Ah ! Les belles boutiques – 38

Terra nera
18 rue des Fossés Saint-Jacques
Paris 5ème

De ma vie, je n’ai dû y aller que deux ou trois fois. Je ne sais pas pourquoi. Pourtant quand je passe devant, et c’est fréquent, quand je vois vers onze heures du matin la serveuse dresser les tables de la terrasse au soleil, je me dis que c’est grâce à des restaurants comme ça, italiens ou pas, à des devantures comme ça que les rues de Paris sont si chaleureuses.

La série « Ah ! les belles boutiques »
L’objectif : rendre hommage aux commerçants qui réussissent à conserver l’aspect traditionnel de leur façade de magasin, et les encourager à persévérer.
Le contenu : une photo de la devanture d’un magasin, avec si possible l’adresse et, très éventuellement, un commentaire sur la boutique, ou son histoire, ou son contenu, ou sur l’idée que s’en fait le JdC.

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15 Nov, 7 h 47 min Tableau 276
16 Nov, 7 h 47 min La clé USB – Critique aisée n°180

Les choses de la vie

La vie est pleine de petits trucs qui agacent : la voix perçante de cette femme qui téléphone dans ce wagon de chemin de fer, ce garçon de café qui refuse de vous voir, cet homme devant vous qui a le bras trop court pour saisir son ticket de péage. La vie n’est pas faite que de cela, mais elle en est remplie. Entre amis, on en parle, on s’en plaint, on en rit. Les rappeler, les mettre en scène, les caricaturer, et ainsi les désamorcer, c’est le rôle de l’humoriste, mais aujourd’hui, pas le mien.

Car la vie est aussi remplie de petites choses bonnes, choses agréables, drôles, charmantes, émouvantes… Elle n’est pas faite que de ça, mais aussi de ça. Je me demande d’ailleurs pourquoi, entre amis, on parle moins de ces petites bonnes choses que de ces petits trucs agaçants. Peut-être parce qu’en les évoquant, on craint de paraitre stupidement sentimental,  niaisement nostalgique, fichtrement fleur bleue, irrémédiablement idiot ou juste bêtement naïf. Alors, on n’en parle pas. Mais parfois, quand on est devant sa fenêtre, songeur, à regarder la rue, sans le vouloir vraiment on évoque une de ces petites bonnes choses. Moi, je vous dis que c’est à ce moment là qu’il faut tirer sur le fil, délicatement pour ne pas le déformer, doucement pour ne pas le rompre et jouir du souvenir de chacun de ces petits instants, de chacune de ces petites bonnes choses, jusqu’à ce que le téléphone sonne et vous ramène à la réalité : « C’est moi ! T’es où ? »

Dans les lignes qui suivent, sans honte, je vais évoquer devant vous celles des petites bonnes choses de la vie dont je me souviens. Il est grand temps, car ma mémoire a de plus en plus tendance à ne plus en tenir compte.

Vous avez certainement vous aussi quelques petites bonnes choses de la vie dont vous voudriez vous souvenir pour plus tard et que vous accepteriez de partager. La case commentaire ci-dessous est là pour que vous puissiez en faire part. En tout cas, voici les miennes :

 Les (petites bonnes) choses de la vie

Recevoir en marchant une grosse pluie verticale et bruyante sur un large chapeau sonore

Lire quelques pages de la Recherche du Temps Perdu en évitant de tacher les draps avec son café

En plein midi, conduire de deux doigts une puissante et silencieuse voiture sur la chaussée noire et déserte d’une large courbe descendante qui sera suivie d’une large courbe montante puis d’une large courbe descendante qui sera suivie…

En pleine nuit, conduire de deux doigts une puissante et silencieuse voiture sur la chaussée noire et déserte d’une large courbe descendante qui sera suivie…

Écouter un podcast du Masque et la Plume en traversant les jardins du Luxembourg sous un soleil frais de dix heures du matin

Se poser sur une terrasse de café encore à l’ombre par un jour de chaleur

Marcher silencieux et pensif dans une allée forestière infinie et bruissante derrière la croupe ondulante d’un labrador jaune

Lire quelques pages de Sagan en fumant une Gitane sans filtre

Descendre, dos au soleil, pieds nus dans le sable encore froid vers l’océan qui monte à sa rencontre

Se retourner rue de la Montagne Sainte-Geneviève au bruit du moteur d’une deux-chevaux Citroën

Cliquer sur le petit triangle noir qui va vous ouvrir le générique de « Certains l’aiment chaud » et s’installer sur ses coussins tandis qu’il pleut dehors.

