)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (37)

30/06/2020

Résultats du jeu du Logo-rallye

Les auteurs des textes étaient les suivants :

Le prêtre et l’artisan : EDGARD
La roue : PHILIPPE
Lettre de mon moulin : JIM
Le petit monde de Don Camillo : PADDY
Le bellâtre : LARIEGEOISE
L’agent double : BETELGEUSE
Libre ballade du jardinier : BRUNO

*

Les trois textes vainqueurs sont :

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Le Cujas (8)

De temps en temps, je retournais rue Bréa pour passer quelques heures avec Sammy, qu’est-ce que vous voulez ? C’était mon mec à moi. Mais j’avais complètement arrêté le trottoir. D’abord, j’avais plus le temps. Et puis, pourquoi que je serais montée avec plein de caves alors que je gagnais plus avec un seul, et dans le confort par-dessus le marché. Antoine n’y voyait que du feu, Sammy recevait son dû et moi, ça me reposait. Tout le monde était content.

Chapitre 3 – Armelle Poder 

Quatrième partie

Le matin, vers dix heures, on allait prendre le petit déjeuner dans un café du quartier, le Cujas le plus souvent, celui qu’est sur la photo, justement. Un jour, quand on est arrivé au Cujas, j’ai vu que Sammy et Casquette étaient déjà installés à la terrasse. Plus tard, il m’a dit qu’il était jaloux et qu’il voulait casser la figure à Antoine et que c’était pour ça qu’il avait amené Casquette avec lui. J’étais à la fois furieuse parce qu’il allait tout gâcher, et heureuse parce qu’il était jaloux et que ça prouvait qu’il m’aimait un peu. Je craignais une bagarre mais, finalement, il s’est rien passé. Peut-être que Sammy a réfléchi quand il a vu qu’avec nous il y avait un ami d’Antoine, Georges, le type en costume bleu sur la photo, un costaud. En tout cas, quand on s’est assis à la table d’à côté, Sammy a pas moufté. Antoine, lui, il l’a bien reconnu. Il a soulevé légèrement son chapeau en disant : “Messieurs…” et ça n’a pas été plus loin. Un vrai gentleman, je vous dis. Et puis, il y a un jeune type qui est arrivé sur le Boul Mich’. Il a demandé s’il pouvait prendre des photos, on lui a dit oui, et Continuer la lecture de Le Cujas (8) 

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (36)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (36)

29/06/2020

Un cadeau de la Rédaction

 

Aujourd’hui, foin de littérature, oulipo, exercices de style et autres préciosités. Il y a des moments dans la vie où il est bon de se lâcher un peu. Si vous cliquez sur la petite flèche qui est au centre de l’image ci-dessous, vous pourrez voir et entendre les 4 minutes et 14 secondes les plus jazzy, les plus hot et les plus sexy de l’année.

All about that bass – Postmodern Jukebox