Cliquer sur le petit triangle noir qui va vous ouvrir le générique de « Drôle de drame », de « Rio Bravo », de « Fenêtre sur cour », de « La règle du jeu », de « Beaucoup de bruit pour rien », de « Frankie et Johnny », de …

Sortir brusquement de l’ombre sur une balancelle de télésiège et recevoir en pleine poitrine le soleil qui vient de bondir par-dessus la crête de Tovière

Trouver la chute de l’histoire qu’on tentait de boucler depuis deux mois

Retrouver ses lunettes

En fermant les yeux, revivre par la mémoire chaque instant, chaque bosse, chaque virage d’une descente de la Daille

Sentir monter l’odeur du bitume chaud après une pluie d’orage

Remplir son réservoir sous le soleil crépusculaire et chaud d’une station-service, et tenir pour certain que dans trois heures, au bout de la route, la maison sera encore allumée

Être séduit par la première page du roman inconnu que l’on vient d’ouvrir

Boire un verre de champagne avec deux amis

Ranger sur un bûcher, avec lenteur et précision, la montagne de bois qui vient d’être livrée

S’installer le matin pour un café-croissant à la terrasse de Di Rienzo sur la Piazza della Rotonda et découvrir qu’elle est encore déserte

Affronter la vague de marée montante en tenant par la main un enfant qu’on aime

Seul et debout devant la chaine stéréo, écouter trois minutes trente d’Oscar Peterson au piano

Rester planté devant une photo de vacances, examiner tous ses détails, se souvenir des instants qui l’ont précédée et de ceux qui l’ont suivie

Retrouver ses lunettes

et vous ?

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La belle époque – Critique aisée n°179

Critique aisée n°179

La belle époque
Nicolas Bedos – 2019
Fanny Ardent, Daniel Auteuil, Doria Tillier, Denis Podalydes, Pierre Arditi,

Je n’aime pas beaucoup Nicolas Bedos. En fait, je veux dire que je n’apprécie pas le personnage : dandy en vogue, branché, sarcastique, méchant quand il est moqué, toujours prêt à lancer une vraie vacherie quelle que soit la victime pourvu que les rieurs soient avec lui, tout le côté systématique et déplaisant de l’esprit Canal +. Je situe Bedos un peu au-dessus de Thierry Ardisson et pas mal au-dessus  de Laurent Baffie, mais quand même, je ne l’aime pas énormément.

Ceci dit, je n’aime pas non plus Jean Michel Ribes et j’ai déjà écrit des choses pas très gentilles sur ce personnage. Ça ne m’empêche pas d’aimer ses spectacles et de le dire.

Bon, maintenant que je me suis décerné à moi-même ce brevet d’impartialité, Continuer la lecture de La belle époque – Critique aisée n°179 

Le canard : 4-Le Navy Seal

Résumé des chapitres précédents : seul dans cette grande maison d’Eygalières, après avoir repoussé une invasion de perfides canards japonais grâce à son adresse aux ricochets, notre héros va devoir affronter un monstre marin invincible. Chut, regardez ! Le combat commence…

4 – Le Navy Seal
Le Navy Seal a maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, mais la bête n’est plus très loin.

L’enfant s’est jeté sur l’animal. Son bond en avant lui a fait perdre pied. Ses deux mains ont tenté de saisir le cou du canard, mais elles ont glissé sur les plumes du corps rebondi, et tout ce qu’il a pu attraper fermement, c’est une patte. Le canard réagit en criant de plus belle et en donnant de grands coups d’aile. L’enfant est aveuglé par les éclaboussures et les gifles qu’il reçoit du canard. Il boit un peu la tasse, mais il tient bon. Il arrive enfin à reprendre pied. Sa main droite lâche la patte pour saisir le cou. Sa main gauche fait de même. Il tient maintenant fermement l’animal par le col et tente Continuer la lecture de Le canard : 4-Le Navy Seal 

Le canard : 3-Couac, couac, couac !

Résumé des chapitres précédents : notre héros craignait de s’ennuyer dans cette belle maison d’Eygalières, mais voilà qu’il doit repousser à lui tout seul l’invasion d’une flottille japonaise déguisée en escadre de canards.

3 – Couac, couac, couac 
Le canard de tête a pris un air offusqué mais il garde toute sa dignité. Il modifie légèrement son cap et reprend sa progression vers le rivage, aussitôt suivi par les autres canards. Une deuxième bombe explose cette fois-ci au beau milieu de l’escadre. Les trois canards les plus proches de l’impact s’envolent en protestant.

— Ils font décoller leurs chasseurs !

Ils se reposent aussitôt quelques mètres plus loin. Les autres s’écartent en nageant. Le bombardement s’intensifie. C’est maintenant une pluie de Continuer la lecture de Le canard : 3-Couac, couac, couac ! 

Le canard : 2-L’escadre

Résumé du chapitre précédent : pour un garçon de onze ans, passer les derniers jours de l’été chez sa tante, à Eygalières, dans une trop grande et trop belle maison, c’est plus des vacances.

2 – L’escadre
Il a déjeuné dans la cuisine en tête à tête avec sa tante. Son nouveau mari est à Paris pour ses affaires. Pendant le repas, elle lui a posé deux ou trois questions sur ses vacances, sur sa future école. Elle n’a pas écouté les réponses. Elle lui a déclaré avec componction que bien travailler à l’école, c’était important. Et puis elle a annoncé qu’elle devait aller à Saint-Rémy pour faire des courses. Elle a chargé quelques paniers artisanaux dans la Méhari et puis elle lui a dit qu’elle en avait pour deux heures : qu’il aille jouer dans le jardin, qu’il aille voir les canards, qu’il ne fasse pas de bêtises. La petite camionnette beige a soulevé un peu de poussière dans l’allée, puis elle a disparu derrière les mimosas, sa capote noire flottant au vent.

Maintenant, il est seul. Il rentre dans la maison, monte un escalier, visite une chambre, et puis une autre. Tout y est net et ordonné. Il avance comme dans Continuer la lecture de Le canard : 2-L’escadre 

Le canard : 1-La maison d’Eygalières

Cette aventure, presque véridique et déjà publiée il y a quelques années, m’a été racontée par Thomas à qui je la dédie à nouveau.

1- La maison d’Eygallières
C’est presque l’automne. Dans quelques jours, ce sera la rentrée des classes. Après deux mois de plage, de palangrotte et de piscine, de cocas, de copains et de vélo, après quantités de marchés sous les platanes, de longues et tièdes soirées volées à l’attention des parents, de parties de Monopoly et de gin rummy, de films pour grandes personnes, de chocolats glacés aux terrasses du port, après des semaines de soleil, de chaleur et d’odeurs, ce sera bientôt Paris et la fin des vacances.
Mais avant, il ira passer quelques jours chez sa tante. Quand il dit qu’il n’a pas envie, qu’il aimerait mieux rester là, on lui répond que ce n’est pas possible, qu’il faut bien rendre la maison, que ce ne sera pas long et puis que c’est comme ça. On lui dit aussi qu’Eygalières, ce n’est pas bien loin — moins de deux heures de voiture — que la maison est très belle, avec un grand terrain, qu’il y sera libre pour faire du vélo, que le calme de la campagne, ça lui fera du bien après toutes ces semaines d’excitation du bord de mer, enfin des tas de trucs de ce genre. Il n’empêche qu’il éprouve une sourde angoisse à l’idée de passer quelques jours seul avec sa tante et son nouveau mari. Ce n’est pas qu’il ne l’aime pas, sa tante, mais il ne s’est jamais senti à l’aise avec cette femme encore jeune, élégante, sophistiquée et spirituelle, mais aussi toujours tendue, souvent sarcastique, jamais en repos.

La maison d’Eygalières ou, plus exactement, la propriété d’Eygalières est très belle, tout à fait digne d’un reportage du Figaro Magazine. C’est un mas. Il est parfait. La bâtisse, longue, basse et irrégulière est couverte de vignes vierges, de glycines, de volets bleu charrette et de grosses pierres apparentes. Les nombreux décrochements des façades ménagent des petites niches, des coins sombres, des points d’eau. En certains endroits, le toit de vieilles tuiles canal descend presque jusqu’au sol. Le jardin qui s’étend devant la maison dégage la même impression de perfection : trois oliviers bien plus que centenaires, une allée sinueuse sous les mimosas géants, une pelouse de taille modeste. Trois grands pins parasol font de l’ombre sur le toit. Il n’y a pas de piscine, c’est de mauvais goût, vulgaire même. A une vingtaine de mètres devant la maison, il y a un étang, bien net, bien propre avec, flottant au large, un petit abri pour les canards et au fond, un bouquet de roseaux laissés à l’abandon. Au delà, il y a un grand champ d’oliviers et la crête gris clair des Alpilles.

Pour entrer dans la maison, on passe d’abord sous une voûte sombre et fraîche avant d’arriver devant une solide porte en chêne au milieu de laquelle pend un marteau en forme de tête de diablotin. Au-delà de la porte ouverte, la voûte se prolonge un peu, tout aussi sombre, pour déboucher bientôt sur une entrée éclatante de blancheur. Une commode rustique provençale, un miroir soleil encadré de bois peint, une applique en tôles colorées figurant un bouquet de fleurs, un bouquet de roseaux dans une jarre posée sur le sol. A droite, la cuisine ; une longue table étroite au centre de la pièce, des bottes d’oignons et de fleurs séchées qui pendent des poutres du plafond, des placards aux portes peintes à la main, des fenêtres à petits carreaux à moitié occultés par les progrès de la vigne vierge. Aucune machine moderne n’est en vue. En face, en contrebas de deux marches, le salon ; couleurs chaudes, natures mortes, canapés en tissu, châles jetés en travers ici et là, lourde table basse ; Nouvel Observateur, Télérama, biographies d’artistes régionaux : Van Gogh, Cézanne, Zola, Mistral. Daudet n’est pas là. Un voisin pourtant. Sans doute pas membre du club.

Quand, il est arrivé tout à l’heure, il n’a pas vu les chaudes couleurs des murs, ni le subtil contraste que font les joyeux bouquets de fleurs avec les meubles sombres, ni les corbeilles d’osier débordant de fruits frais, ni les plats de céramique peinte remplies de figues, de noix et d’amandes. Il n’a pas vu tout ça. Il a onze ans et ça ne l’intéresse pas. D’ailleurs il le connaît déjà, ce genre de décor. Mais ce qui l’a frappé, c’est l’absence de bruit dans cette maison sans animal ni enfant. C’est l’ordre et la discipline impeccables qui règnent entre les objets. C’est l’odeur de cire, la pénombre, le silence, le calme. L’Ennui.

ET DEMAIN, LA SUITE : L’ESCADRE

Nighthawks enfin expliqué – 5

Si vous avez raté les explications précédentes du Nighthawks d’Hopper, il faut absolument CLIQUER ICI et CLIQUER ICI et CLIQUER ICI et ICI AUSSI.

Après avoir évoqué successivement l’instabilité féminine et la permanence masculine, les difficultés de la vie en couple, le dilemme angoissant des automobilistes et les joies du touriste américain à Paris,  dans cette antépénultième version, l’artiste a voulu exprimer son désespoir et sa colère devant l’impossibilité dans laquelle se trouve l’homme de sortir de son enfermement. Y a-t-il réussi, là est la question. On notera avec amusement que, par le truchement du personnage de dos, l’artiste s’interpelle lui-même en tant que Créateur de toutes choses, en en particulier de ce bar sans issue.

Bientôt sur vos écrans

7 Nov,  Le canard : 1-La maison d’Eygalières
8 Nov,  Le canard : 2-L’escadre